Chapitre 34
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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Ode of the Brave ◈
Chapitre 34
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* * *
En hiver, des histoires terribles, trop atroces pour être racontées, se répandaient dans les plaines enneigées. On parlait de mères que la faim poussait à manger leurs bébés, ou de gens qui déterraient des tombes pour dévorer les cadavres.
En hiver, il n’y avait guère à craindre les bêtes sauvages quand on voyageait. C’était la saison où les hommes devenaient des bêtes sauvages.
Des traces de roues et des empreintes de pas parsemaient la route qui traversait les plaines enneigées. La boue avait gelé en crêtes acérées.
Une voiture brisée gisait sur le bas-côté, renversée sur le flanc. Des cadavres jonchaient le sol tout autour. Un peu plus loin, l’un d’eux n’avait plus de tête.
La neige avait cessé de tomber depuis un moment, et le soleil froid brillait ce matin-là. Ricart et Boribori se tenaient silencieux, les yeux rivés sur les traces du carnage. Sous le soleil, les vastes plaines blanches étincelaient, et leur souffle formait des nuages de buée à chaque expiration.
Personne n’aurait pu survivre. Une seule nuit passée dehors suffisait à mourir de froid. Le sang avait fait fondre la neige en de nombreux endroits.
S’il y avait une maigre consolation, c’était que personne n’avait arraché de morceaux de chair aux cadavres. Mais méritait-on vraiment de s’en réjouir ?
Ce qui était étrange, c’était que quiconque aurait cherché à se procurer de la nourriture ou de l’argent aurait dépouillé les corps de leur équipement. Même vendu au prix de la ferraille, il aurait rapporté une belle somme.
Mais une chose encore plus surprenante se posait avant cette question.
« C’est surprenant. »
Ricart examinait les environs.
« Hein ? »
« Une seule personne. L’assaillant. On le voit aux marques de lame et aux empreintes. »
Ricart passa les doigts sur une profonde entaille, nette et acérée, dans la voiture.
Ricart avait toujours eu l’œil vif, et l’expérience acquise dans sa vie précédente l’avait rendu particulièrement doué pour évaluer la force d’un adversaire à partir d’une scène comme celle-ci.
Cette aptitude lui avait permis de prendre l’avantage sur le plan tactique, même lorsqu’une mission précédente avait tourné à l’embuscade inattendue.
Cette scène, en particulier, révélait précisément comment cette personne avait tué tout le monde.
On aurait presque dit que les sons chaotiques de cet instant lui frôlaient les oreilles : le choc des lames, les cris désespérés, la terreur et les hurlements de douleur.
Certains avaient été tués avant même d’avoir pu faire quelques pas. D’autres avaient été traînés en arrière après avoir tenté de fuir. D’autres encore avaient eu le crâne fendu en deux…
Les morts avaient peu d’autres blessures. Cela signifiait que chacun avait succombé d’un seul coup. La plupart avaient le crâne fracassé. L’assaillant semblait manier une arme comme une hache de guerre, pas une épée.
« Euh… mais il y a plus de dix corps. Et la plupart étaient armés. »
« C’est bien pour ça que c’est surprenant. »
« Alors, ce n’est pas dangereux de rester ici ? »
« Non. C’était comme une bête sauvage à la chasse. Elle a attrapé sa proie, elle ne reviendra pas. »
Ricart répondit en regardant le cadavre décapité, au loin. L’assaillant n’était pas venu pour l’argent. On aurait dit qu’il ne voulait que cette tête-là.
S’il s’était agi d’un vol, l’assaillant ne serait pas venu seul et n’aurait pas laissé des objets de valeur derrière lui. C’était peut-être une vengeance. Bien sûr, impossible d’en être certain.
Ricart regarda à l’intérieur de la voiture fracassée. Le corps d’une noble inconnue s’y trouvait, mais ses vêtements n’avaient pas été arrachés. Rien n’indiquait qu’elle avait été violée.
Contrairement aux autres, elle avait un poignard planté dans la poitrine. Elle avait été tuée d’un coup au cœur. Ce n’était pas facile à faire en un seul coup, car il fallait éviter les côtes.
On aurait dit que l’assaillant avait respecté son honneur tout en la tuant. Ou peut-être cela avait-il une autre signification.
