Chapitre 5
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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Ode du brave ◈
Chapitre 5
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Les étrangers semblaient apporter le malheur partout où ils allaient. Du moins, c’était ce que Ricart pensait.
Quand le cavalier portant un drapeau rouge était arrivé à Haiden, sa vie n’avait-elle pas commencé à tourner au vinaigre ?
Mais l’homme venu de la maison mère semblait bien au-dessus de choses comme le malheur ou le bonheur. Il paraissait simplement… plutôt étrange.
Il était assez corpulent, et sa démarche se balançait comme celle d’un canard. Mais surtout, ses vêtements étaient aussi bariolés que ceux d’un clown. Sa barbe lui descendait jusqu’à la poitrine, ce qui rendait son âge difficile à deviner.
Et il portait une sorte de bonnet de nuit. Tous ceux qui étudiaient à l’université avaient-ils des goûts aussi excentriques ?
Lorsqu’il ôta son bonnet d’un geste vif et courba son épaisse taille pour saluer Abelich, Ricart découvrit qu’il était chauve. Les rares touffes de cheveux près de ses oreilles avaient l’air bien pitoyables.
Pour Ricart, exhiber ainsi son crâne lisse revenait presque à adresser un doigt d’honneur à quelqu’un.
L’homme se redressa et parla d’un air réjoui.
« Cela fait longtemps, mon seigneur. Toutes mes félicitations pour la naissance de votre fils. Je me suis senti profondément coupable d’être resté absent si longtemps ; je ne sais presque pas quoi dire devant un accueil aussi chaleureux. Sir Graut est toujours aussi magnifique. Oh, dame Aileen, cela fait si longtemps. Ah, devrais-je vous appeler dame Stormhertz, à présent ? Ho ho ho, vous avez vraiment réussi votre coup. »
L’homme de la maison mère salua aussi la belle-sœur de Ricart. Il avait autrefois enseigné les lettres à Aileen.
« Le voyage a dû être pénible par ce froid, docteur Reno. Le comte se porte-t-il bien ? »
« Le comte se porte plutôt bien, mais nous pourrons en parler plus tard. »
« Hmm, très bien. Et voici mon deuxième fils, Bilter, et mon cadet, Ricart. »
Le docteur Reno conserva son sourire satisfait en regardant Bilter et Ricart. Il n’était pas venu leur rendre visite. Il était là pour discuter de l’avenir des garçons.
« Jeune maître Bilter, jeune maître Ricart. Je suis Reno. Je ne vous ai aperçus tous les deux que de loin, au mariage ; c’est donc notre première véritable rencontre. Je ne pourrais être plus heureux de vous voir grandis et en bonne santé. Ho ho ho. »
Le docteur Reno était un conseiller au service de la maison du comte Calderbern, chargé de régler les affaires grandes et petites.
Il faisait office de précepteur, transmettait les paroles du comte aux autres seigneurs en tant qu’émissaire et apportait son savoir là où il était nécessaire. Autrement dit, il était administrateur, diplomate et conseiller.
Un vassal servait une famille noble de génération en génération, un peu comme un employé permanent. Un conseiller, lui, ressemblait davantage à un contractuel.
Ceux dont les talents étaient reconnus pouvaient rester longtemps au service d’une famille noble. Le docteur Reno travaillait pour la maison du comte Calderbern depuis vingt ans : son savoir-faire avait donc largement fait ses preuves.
Voilà pourquoi, bien qu’il fût roturier, il jouissait d’un certain respect.
« Au fait… est-ce là le jeune héros qui a tué le sanglier ? Toute la maison du comte ne parle que de ça. Il suffit de le regarder pour voir que son esprit est bien vif. Remarquable. Ho ho ho. »
La rumeur lui était peut-être parvenue déformée, ou bien il n’avait pas su les distinguer en les voyant de près. Quoi qu’il en soit, Reno regardait Bilter.
« Non. Lui. C’est lui qui l’a tué. »
Bilter désigna Ricart, à côté de lui. Reno le dévisagea, l’air légèrement incrédule.
Le garçon, qui n’avait pas encore perdu toutes ses rondeurs de bébé, levait vers lui un regard vide, comme s’il observait quelque chose d’étrange.
Reno cligna plusieurs fois des yeux, puis conclut qu’il s’agissait d’une plaisanterie.
