Chapitre 30
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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Ode of the Brave ◈
Chapitre 30
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Certains souvenirs étaient si intenses qu’ils s’imprimaient dans l’esprit comme des tatouages. Les odeurs, les couleurs, les émotions… tout ce qui datait de cette époque semblait encore vif.
Ils devenaient bien plus qu’un simple passé révolu. Ils restaient vivants, même après un siècle.
Dans sa jeunesse, Hellawman avait été plutôt doué. Il était robuste et possédait un corps bien adapté à l’entraînement martial.
Pourtant, à un moment donné, Hellawman avait commencé à se sentir étouffé par quelque chose qu’il ne comprenait pas. Quelque chose qui semblait sur le point de faire surface sans jamais y parvenir le tourmentait.
À l’époque, il pensait simplement en avoir assez de répéter les mêmes exercices jour après jour. Mais ce n’était pas ça.
Depuis plusieurs années, des rumeurs circulaient au sujet de Ricky, le tueur sans égal. On racontait que de célèbres chevaliers et épéistes, et même des escouades d’élite envoyées par l’Empereur pour l’éliminer, avaient tous été tués par Ricky seul.
Était-ce seulement possible ? N’était-ce pas une rumeur grotesque ? Pourtant, les rapports concernant Ricky arrivaient avec une régularité telle qu’il ne pouvait s’agir de simples exagérations. Finalement, la famille de Hellawman avait elle aussi voulu tuer Ricky pour se faire un nom.
Puis, une nuit, quelqu’un défonça la porte de la guilde et entra.
Son père, ses frères, ses proches et les disciples qui s’entraînaient dans la salle fixèrent l’intrus, sous le choc. Hellawman se trouvait parmi eux et observait la scène.
Celui qui venait de surgir, c’était Ricky. Grand, les épaules larges, le regard flamboyant.
« Vous m’avez poursuivi comme une nuée de moucherons agaçants. Maintenant que je me présente devant vous, pourquoi aucun de vous ne m’attaque ? »
Sa voix avait le râpeux de l’acier brisé. Le cœur du jeune Hellawman battait à tout rompre.
Puis il alla discrètement se cacher dans une armoire et observa.
Il l’avait su instinctivement, à cet instant.
Ils allaient tous mourir.
« M-Monsieur, calmez-vous. Je crois qu’il y a eu un malentendu. »
Son père s’avança pour tenter d’apaiser Ricky. Mais celui-ci ne répondit pas par des mots : il décocha un coup d’épée fulgurant.
La tête de son père vola avant qu’il ait pu réagir.
Tandis que le corps s’effondrait, Ricky avait on ne savait comment dégainé son espadon et promenait son regard sur les autres.
« Je vais vous tuer jusqu’au dernier… »
À la vue du cadavre de leur père, les frères de Hellawman perdirent la raison. Ils se ruèrent les premiers sur Ricky, suivis du reste de la famille et de tous les disciples.
Était-ce du courage ? Ou essayaient-ils simplement d’oublier une terreur trop insoutenable ?
Pour Hellawman, ils ne faisaient que se résigner. Renoncer à leur propre vie. C’était stupide.
Quoi qu’il en soit, Hellawman assista à la scène d’aussi près qu’il était possible.
Cet art de l’épée, digne d’un tableau.
Ce n’était pas seulement de l’habileté à manier une épée. C’était de l’art. Il en fut si bouleversé que les larmes lui montèrent aux yeux et qu’il dut plaquer une main sur sa bouche pour retenir ses sanglots.
Au milieu de cette émotion, Hellawman comprit enfin ce qui l’étouffait depuis tout ce temps.
C’était la possibilité de découvrir jusqu’où l’on pouvait aller avec une seule épée.
Un art de l’épée d’un niveau si inimaginable que son père borné et ses frères stupides n’auraient jamais pu le concevoir. L’épée de Ricky était un sommet qu’il lui faudrait gravir jusqu’à la fin de sa vie.