Qui avait fait ça, et pourquoi ? Ricart éprouva une étrange impression de déjà-vu.
Mais ils avaient une destination à atteindre et ne pouvaient pas s’attarder. Ricart et Boribori fouillèrent les corps et la voiture.
Ils trouvèrent quelques pièces, plusieurs morceaux de pain dur et de la viande séchée. Ils avaient eu de la chance ?
Ils enveloppèrent la nourriture dans du papier, la rangèrent dans leurs sacs, puis abandonnèrent cette scène macabre et reprirent la route. S’ils n’atteignaient pas leur destination avant le coucher du soleil, ils auraient de sérieux ennuis.
Ils avaient quitté Beringen dans l’obscurité, avant l’aube. En se dépêchant, ils pouvaient atteindre un endroit appelé La Perte d’Anna en début de soirée. Heureusement, il ne neigeait pas, alors ils pouvaient marcher plus vite.
Boribori suivait mieux que prévu. Vu la longue distance qu’elle avait parcourue seule pour rejoindre l’Académie, elle n’était pas seulement naïve. Elle avait aussi une sacrée ténacité.
La faiblesse était une notion relative et, à mesure que la Conduite du mana de Boribori progressait, elle devenait peu à peu forte comme un bœuf.
Vêtus de manteaux brun foncé et rouge, les deux enfants traversèrent les plaines enneigées par la route du sud-ouest.
Alors que le soleil commençait à se coucher, une nouvelle tempête de neige se leva. Heureusement, ils atteignirent un grand bâtiment au bord de la route.
C’était un bâtiment de deux étages avec une écurie attenante, mais celle-ci était vide. De la fumée blanche s’échappait de la cheminée.
Une grande inscription bien visible avait été gravée sur le mur, comme un graffiti.
La Perte d’Anna.
Ricart entra dans la taverne, son épée passée sur une épaule. Une bouffée d’air chaud l’enveloppa, chargée d’une odeur infecte.
La taverne était pleine de gens qui avaient l’air mal en point de la tête aux pieds. On aurait dit que tous les criminels du nord-est s’y étaient donné rendez-vous.
Les gens avec un œil voilé comme s’ils avaient la cataracte, à qui il ne restait que quelques dents jaunies, à la barbe hirsute, aux doigts manquants ou au visage crasseux couvert de cicatrices étaient ici monnaie courante.
Chacun incarnait à sa manière la pire apparence humaine qui soit.
Les gens présents se tournèrent vers Ricart et Boribori. Pas tous. Certains étaient déjà ivres morts et s’étalaient sans vergogne sur le sol crasseux de la taverne.
« Ferme la porte. Il fait froid. »
Quelqu’un avait parlé. Son haleine semblait assez infecte pour parvenir jusqu’à Ricart, qui plissa les yeux. Il avait tout de même une affaire à régler ici ; il ferma donc la porte et pénétra dans ce lieu répugnant.
Les clients trouvaient étrange que deux gamins soient venus ici, mais ils étaient armés et personne n’avait le droit de chercher des ennuis dans cet endroit. Alors on ne leur prêta guère attention.
La Fraternité des Ressuscités, une guilde de voleurs, gérait l’endroit, qui servait de territoire neutre.
Y semer le trouble revenait à se faire de la guilde des voleurs une ennemie. Même les criminels endurcis savaient où mettre les pieds ; quand ils voulaient se battre, ils allaient dehors.
Ricart s’approcha du comptoir. Le tavernier semblait plus occupé à boire qu’à servir ses clients. Il avalait de grandes gorgées à même la bouteille tout en plaisantant avec une prostituée de bas étage.
Ricart posa la broche dorée de son manteau sur le comptoir.
« Dunkel m’envoie. »
Le tavernier, qui avait ignoré Ricart en riant avec la prostituée, fixa la broche dorée.
Sa belle facture rendait l’objet difficile à contrefaire. Ce n’est qu’alors que le tavernier accorda toute son attention à Ricart.
Après avoir comparé la broche au visage de Ricart, il lança à la prostituée, qui continuait de bavarder sans se rendre compte de l’ambiance :
« Hé. Ferme-la et dégage. »
« Tss. Connard. »
La prostituée fit la moue et foudroya le tavernier du regard. Celui-ci l’ignora et se tourna vers Ricart.