« Ho ho ho. Je ne suis peut-être pas très vif, mais j’ai tout de même un minimum de discernement. »
« C’est Ricky qui l’a tué. »
Abelich le confirma d’un air grave. Le docteur Reno promena son regard entre Ricart et la tête empaillée du sanglier accrochée au mur.
Rien qu’à la taille de sa tête, on devinait à quel point la bête avait été énorme de son vivant. Il n’arrivait tout simplement pas à y croire.
« … Hein ? On l’avait déjà capturé et il n’a fait que porter le coup de grâce ? »
Quand une famille noble partait chasser, le seigneur dirigeait toute l’opération. Les serviteurs se chargeaient de suivre la piste du gibier, de l’épuiser et de le pousser dans ses derniers retranchements. Le seigneur portait alors le coup de grâce.
Il arrivait que cet honneur revienne à quelqu’un d’autre. Le docteur Reno avait supposé que c’était ce qui s’était passé.
« Non. C’était en quelque sorte un accident. Il a tenu tête à un sanglier qui chargeait et l’a frappé droit entre les yeux. »
« Euh… »
« Il a eu une chance extraordinaire. Mais il n’a pas manqué de courage. Quoi qu’il en soit, la saison nous laisse peu de choses à offrir, mais nous avons du vin et de la viande. Réchauffez-vous et mangez d’abord. Vous deux, ne vous éloignez pas. Attendez dans votre chambre. »
« Oui, père. »
« Par ici, je vous prie. »
Abelich conduisit Reno, toujours stupéfait, jusqu’à la salle à manger. En chemin, le docteur ne cessa de jeter des regards en arrière vers Ricart.
Bilter et Ricart attendirent dans leur chambre. Aucun des deux n’avait grand-chose à dire. Reno semblait assez sympathique, mais ce n’était pas vraiment le moment de plaisanter.
Pourtant, Bilter, qui avait été inquiet tout ce temps, ne fut pas si bouleversé quand quelqu’un de la maison mère arriva pour de bon. Il contempla simplement, d’un air calme, le monde gelé au-delà de la fenêtre.
Des oiseaux hivernaux traversaient au loin le ciel bleu glacé. De temps à autre, quelqu’un sortait, ramassait du bois de chauffage puis rentrait. Une fumée blanche s’élevait des cheminées de plusieurs maisons. Quand le vent se levait, les branches nues tremblaient comme si elles grelottaient de froid.
Le paysage était immobile. Pourtant, pourquoi lui semblait-il si fascinant aujourd’hui ? Même les pierres du chemin et l’herbe sèche, qui n’avaient aucune importance, lui paraissaient précieuses.
Le soleil poursuivit sa course et le ciel changea lentement de couleur. Quelqu’un ouvrit la porte et entra. C’était le docteur Reno.
« Puis-je vous parler un instant ? »
Bilter détourna enfin les yeux de la fenêtre et se tourna vers le docteur Reno. Ricart, jusque-là passé inaperçu, était allongé sur le lit et dormait à poings fermés.
« Bien sûr. Ricky, Ricky. Réveille-toi. Rien ne te tracasse, à toi. »
« Hein ? Quoi… hein ? C’est le monsieur-clown. »
« Un clown ? C’est la tenue que portent les habitants de Baricelli, cette ville paradisiaque. »
« Vraiment ? Ça n’a pas l’air pratique pour se cacher. »
« Pourquoi est-ce que je me cacherais… ? Enfin, regardez donc ceci. »
Le docteur Reno s’assit et étala sur la table une grande feuille de parchemin. Les garçons s’approchèrent et découvrirent un dessin étrange.
« Savez-vous ce que c’est ? »
« Pas vraiment. Qu’est-ce que vous avez dessiné ? »
« Ho ho ho. On appelle cela une carte. Elle représente toutes les terres du monde où nous vivons. »
« C’est une carte ? »
Les cartes étaient rares à cette époque ; les garçons ne reconnurent donc pas tout de suite ce qu’ils avaient sous les yeux. Une carte du monde l’était encore davantage.
En vérité, le docteur Reno avait complété une grande partie de sa carte du monde grâce à son imagination, ce qui la rendait imprécise.
Malgré tout, sa forme générale était à peu près juste. Et surtout, rien ne bouleversait autant l’esprit étriqué des gens vivant au fond de petits puits qu’une carte du monde.
Même Ricart, d’ordinaire indifférent à tout, avait les yeux brillants. La carte de Reno ne se contentait pas de représenter le relief. Elle était remplie de toutes sortes d’images merveilleuses.