D’abord, Ricky fit un grand pas sur la droite et abattit un adversaire. Puis il partit dans l’autre sens pour se ménager de l’espace. Un autre coup d’épée fusa comme l’éclair et les repoussa. Il recula légèrement pour se dégager à nouveau, trancha vers la gauche, para et frappa d’estoc, se servit d’un cadavre pour bloquer l’espace de l’ennemi, repartit à droite et, à peu près à ce moment-là, des flammes dorées s’élevèrent le long de la lame…
Les yeux clos, Hellawman se remémora cette scène et se mit à bouger comme s’il répétait une danse de salon. À voix basse, il marmonnait sans cesse des mots comme « droite », « gauche », « en avant » et « en arrière ».
Ricart le regarda d’un air perplexe. Sans savoir quand cela prendrait fin, il finit par prendre la parole.
« Euh… »
« Chut ! »
Hellawman leva un doigt pour faire taire Ricart, puis continua à rejouer une scène sortie de son imagination.
Non, il l’imitait.
Ces mouvements, qu’il avait répétés d’innombrables fois pendant plus d’un siècle, dans l’espoir de leur ressembler. Quelque chose qu’il n’avait jamais réussi à atteindre, échouant toujours de peu.
Peut-être que ce souvenir ne s’était pas imprimé dans son esprit comme un tatouage. Peut-être l’y avait-il tatoué lui-même.
Encore et encore.
Ce n’est qu’au bout d’un long moment que Hellawman inspira profondément, les yeux fermés, puis les rouvrit.
« Inspire… Expire… Alors, c’était visible depuis le début… Hm… »
Son visage s’assombrit tandis qu’il s’abîmait dans ses pensées.
Visible depuis le début. Visible. Voir. Pas réfléchir, mais voir…
Hellawman réfléchit profondément au principe, ou peut-être au sens, de la perception. Il ne remarqua même pas que Ricart le regardait comme s’il était étrange.
Malheureusement, Hellawman ne parvint pas à une compréhension claire. Alors qu’il se tenait au pied du sommet, il n’eut que la vague impression d’être sur le point de comprendre.
Pourtant, il ne se sentait ni étouffé ni accablé.
Avoir matière à réfléchir signifiait que, pour la première fois depuis longtemps, quelque chose d’intéressant avait surgi dans sa vie ennuyeuse.
Ce n’est qu’alors que Hellawman se retourna vers Ricart.
« Je me suis ridiculisé. Pardonnez-moi, jeune maître. »
« Ce n’est rien… »
« Nous devrions aller ailleurs. Je vous ai invité, et pourtant nous sommes restés là à discuter. Suivez-moi. »
Hellawman conduisit Ricart dans un étroit escalier en colimaçon, jusqu’à une autre partie du bâtiment.
La pièce n’avait rien de particulier : c’était une simple salle de réception. Une unique fenêtre offrait une vue dégagée sur la ville en contrebas de la colline. Le panorama était superbe.
« Je viens rarement à Beringen, alors je n’ai pas grand-chose à vous offrir pour vous divertir. »
Hellawman prit la parole en s’asseyant sur une chaise en bois dur. Malgré son âge, il se tenait remarquablement droit.
« Ce n’est pas grave. »
« J’étais de passage pour affaires lorsque j’ai entendu parler de vous et que j’ai voulu en savoir plus. Contre toute attente, j’en ai tiré quelque chose de précieux. »
« Je suis content d’avoir pu vous aider, même sans le vouloir. »
« Ha ha ha… Vous êtes modeste. Même sans mana, un talent pour l’escrime est un don précieux. J’ai consacré cinquante ans à l’escrime, puis trente ans à ne m’intéresser qu’au mana. Et ensuite, je suis revenu à mon point de départ. Depuis peu, je me dis que le mana n’est peut-être pas si important. On a beau en posséder beaucoup, on a beau l’avoir pur, le réceptacle qui le contient reste limité. La Conduite du mana a des limites évidentes. Mais les principes de l’escrime, eux, n’ont pas de fin. »
C’était l’opposé du point de vue d’Ice.
Hellawman avait sans doute longuement réfléchi à la question. Avait-il raison ?
Mais s’il ne s’agissait pas de savoir qui était le plus fort, mais qui avait raison, Ricart n’en savait rien. Peut-être même l’idée que la Conduite du mana avait des limites évidentes était-elle fausse.
