Chapitre 42
WeTried Translations
Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
Discord : <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" class="link" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>
◈ Ode of the Brave ◈
Chapitre 42
──────
Peut-être que vivre, c’était porter une douleur insupportable et un chagrin intolérable tout en continuant d’avancer.
Ils devaient les porter. Ne pas les rejeter ni les fuir, mais les porter. Ricart et Boribori chérissaient cette douleur et ce chagrin.
Et plus ce fardeau pèserait lourd, plus il les déchirerait et les ferait souffrir, plus les deux enfants deviendraient forts.
Mais il leur fallait du temps pour que ces sentiments s’enracinent en eux et les fassent grandir. Du temps pour les accepter.
Ricart et Boribori enterrèrent le Nameless One sous le temple, de peur que des bêtes sauvages ne viennent le déchiqueter. Quant aux Cinq d’Ernberg, peu importait qu’on les dévore ou non.
Mais le cadavre gigantesque de Hanet était si imposant qu’il dégageait une puanteur épouvantable en pourrissant. Ils n’avaient pas à endurer ça.
Après avoir passé plusieurs jours dans le village en ruines, ils n’avaient presque plus de provisions. Il était temps de partir.
En cette belle journée, le ciel était bleu et les nuages blancs, purs comme du coton. Le vent était un peu froid, mais avec des vêtements épais, rien qui vous oblige à vous recroqueviller.
Ce jour-là, Boribori était assise sur le sol du temple, les genoux repliés contre elle, telle une jeune bête incapable de quitter le corps de son père mort.
Elle n’avait pas l’air sombre ni triste. Pas non plus absente. Elle fixait simplement droit devant elle, comme perdue dans ses pensées.
Quelqu’un lui tapota alors l’épaule. En se retournant, elle vit Ricart, prêt à partir, son épée jetée sur une épaule. Il inclina la tête pour lui faire signe de venir.
Sans un mot, Boribori enfila son sac et se leva en silence.
À l’extérieur du temple s’étendait un champ verdoyant, encore humide. Quelques fleurs blanches et jaunes avaient déjà éclos, malgré la saison.
Un petit ruisseau limpide traversait le champ, alimenté par la fonte des neiges. Le soleil effleurait sa surface, s’y brisait en ondulations tandis que l’eau s’écoulait vers les terres basses.
Ricart et Boribori, les deux enfants, longèrent le ruisseau.
« Hmm… »
Un homme à la barbe soigneusement taillée examinait une épée avec attention, les sourcils profondément froncés. Il avait l’air très sérieux.
La lame mesurait environ un mètre et était parfaitement équilibrée. Son tranchant n’était pas ébréché au moindre endroit.
Elle était remarquablement bien forgée, mais ce n’était pas la raison pour laquelle l’homme fronçait les sourcils.
C’était le faible éclat bleuté qui apparaissait quand il inclinait légèrement la lame. Cet éclat était si mystérieux qu’il évoquait la lumière de la lune.
L’homme leva les yeux et prit la parole. Deux enfants, l’un en cape rouge, l’autre en cape brun foncé, le regardaient attentivement.
« Où avez-vous trouvé ça ? »
« … »
Les deux enfants ne répondirent pas. Avait-il parlé trop bas ? Ce n’était pas possible. Peut-être ne pouvaient-ils pas parler ?
L’homme reporta son attention sur l’épée. Le garçon blond saisit brusquement le fourreau et tendit la main. Il semblait réclamer qu’on lui rende l’épée.
À contrecœur, l’homme la lui rendit. Le garçon rengaina la lame avec une dextérité étonnante.
Frrt. Clic.
Comme les enfants se dirigeaient vers la sortie de la boutique, l’homme les interpella :
« A-Attendez un instant. »
Les deux enfants se retournèrent et il leur demanda :
« Combien espériez-vous en tirer ? »
« … »
Toujours aucune réponse. Ils ne savaient peut-être vraiment pas parler. Deux enfants armés qui ne pouvaient pas parler. C’était étrange.
Mais ce n’était pas la question pour l’instant. Le marchand d’armes se demanda s’il devait leur proposer une misère, leur offrir un juste prix ou se montrer honnête.
Le garçon blond le fixait droit dans les yeux, comme s’il cherchait à deviner quel parti son cœur allait prendre en scrutant son regard hésitant.
Le marchand choisit finalement l’honnêteté. Il ne put toutefois s’empêcher de pousser un profond soupir.