« Qu’est-ce que tu veux ? »
« À propos des Cinq d’Ernberg… »
« Ferme ta putain de gueule. »
Le tavernier coupa Ricart dès qu’il les mentionna. Il reposa la bouteille, secoua vigoureusement la tête, puis se gifla les deux joues.
Ensuite, comme pour calmer son cœur affolé, il expira bruyamment.
Hff, hff.
« Alors, il est où, celui qui vient s’occuper du boulot ? »
Le tavernier croyait apparemment que Ricart n’était qu’un messager.
« C’est moi qui m’en occupe. »
« … Quoi ? Te fous pas de moi. J’ai l’air d’un putain de pigeon ? »
« Oui, tu en as l’air. »
Comme le tavernier parlait vulgairement, Ricart lui répondit sur le même ton. L’homme se hérissa, mais le regard calme de Ricart lui fit comprendre que quelque chose clochait.
Puis une idée lui vint.
« C’est toi ? Ricky le Trancheur ? »
« Ouais. »
Le tavernier détailla une nouvelle fois Ricart : des cheveux blonds qui ne lui couvraient pas les oreilles, des yeux noisette, un gambison d’hiver, un manteau rouge et une simple épée longue passée sur une épaule.
La silhouette encore enfantine de Ricart le troublait.
« … Même comme ça. Ce putain de Dunkel, franchement… Écoute, j’ai entendu dire que tu étais un génie rare à l’épée. Mais pas pour ce boulot. Rentre chez toi. »
Ricart cligna des yeux. Il ne s’y attendait pas. Dunkel avait accepté, alors Ricart avait naturellement pensé qu’il pourrait prendre la mission. Dunkel l’avait-il envoyé ici exprès, sans jamais avoir eu l’intention de le laisser l’accepter ?
Impossible de le savoir sans retourner lui poser la question. Mais Ricart avait marché toute la journée pour venir jusqu’ici.
Ricart se tourna vers Boribori, se demandant quoi faire, mais elle haussa les épaules. Quelle solution pouvait-elle bien avoir ?
« J’ai entendu dire que les aventuriers compétents ne pouvaient pas s’en charger parce qu’on connaissait leur visage, et qu’il vaudrait mieux qu’un élève se propose. »
« Je comprends ce que tu veux dire, mais non, c’est non. Il fait nuit, alors restez tranquilles et… »
Le tavernier, membre de la guilde des voleurs, n’eut pas le temps de finir. La porte de la taverne s’ouvrit à la volée avec fracas.
Clac !
Tout le monde, Ricart compris, se tourna vers l’entrée. Un colosse se tenait sur le seuil, tandis que la tempête de neige s’engouffrait furieusement dans la taverne.
Fouuu… !
L’homme portait un casque de style nordique avec un nasal. Un morceau de tissu noir y était fixé et lui recouvrait entièrement le bas du visage.
Par-dessus sa cotte d’écailles, il avait enfilé un épais vêtement qui ressemblait à un tablier. Il portait des gants de cuir robustes, des ceintures de cuir autour de la taille et sur la poitrine, une corde à la hanche gauche et une hache de guerre à une main à droite. Il transportait aussi un lourd paquet taché de sang séché.
Sa cotte d’écailles s’arrêtait aux coudes, laissant une partie de ses avant-bras à découvert. Épais comme des troncs, ils étaient couverts de cicatrices.
Il semblait manquer d’air. Son regard balaya lentement la taverne.
Hrr, hrr.
À travers les fentes du casque, ses yeux bleus luisaient comme ceux d’une bête.
« Il fait froid. Ferme la porte. »
Quelqu’un lança cette remarque, mais le nouvel arrivant l’ignora et entra dans la taverne.
Il tenait un morceau de papier tout froissé. Après avoir semblé le comparer à quelqu’un, il le jeta de côté. C’était une affiche de recherche.
Alors, un homme au visage particulièrement sinistre se mit à trembler de peur, puis cria brusquement. Ce fut le début.
« … Putain ! »
Fff ! Crac !
L’homme tira aussitôt sa hache et l’abattit. Le crâne de sa victime s’ouvrit en un instant. Son corps eut un soubresaut avant de s’effondrer.