Quoi qu’il en soit, le sujet n’intéressait pas Ricart.
« Désirez-vous quelque chose ? Si c’est possible, j’aimerais vous l’accorder. »
Hellawman attendit sa réponse.
« Hmm, j’aimerais que vous m’envoyiez un professeur de langue ancienne. Cela fait longtemps que j’en attends un, mais personne n’a été nommé. Et une fois que j’aurai appris cette langue, j’aimerais voir le Codex. »
Hellawman eut l’air de ne pas comprendre. Il s’était attendu à ce que Ricart demande une épée célèbre, ou au moins une grosse somme d’argent. Peut-être même un domaine.
« Puis-je vous demander pourquoi ? »
« Fernland a été le théâtre d’une guerre il y a plus de cent ans. J’ai entendu dire que le Codex en était la cause. Je veux le voir pour savoir s’il valait la peine de se battre pour lui. »
En entendant Ricart, Hellawman réagit comme tous les autres.
Pourquoi quelqu’un s’intéresserait-il à ça ?
Mais Ricart était curieux, et Hellawman n’avait pas grand-chose à répondre.
« Je n’en connais pas les détails non plus, mais cette guerre n’a pas été menée uniquement à cause du Codex. »
« Comment ça ? »
« Tant que les humains vivront sur cette terre, il y aura toujours des guerres. N’est-ce pas ? Même aujourd’hui, quelque part, des gens tuent et se font tuer pour des raisons futiles ou importantes. Et les dirigeants qui rêvent de grandeur finissent inévitablement par déclencher de grandes guerres. C’est ainsi qu’ils bâtissent des exploits immortels et obtiennent la vie éternelle grâce à eux. »
« … »
Ces paroles absurdes et inattendues donnèrent à Ricart l’impression que son cerveau avait cessé de fonctionner un instant.
La vie éternelle ? C’était faux.
Alors, d’innombrables personnes devaient être brisées, dans leur corps comme dans leur esprit, pour quelque chose de pareil ?
« Je peux vous envoyer un professeur sans attendre. Mais voir le Codex sera difficile. Il se trouve à la Bibliothèque impériale. Quant aux Codex qui circulent sur le marché, il serait difficile de déterminer s’ils sont authentiques. La plupart sont des contrefaçons. J’en ai vu un moi-même, mais comme je ne connais pas la langue ancienne, je n’ai pas pu comprendre ce qui le rendait important. »
« Je vois… Merci, en tout cas. Je vais enfin pouvoir suivre des cours de langue ancienne. »
« Ha ha ha, pour être honnête, c’est assez absurde. Quand j’étais jeune, on empêchait délibérément les garçons d’apprendre à lire. On croyait que l’instruction les rendait faibles. Avec le recul, ce n’était peut-être pas complètement faux. Mais la langue ancienne ? Ha ha ha… »
« Enfin, ça peut simplement être un passe-temps. »
« Les génies ont forcément leurs petites bizarreries. Mais si je vous ai demandé de venir, ce n’est pas seulement par curiosité. J’ai autre chose à vous dire. »
« Je vous écoute. »
« De plus en plus de nobles vont entrer à l’Académie à partir de maintenant. L’époque a changé. Les mentalités aussi. J’espère donc que vous saurez bien les guider. »
« Moi ? »
« À mes yeux, celui qui peut tuer un chef de clan à onze ans n’a pas son égal parmi les élèves de l’Académie. Je serai votre protecteur. Si vous avez besoin de quoi que ce soit ou si vous rencontrez des difficultés, contactez-moi à tout moment par l’intermédiaire de Dunkel. »
Avoir pour protecteur un comte palatin et Champion de l’Empereur revenait à s’assurer un soutien considérable.
Pourtant, Ricart n’en fut pas particulièrement ému.
Il croyait pouvoir obtenir lui-même tout ce dont il avait besoin et surmonter seul toutes les difficultés.
Non, il y avait bien quelque chose dont il avait besoin.
Une idée traversa soudain l’esprit de Ricart.