« Cette épée, à ce que je peux en juger, a été forgée avec un métal appelé argent-jin. Même en toute petite quantité, il vaut une fortune. Et puis, il n’y a pas beaucoup de forgerons dans l’Empire capables de travailler l’argent-jin. On dit que ce sont surtout les Maîtres de l’Épée qui l’utilisent. Apparemment, il se marie bien au mana. Autrement dit, je ne peux pas vous en donner le prix réel. Si vous voulez en obtenir sa véritable valeur, il faudra l’apporter dans une grande ville et la vendre aux enchères. »
L’épée que Ricart tenait n’était autre que celle de Steiner. L’Épée fantôme pendait à la taille de Boribori.
Au mot honnête du marchand d’armes, Ricart esquissa un sourire, posa une pièce d’argent sur la table pour payer l’estimation, puis s’inclina légèrement. Boribori l’imita maladroitement.
Ils quittèrent ensuite la boutique. Pour l’instant, Ricart attacha solidement l’épée de Steiner à son sac.
C’était aussi une épée longue, mais plus petite que celle en fer météorique de Ricart ; il ne semblait donc pas près de s’en servir. Une vraie bonne épée, c’était celle qui tenait bien en main.
Ricart et Boribori parcoururent la ville pour acheter les provisions dont ils avaient besoin.
Des pommes de terre et des patates douces, des céréales moulues, cuites à la vapeur puis pressées pour en faire des aliments secs, du jambon fumé, du bois de chauffage et bien d’autres choses.
Pourtant, les deux enfants ne prononcèrent pas un mot pendant leurs achats. Quand ils avaient besoin de se faire comprendre, ils se touchaient, échangeaient des regards ou faisaient de simples gestes.
Était-ce parce qu’ils étaient accablés de chagrin après avoir perdu le Nameless One ? Non. C’était plutôt une façon de l’imiter.
C’était une manière pour les deux enfants de faire leur deuil, et aussi un peu un jeu. Comme un pari : le premier qui parlait avait perdu. Ils n’en avaient jamais convenu explicitement.
Alors, même sans parler, il leur arrivait de rire sans raison quand leurs regards se croisaient. Ainsi, les deux enfants découvrirent la valeur du silence. Certaines choses ne pouvaient être entendues et vues qu’une fois qu’on avait fait silence.
Et puis, ne pas parler ne les gênait pas particulièrement. Ils arrivaient étonnamment bien à communiquer et, s’ils devaient se battre, ils se battaient au lieu de fuir.
Ricart et Boribori quittèrent donc la ville et prirent la route vers le sud.
C’était la route de l’Académie.
En contemplant les montagnes, les ruisseaux, l’herbe et les arbres, ils eurent l’impression de se trouver à la frontière entre l’hiver et le printemps. Une saison s’achevait et une autre commençait. Ricart n’aimait pas l’hiver, mais quand il pensait au Nameless One, il ne pouvait pas le détester tout simplement.
Le regret et la joie d’accueillir le printemps se mêlaient. Ce n’était pas que ses sentiments fussent confus. Ils semblaient plutôt se fondre en une mystérieuse troisième couleur.
Après tout, deux des Neuf Épées de l’Empire étaient mortes en même temps. Ricart avait lui-même achevé l’une d’elles.
C’était un exploit incroyable, mais Ricart lui-même s’y intéressait peu. Que les gens le reconnaissent ou non.
La gloire n’était que la gloire. Légère comme une plume, elle n’avait aucune consistance. Ricart savait qu’avec le temps, elle s’éparpillerait comme du sable au vent.
Le monde regorgeait de gens forts. Quelqu’un prendrait sans doute la place de celui qui était tombé, puis cette personne succomberait à son tour sous les coups d’un autre. Tel était le sort de ceux qui suivaient la voie de l’épée.
Alors, qu’est-ce qui comptait ? Une famille unie avait apporté la paix à Ricart, tandis que le Nameless One lui avait donné foi en la volonté humaine et en un esprit indomptable.
Voilà ce qui comptait. Et Ricart ne perdait pas de vue l’essentiel.
Il avait depuis longtemps dépassé le stade où l’on parade avec une épée. Ce qu’il cherchait allait plus loin et plus large que la gloire.
Floc, floc !
Alors que Ricart marchait, perdu dans ses pensées, il traversa un pont et entendit quelqu’un s’agiter bruyamment dans l’eau.
Il s’arrêta et regarda en contrebas. Un peu plus loin, une silhouette en armure se débattait dans l’eau.
Non, ce n’était peut-être pas un chevalier. La silhouette était bien trop petite pour en être un. En outre, le fourreau à sa taille était vide, comme si elle avait perdu son épée.