Des dragons crachant du feu, des serpents nageant dans la mer, un empereur couronné, toutes sortes de monstres étranges, de légendes et de trésors. D’immenses chaînes de montagnes, des déserts, des plaines, des forêts et d’innombrables villes.
Dans sa vie précédente, Ricart avait erré dans l’Empire en commettant des meurtres, mais il n’avait traqué et abattu que ceux qui cherchaient à le tuer. Il connaissait peu la géographie.
Reno sourit avec affection aux garçons aux yeux brillants, puis leur posa une question comme s’il leur soumettait une énigme.
« Voulez-vous retrouver Stormhertz sur cette carte ? »
Ce n’était pas une question destinée à les mettre mal à l’aise, mais à éveiller leur curiosité. Bilter et Ricart se mirent donc à chercher avec plus d’ardeur la terre où ils grandissaient et vivaient.
Pourtant, ils eurent beau chercher, ils ne trouvèrent pas le nom « Stormhertz ».
« Stormhertz se trouve par ici. »
« Ici ? »
demanda Bilter en penchant la tête.
« Oui. »
« Pourquoi notre domaine n’a-t-il pas de nom ? »
« Le comté de Calderbern n’a pas de nom à lui non plus. Il faut donc repérer le domaine ducal et en déduire la direction et l’emplacement. Voici les terres du duc de Broombeare. Le comté de Calderbern se trouve au sud-est ; il doit donc être par là. Alors Stormhertz doit être quelque part par ici. »
Même le domaine ducal n’était qu’un minuscule point sur la carte. Le garçon avait l’impression que son sens de l’espace s’était détraqué. Mais ce n’était pas désagréable. C’était un choc inédit.
« C’est si petit ? Ici ? On dirait plus petit qu’une fourmi. »
« À l’échelle du monde, c’est le cas. Quelles sont les limites du territoire de l’Empire, déjà ? De la côte de Polypus, à l’est, à la Forêt noire, à l’ouest, et de la péninsule de Chementa, au sud, aux Montagnes du Toit du monde, au nord. D’ici à là, puis d’ici à là. Voilà le territoire de l’Empire. »
Même l’Empire n’occupait qu’un quart de la carte du monde. Bilter et Ricart trouvaient désormais tous les deux cela incroyable.
Leurs visages les trahirent, et le docteur Reno leur sourit comme s’ils étaient adorables.
« Au-delà des frontières de l’Empire vivent les Salaman. Ils croient en des dieux différents des nôtres, si bien qu’aucun des deux camps n’hésite à tuer l’autre. Pourtant, nous échangeons aussi avec eux de la soie, de la porcelaine, des épices et du fer météorique. Ce sont des hérétiques, mais ils sont excellents en calcul et très habiles de leurs mains. La légende raconte qu’ils ont appris leurs techniques auprès des nains. Et voici l’endroit où l’Empereur sacré reçut l’épée sainte des mains d’un ange. Ici, le héros Sigfried tomba au combat ; là, la héroïne Ilya, la tueuse de dragons, accomplit ses exploits. Et… »
Reno continua de leur montrer des lieux tirés des légendes, des mythes et de l’histoire. Comme la carte elle-même mêlait imagination et réalité, les croyances des gens étaient un mélange de faits et de fantaisie.
Qu’elles soient vraies ou non, ces histoires faisaient rêver les gens et leur donnaient la force d’avancer.
« Les ordres de chevalerie ne se ressemblent pas tous. Les Chevaliers de la Flamme, par exemple, ont leur quartier général ici. Ils font vœu de chasteté à vie et défendent la frontière sud-ouest de l’Empire contre les hérétiques. C’est assurément une noble tâche, mais elle n’a rien de facile. Les Chevaliers du Lys, eux, ont leur quartier général ici. Le commerce et le prêt d’argent leur ont permis de s’enrichir considérablement. On leur reproche d’être trop attachés aux affaires du monde, mais la vie dans cet ordre semble relativement confortable. »
Peut-être parce qu’il était érudit, il en savait beaucoup. Bilter et Ricart, qui n’avaient jamais eu l’occasion d’étudier hormis l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, avaient l’impression que le docteur Reno savait tout.
Le docteur Reno poursuivit. Ses récits entremêlaient histoire et légendes, et les garçons les trouvaient passionnants.