Les gens hurlèrent et se relevèrent en hâte. Ceux qui s’étalaient ivres morts par terre furent piétinés. Plus d’un trébucha sur eux et s’affala à son tour.
Tables et chaises basculèrent, répandant sur le sol dés, pièces, gobelets et autres accessoires de jeu. En un instant, la taverne sombra dans le chaos.
« Espèce d’enfoiré ! »
La taverne abritait bon nombre de criminels qui n’étaient pas des mauviettes. Ils dégainèrent leurs armes et se ruèrent sur l’homme.
Et l’homme se battit comme une véritable bête sauvage.
Fff ! Boum ! Fiiii ! Clang ! Crac ! Fff !
Il ne s’occupait pas des petites coupures et laissait son armure les encaisser. Ses poings, durs comme le fer, réduisaient les visages en bouillie. Chacun de ses coups de hache fracassants ouvrait un nouveau crâne. Il donnait des coups de pied, piétinait ses adversaires et leur enfonçait les genoux dans le corps comme bon lui semblait.
Les os éclataient et se brisaient, les corps étaient déchiquetés. Des morceaux de chair tombaient au sol.
Floc, floc.
Tout fut terminé presque aussitôt. Le sol était couvert de sang et des cadavres tordus gisaient partout.
L’homme se tenait parmi eux, les épaules secouées par son souffle lourd pendant un moment.
Hrr, hrr.
« Uuugh… »
Fff ! Boum !
L’homme abattit sa hache sur le cou de quelqu’un qui gémissait au sol. Puis il saisit sa tête par les cheveux et s’avança vers Ricart.
À chacun de ses pas, ses bottes laissaient des traces sanglantes sur le sol. Le sang coulait du cou tranché, dans sa main.
Une prostituée de bas étage se tenait près de Ricart. Elle ne pouvait que trembler, incapable même de crier. L’urine lui coulait le long des jambes et s’étalait sur le sol.
Le tavernier qui parlait avec Ricart se laissa tomber par terre à l’approche de l’homme. Il tremblait de terreur.
N’était-ce pas interdit de chercher des ennuis dans une taverne sous peine de se faire de la guilde des voleurs une ennemie ? Pourtant, l’homme semblait se moquer complètement de ces règles tacites.
Ricart se contenta de le regarder. L’homme lui jeta un coup d’œil, puis détourna aussitôt les yeux sans lui prêter attention. À mesure qu’il approchait, sa respiration sifflante s’amplifiait.
Il prit une bouteille d’alcool sur le comptoir et en versa le contenu sur les éraflures et les coupures qui couvraient ses avant-bras.
Puis il jeta la bouteille vide par terre.
Clang !
L’homme plaça la tête dans son paquet vide et sortit de la taverne. La plupart des clients s’étaient rassemblés dans les coins, tremblant en le regardant.
« L-Le Sans-Nom… X le Sans-Nom… »
Le tavernier marmonna depuis le sol. X le Sans-Nom était un chasseur de primes célèbre et l’une des Neuf Épées de l’Empire. Que faisait-il ici ?
« Il doit faire froid, dehors… »
Boribori marmonna pour elle-même.
Ricart était certain que cet homme avait attaqué la voiture qu’ils avaient vue plus tôt dans la journée. Il lui rappelait étrangement celui qu’il avait été dans sa vie précédente, et Ricart se sentait attiré par lui comme par un aimant.
« Suivons-le. »
« Hein ? »
« J’ai dit qu’on allait le suivre. De toute façon, ils n’ont pas l’air de vouloir nous renseigner si on reste ici. »
« Il fait froid dehors. »
« On n’y peut rien. »
« Alors, allons-y. »
« Prends une lanterne et rejoins-moi dehors. »
« D’accord. »
Boribori prit tranquillement l’une des lanternes de la taverne.
Les deux enfants se dirigèrent alors vers l’entrée, où la tempête de neige continuait de s’engouffrer. Cette fois, ils refermèrent la porte derrière eux.
Clac.
Le silence retomba dans la taverne, bien qu’elle fût déjà complètement dévastée.
Personne n’osait faire un bruit. Seul le sang qui gouttait du bord d’une table rompait le silence.
Ploc, ploc.
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