Surtout, impossible de se noyer là. La rivière n’était pas très profonde.
Autrement dit, quelqu’un en armure s’agitait tout seul dans l’eau.
Ricart et Boribori s’immobilisèrent, se demandant ce que cette personne fabriquait. Puis, pensant qu’elle avait peut-être besoin d’aide, ils contournèrent le pont et descendirent la berge.
En s’approchant, ils virent que le grand heaume de la silhouette était de travers et lui obstruait apparemment la vue.
Quand les deux enfants arrivèrent au pied du pont, la silhouette avait réussi à rejoindre la rive. Bien qu’elle fût instable, elle semblait retrouver son équilibre ; ils se contentèrent donc de l’observer.
Puis elle agita de nouveau les bras dans le vide et tomba à la renverse sur le gravier. Toujours assise, elle remit lentement son casque en place et reprit son souffle.
Mais lorsqu’elle remarqua les deux enfants qui la regardaient, elle sursauta et recula en se traînant par terre.
« Aah ! »
Elle s’éloigna en rampant sur le sol.
« N-N’approchez pas ! »
N’importe qui aurait compris qu’il s’agissait d’une jeune fille qui imitait la voix d’un homme adulte. Les deux enfants n’avaient de toute façon pas l’intention de s’approcher ; ils restèrent donc plantés là, à la regarder sans comprendre.
« Hmm. »
Ne comprenant pas ce qu’elle faisait, Boribori émit un son pensif.
Ricart la désigna aussitôt du doigt.
« Hein ? Tu as perdu. »
« Moi ? Pourquoi ? »
« Tu viens de dire “hmm”. »
« Ça compte pas, c’est pas parler. »
« Tu as quand même perdu. »
« Papa disait “hmm”, lui aussi. »
« Ah bon ? Enfin bref, tu as perdu, Bori. »
« … Et qu’est-ce qui se passe si je perds ? »
« J’en sais rien. »
Toujours incapable de se relever, la fille en armure clignait des yeux, interdite. Elle semblait ne rien comprendre à ce que racontaient les deux enfants.
En somme, aucun des deux camps ne comprenait l’autre. Pourquoi la fille en armure se débattait-elle au bord de l’eau ? Et pourquoi les deux enfants se disputaient-ils pour savoir qui avait gagné ou perdu à propos d’une absurdité pareille ?
Mais du point de vue de la fille, les deux enfants avaient l’air plutôt singuliers. Ils étaient mieux armés qu’elle ne l’aurait cru et leurs vêtements étaient propres ; ils n’avaient donc pas l’air de bandits ni de voleurs.
Beaucoup d’enfants se mettaient à voler dès leur plus jeune âge, mais les bandits vivaient généralement cachés dans les montagnes ou les forêts et ne pouvaient pas se laver correctement. Ils étaient donc souvent crasseux.
Ricart et Boribori n’avaient pas parlé depuis plusieurs jours, mais ils se tournèrent vers la fille, qui venait de briser leur silence.
Ricart dit :
« Tu devrais d’abord faire sécher tes vêtements et te réchauffer, non ? Il fait encore froid. Tu pourrais mourir. »
Quand on quittait sa maison pour s’aventurer dans la nature, les façons de mourir ne manquaient pas, et les lames n’étaient pas les seules responsables. La faim était l’une des causes les plus courantes, l’hypothermie une autre.
Il suffisait de passer une seule nuit dehors sans provisions de voyage pour comprendre à quel point c’était pénible. Surtout en cette saison, alors que l’hiver n’était pas tout à fait terminé.
Aux yeux de Ricart, la fille n’avait rien d’autre que son armure.
« Euh… euh… »
Mais la bonté désintéressée était rare dans ce monde. Elle ne pouvait pas accepter une offre d’aide comme ça.
« Si tu ne veux pas, tant pis. Fais attention à toi. Allons-y. »
Quand la fille hésita, Ricart se détourna pour partir avec un détachement presque cruel. Elle l’interpella aussitôt pour l’arrêter.
Parce qu’elle risquait vraiment de mourir.
« A-Attendez ! »
Ricart et Boribori venaient à peine de tourner les talons qu’ils se retournèrent pour la regarder.
« M-Merci de votre bonté, messieurs. M-Mais je n’ai rien à vous offrir pour l’instant. S-Si vous comptez prendre mon corps en guise de paiement, je ne peux pas l’accepter. Je vous en prie, jurez au nom de Dieu et de l’Empire que vous ne le ferez pas. »
Elle parlait comme un chevalier du temps de son grand-père.