Il désigna un autre endroit et déclara :
« Voici Fernland, conquis il y a cent ans par Martellus II, surnommé l’Empereur conquérant. On appelait autrefois cette région le Territoire de l’expédition orientale. On raconte que le tristement célèbre Ricky, démon parmi les démons — ou élu de Dieu —, tueur sans égal et Maître de l’Épée, venait d’ici. À bien y penser, le surnom du jeune maître Ricart est Ricky, n’est-ce pas ? Ho ho ho. Voilà sans doute pourquoi vous êtes si courageux. »
« … »
Entendre quelqu’un parler de sa vie précédente lui fit un drôle d’effet. Son cœur s’alourdit, tandis que sa tête semblait se refroidir.
Il ne cherchait pas à détourner les yeux de ces souvenirs, mais ils n’avaient rien d’agréable.
« Où se trouvent les plaines de Haiden ? »
demanda Ricart.
« Les plaines de Haiden ? Eh bien, cette région existe ? Ah, je crois en avoir entendu parler. Je n’en suis pas sûr, mais on m’a dit qu’elle se trouvait quelque part au nord et qu’elle était liée à la laine… Si c’est un endroit propice à l’élevage des moutons, elle doit être dans l’un de ces coins : ici, ici ou là. »
« … C’est incroyablement loin… »
Ricart parlait de la distance entre les plaines de Haiden et le Territoire de l’expédition orientale, mais le docteur Reno comprit autre chose.
« En effet. Il faudrait au moins un mois pour aller d’ici à Haiden. Mais où avez-vous entendu parler de Haiden ? »
« Nulle part en particulier. Je crois que j’en ai entendu parler quelque part. Mais pourquoi cet Empereur conquérant est-il parti en guerre dans un endroit aussi lointain ? »
« On ne le sait pas avec certitude. Selon une théorie, ce serait à cause d’un document appelé le Codex Orient. »
« Le Codex Orient ? »
« Oui. Un document découvert par un aventurier nommé Grunwald. On pourrait le considérer comme un art secret d’un ancien empire oublié. Il explique qu’en cultivant une certaine puissance à l’intérieur du corps humain, on peut marcher dans les airs ou renforcer une lame au point qu’elle tranche le fer aussi facilement que du fromage. Il confère des capacités surhumaines. On soupçonne Ricky, le Maître de l’Épée, d’avoir maîtrisé cette puissance. »
Hein ? Ce n’était pas du tout comme ça, pensa Ricart. Dans sa vie précédente, il n’avait jamais rien lu. Il ne savait pas lire.
« Récemment, cette théorie est presque devenue une certitude. Il y a bien des magiciens dans le monde ; pourquoi cela serait-il impossible ? Plusieurs Codex Orient ont bel et bien été découverts, et certaines personnes en ont tiré de véritables capacités surhumaines. La plupart de ceux qui circulent sur les marchés sont des faux, mais des informations recueillies auprès de quelques guildes d’aventuriers confirment leur authenticité. Pourquoi la famille impériale financerait-elle les guildes d’aventuriers et formerait-elle des aventuriers, sinon ? Autrefois, les aventuriers n’étaient que des brutes, après tout. »
À l’origine, les aventuriers étaient des gens qui voyageaient de ville en ville pour recouvrer des dettes impayées ou jouer les intermédiaires. Comme ils n’avaient pas de profession clairement définie, ils s’étaient donné le titre pompeux d’aventuriers.
Ils trouvaient peut-être cela romantique, mais aux yeux des autres, ce n’étaient que des fauteurs de troubles.
Cependant, après la découverte du Codex Orient, les empereurs et les rois eux-mêmes commencèrent à prendre l’initiative de former des aventuriers dotés de compétences spécialisées.
Le Territoire de l’expédition orientale, aujourd’hui appelé Fernland, servait de tête de pont. De là, on explorait les donjons et les ruines voisines afin d’obtenir des connaissances et des technologies anciennes.
« Il existe aussi des reliques magiques autres que le Codex. La plupart ne sont que des babioles inutiles, mais certaines sont très pratiques. Comme celle-ci. »
Le docteur Reno sortit de sa robe une courte baguette. Une sphère grosse comme un poing était enchâssée à son extrémité. Quand il la tapota contre la table, elle émit une faible lueur.
« Oh ? »
Bilter ouvrit de grands yeux. Ricart sembla d’abord surpris, puis perdit rapidement tout intérêt.
« Ho ho ho. Avec ça, plus besoin de torche la nuit. C’est mon trésor. »
« Mais qu’est-il arrivé aux gens qui vivaient là-bas à l’origine ? »
demanda Ricart.