« Il y a quelque chose dont j’ai besoin, là, tout de suite. »
« Hmm ? Qu’est-ce donc ? »
« Faites installer des rampes dans les escaliers qui mènent à l’Académie. C’est dangereux si quelqu’un fait un faux pas. Et les quartiers des élèves sont plutôt à l’étroit. Les appartements des professeurs se trouvent dans le Château intérieur, mais ils n’y restent pas longtemps ; il semble donc y avoir beaucoup de place inoccupée. J’aimerais que les élèves puissent en profiter. »
« Je m’en occupe immédiatement. Autre chose ? »
Pour un comte palatin, ce genre de demande n’était rien.
Quoi qu’il en soit, les élèves de l’Académie de Beringen allaient enfin pouvoir quitter leur poulailler.
« Pour l’instant, c’est tout. »
« En effet, noblesse oblige. Il est naturel qu’un noble fasse preuve de générosité. Très bien. Je suis heureux de ne pas m’être trompé sur vous. J’en avais le pressentiment quand j’ai appris la nouvelle. À mon âge, l’instinct devient très aiguisé. Il ne se trompe presque jamais. »
« Dans ce cas, vous pourriez faire fortune aux dés. »
Ricart se rappela une remarque qu’Arno avait faite un jour et la reprit à son compte.
Pris au dépourvu, Hellawman renversa la tête en arrière et éclata de rire.
« Qu’avez-vous dit ? Ha ha ha ha ha ! Je n’y avais jamais pensé ! Jeune maître ! Ha ha ha ha ha ! »
Ricart sourit lui aussi, légèrement. Hellawman avait l’air d’un vieil homme devenu fou d’escrime, mais Ricart appréciait son naturel décontracté.
Après sa rencontre avec Hellawman, Ricart put enfin retourner à l’Académie.
Environ une semaine après que Ricart et les élèves les mieux classés eurent quitté l’Académie pour soutenir les commissions des aventuriers, une nouvelle sinistre parvint à l’Académie.
Ricart et les autres auraient été tués lors d’une attaque menée par une guilde rivale.
Boribori fut la plus bouleversée en l’apprenant.
Le cœur de Boribori battait à tout rompre. Même si elle se répétait que cela ne pouvait pas être vrai, des larmes commencèrent à couler.
« N-Non. C’est impossible. Ricky est si fort. »
Vu l’époque, de fausses nouvelles circulaient parfois. Au début, les autres élèves n’y crurent qu’à moitié.
Mais les nouvelles de l’extérieur mettaient du temps à parvenir à l’Académie. Tant que le groupe de Ricart restait à Thorweil, la rumeur de leur mort finit peu à peu par être tenue pour vraie au sein de l’établissement.
Le regard des autres élèves sur Boribori changea alors, lui aussi, subtilement.
Un jour, alors que Boribori se reposait dans son lit, un élève s’approcha.
« Hé. »
« Hein ? »
« Échange ta place avec moi. »
Comme Boribori avait été installée à côté de Ricart, sa couchette du haut se trouvait près du milieu de l’allée. Sans Ricart, elle n’aurait pas pu y vivre sans appartenir à la hiérarchie.
« Euh… D’accord. »
Boribori le savait aussi, alors elle s’écarta sans protester. Tandis qu’elle rassemblait ses affaires et descendait de son lit, elle sentit des regards hostiles tout autour d’elle.
Puis, juste après que Boribori eut changé de place et déballé ses affaires, un autre élève s’approcha.
« Hé. »
« Hein ? »
« Change de place. »
« Euh… D-D’accord. »
Boribori remballa toutes les affaires qu’elle venait de sortir et changea encore de place. Mais à peine les eut-elle déballées qu’un autre élève lui ordonna d’échanger sa couchette.
Ils lui faisaient perdre son temps pour rien, la poussant toujours plus loin vers l’extérieur.
Mais ce n’était que le début.
Les élèves du voisinage augmentèrent peu à peu, et sournoisement, la violence de leur harcèlement.
Au début, ils se contentaient de bousculer Boribori. Puis ils la pinçaient sans raison en passant, lui volaient ses effets personnels et finirent par jeter du haut de la falaise les chaussures que Ricart lui avait achetées.
Boribori descendit la falaise pour les chercher. Elle y passa toute la journée, du matin au soir.