« D’accord. Je te le promets. »
Ricart n’y avait jamais songé et accepta aussitôt. Ce n’était pas difficile.
Il lui tendit la main. Après une courte hésitation, la fille la saisit et se releva.
Debout, elle arrivait à peu près à la hauteur de Ricart, soit un mètre soixante environ. Les filles grandissaient généralement plus vite, mais puisqu’elle était aussi grande que Ricart, qui était simplement bien développé pour son âge, elle devait avoir à peu près le même âge que lui.
« Trouvons un endroit où camper, même s’il est encore un peu tôt. »
« Oui. »
Les deux enfants et la fille se mirent en route ensemble. À chaque pas, sa cotte de mailles tintait. Sa surcotte violette détrempée ne portait ni blason ni emblème.
Comme il valait mieux faire un feu et se sécher au plus vite, ils ne pouvaient pas aller bien loin. Ils s’arrêtèrent dans un endroit convenable, dans les bois près du ruisseau.
Un large rocher avançait au-dessus d’eux, comme un toit. Ils y déposèrent leurs affaires et allumèrent aussitôt un feu de camp.
Le problème, c’était que pour se sécher, la fille devait enlever son armure et ses vêtements.
Elle avait déjà du mal à s’asseoir et, une fois assise, ne savait pas quoi faire d’elle-même.
Elle ne cessait d’observer les deux enfants avec nervosité, tandis que Ricart et Boribori la dévisageaient avec tant d’insistance que cela en devenait pesant. Même retirer son casque lui prit un moment.
Mais lorsqu’elle l’enleva, son visage d’une beauté remarquable apparut.
Ses cheveux blonds étaient attachés très serré et quelque peu en désordre. Des mèches humides lui collaient au visage, sans rien ôter à sa beauté.
Ses yeux étaient bleus comme des bijoux, sa peau blanche comme la neige, sans la moindre imperfection, et ses traits étaient nets et saisissants.
Pourtant, dans ces circonstances, sa silhouette timide, éclairée par le feu de camp, avait quelque chose de pitoyable.
Les deux enfants dirent alors quelque chose d’incroyable.
« Si Erze te voyait, il t’écorcherait aussitôt. »
« C’est ce que je me suis dit aussi. »
« … Pardon ? »
« Ça va. Ne t’inquiète pas. On a tué Erze. »
« … Pardon ? »
Elle n’avait aucune idée de ce qu’ils voulaient dire, mais ça avait l’air terrifiant. Boribori sortit de son sac une serviette et des vêtements de rechange.
« Tu veux que je t’aide à enlever ton armure ? »
demanda Ricart. Gênée, la fille baissa la tête.
« O-Oui… »
À sa grande surprise, Ricart défit les attaches de l’armure avec habileté et la lui retira en un rien de temps. Elle portait un gambison en dessous. Rembourré de coton, il devenait très lourd quand il était mouillé.
Ricart suspendit l’armure à une branche proche, puis s’assit à côté de Boribori. Les deux enfants lui tournèrent le dos.
La fille n’avait jamais vécu pareille situation ; elle se sentait troublée, gênée et perdue. Son cœur battait à tout rompre et elle se demandait sans cesse si tout cela était vraiment convenable.
Plus que tout, elle n’avait jamais imaginé devoir se changer dehors.
Mais Ricart et Boribori ne lui demandèrent pas ce qui lui était arrivé. Ils ne lui demandèrent même pas son nom.
Quoi qu’il en soit, la fille retira ses vêtements, se sécha avec la serviette en regardant le dos des deux enfants, puis enfila les habits de Ricart. Comme ils avaient à peu près la même taille, ils lui allaient plutôt bien.
« J-Je suis habillée. »
Peut-être parce qu’elle était si troublée, sa façon de parler n’arrêtait pas de changer. Ricart et Boribori ne s’étaient pas retournés une seule fois, en vrais gentilshommes. Ce n’est qu’alors qu’ils se tournèrent vers elle.
« Tu te sens mieux ? »
demanda Ricart. La fille, assise les genoux repliés contre elle, hocha simplement la tête. Après avoir surmonté une première grande difficulté, elle semblait un peu plus calme. Ses longs cheveux blonds encore mouillés lui tombaient dans le dos.
« Si on va dans la même direction, on peut t’accompagner. Où vas-tu ? »
La fille contemplait le feu de camp d’un regard étrangement triste.
« À l’Académie des aventuriers de Beringen. »
Rejoignez notre Discord : <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" class="link" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>