« Pardon ? »
« Le Territoire de l’expédition orientale. Je parle des gens qui vivaient à l’origine à Fernland. »
« Ils sont tous morts. Ou bien ils se sont rendus et ont été assimilés par l’Empire. Enfin, peut-être reste-t-il encore quelques tribus ? Mais celui qui a mis fin à cette guerre, c’était le fondateur de votre famille, le héros chevalier Caldebert, n’est-ce pas ? Caldebert le Briseur, le plus grand commandant militaire de l’Empire. Une histoire célèbre raconte qu’il a tué tant de barbares en une seule journée que le sang lui montait aux chevilles dans la forteresse. D’après les archives, même les gens de l’Empire semblent en avoir été choqués à l’époque, et certains auraient jugé que c’était excessif. Quoi qu’il en soit, il reçut un domaine de l’Empereur et obtint même le droit de fonder une nouvelle maison ; j’imagine donc que cela n’a pas d’importance. En nombre de victimes, il a peut-être tué plus de gens que Ricky. »
« Je vois… »
Ricart songea à Caldebert. Il lui avait davantage fait penser à un érudit qu’à un chevalier.
Et Caldebert était la seule personne que Ricky aurait pu appeler un ami. En plus d’être un commandant compétent, c’était un homme profondément bon.
Penser qu’il avait fait une chose aussi terrible… Ricart avait du mal à imaginer ce qu’il avait pu ressentir. Si je n’avais pas quitté le champ de bataille et que nous étions restés ensemble tout ce temps, mon destin et le sien auraient-ils été différents ?
Il se rappelait encore très bien l’expression tourmentée de Caldebert quand il avait demandé à être libéré du service. Qu’avait-il voulu dire ? On aurait dit qu’il avait quelque chose à lui dire.
Ce n’était pas un simple regret. Ricart se souvenait de la tristesse dans ses yeux.
À l’époque, il était si écœuré par la guerre qu’il n’avait même plus la force de prendre soin de lui-même.
Mais quand Caldebert était rentré dans son pays natal, ce qui l’attendait, c’était…
« Il se fait tard. Nous devrions nous arrêter pour aujourd’hui. Nous aurons toujours demain. J’ai encore quantité d’histoires passionnantes à vous raconter ; vous pouvez vous en réjouir. »
Le docteur Reno sourit en parlant. Comme il l’avait dit, le jour avait suffisamment décliné pour qu’on distingue difficilement la carte sans allumer une lampe à huile. Ils s’étaient tellement absorbés dans ses histoires qu’ils avaient perdu la notion du temps.
« Je vais laisser la carte ici. Je la reprendrai en partant. »
Le docteur Reno se leva, laissant la carte étalée sur la table. Il alla jusqu’à la cheminée, posa quelques bûches sur les braises mourantes et les remua avec un tisonnier de fer jusqu’à ce que le feu reprenne.
« Faites de beaux rêves. »
Le docteur Reno leur souhaita bonne nuit avant de sortir. La douceur avec laquelle il referma la porte semblait en dire long sur son caractère.
Bilter paraissait entièrement absorbé par la carte. Il la porta jusqu’à son lit et étudia attentivement chaque illustration et chaque nom de lieu, dans la pénombre de la chambre.
Ricart observa la carte à côté de son frère, puis s’endormit. La lune brillait à travers la fenêtre, et Bilter continua de l’étudier jusque tard dans la nuit.
Dès le lendemain, les deux frères prirent leurs repas avec le docteur Reno, se promenèrent avec lui et eurent de longues conversations.
C’était un homme vraiment remarquable. Il ne se contentait pas d’expliquer aux garçons qu’il existait d’autres voies : il les aidait à rêver et à garder espoir.
À la surprise générale, Bilter voulut rejoindre les Chevaliers de la Flamme. Cet ordre de chevalerie faisait vœu de chasteté à vie et défendait l’extrême frontière sud-ouest de l’Empire. Parmi les nombreux ordres, il était réputé être le plus dangereux et le plus exigeant.
Quand on lui demanda pourquoi il avait fait ce choix, Bilter répondit : « Je pense que ça m’aidera à développer ma patience et ma persévérance. »
Il semblait avoir pris les paroles de son père à cœur.
Ricart voulait devenir aventurier, et tout le monde fut perplexe lorsqu’il expliqua pourquoi.
« Je veux savoir si cette guerre valait la peine d’être menée… »
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