Ensuite, les élèves jetèrent de nouveau les chaussures qu’elle avait retrouvées du haut de la falaise.
Le harcèlement empira sans cesse. Ils recouraient à toutes les cruautés imaginables et tourmentaient Boribori de toutes les manières, physiquement comme mentalement.
Ils l’entraînaient de force à l’écart, lui ordonnaient de fermer les yeux et d’ouvrir la bouche, puis lui faisaient avaler des insectes. Si Boribori n’arrivait pas à les avaler et les recrachait, plusieurs élèves se jetaient sur elle et la rouaient de coups. Ils la forçaient à monter la garde, l’empêchant de dormir correctement, et lui extorquaient même l’argent destiné aux frais de scolarité.
Le plus triste, c’était que les responsables n’étaient pas les élèves qui avaient du poids dans la hiérarchie. Il s’agissait surtout de ceux qu’on appelait les inférieurs, des élèves sans statut et dont la situation ressemblait beaucoup à celle de Boribori.
Avant, ils ne s’entendaient même pas mal avec Boribori. Mais dès que Ricart disparut, ils changèrent complètement.
Boribori ne résistait pas. Était-ce parce qu’elle ne le pouvait pas ou parce qu’elle ne le voulait pas ? Personne ne le savait.
Mais ce qui la tourmentait le plus, c’était de devoir accepter que Ricart était mort.
Boribori s’épuisait de jour en jour, et le harcèlement empirait chaque jour davantage.
Désherber, vider les latrines, nettoyer et accomplir toutes sortes de corvées, Boribori l’avait déjà fait. Mais à présent, elle devait aussi faire le travail de tous les autres. Son petit corps ne pouvait pas tenir le coup.
Un jour, Boribori resta étendue, sans force, sur son lit, avec l’impression qu’elle allait vraiment mourir ainsi. Ses yeux étaient gonflés et son visage comme son corps étaient couverts d’ecchymoses sombres.
Même alors, les autres vinrent la voir et l’accablèrent sans raison de paroles cruelles. Elle n’avait nulle part où fuir. C’était là qu’elle était arrivée après avoir été abandonnée, au départ.
« Hé, j’ai entendu dire que ta mère était servante. Elle a séduit son maître ? Ouah, c’est pas joli joli. »
Le plus répugnant, c’était qu’ils insultaient les parents de Boribori alors que leur propre situation n’était guère meilleure.
« Tu es aussi dévergondée que ta mère, hein ? »
« C’est comme ça que tu as charmé Ricky, toi aussi ? Tu pourrais faire pareil pour moi, une fois ? »
« Hé hé hé. Hé, t’es malade ou quoi ? »
« N-Non. Ne dites pas de mal de Ricky. »
Boribori prit la parole.
Elle avait supporté en silence toutes sortes de brimades, même les insultes sur ses parents. Mais dès qu’ils s’en prirent à Ricart, elle réagit.
« Cette salope a perdu la tête ? Hé, ton cher Ricky est mort. J’allais moi-même tuer ce petit connard minable. »
« J’aurais dû lui casser toutes les dents avant qu’il parte. Hé hé hé. »
On pouvait insulter les rois et les empereurs quand ils n’étaient pas là, mais là, c’était d’une ignominie sans nom.
« A-Arrêtez. »
« Il lui faut une bonne raclée pour qu’elle retrouve ses esprits. »
Les autres tentèrent de tirer Boribori hors de son lit. Elle n’avait plus aucune force, mais s’agrippa au cadre pour ne pas se laisser entraîner.
« Espèce de salope ! Descends, tant qu’on te le demande gentiment ! »
« Dis que Ricky est un petit connard minable ! »
« Ricky n’est plus là ! Idiote ! Il est mort ! »
Ils frappèrent Boribori, la tirèrent et la griffèrent. Comme auparavant, ils savaient qu’elle ne pouvait pas se défendre, quoi qu’ils lui fassent.
Ils pensaient que cela continuerait ainsi.
Mais non.
« Arrêtez ! »
Crac !
La voix était sans aucun doute celle d’un garçon.
Mais elle tonna comme le tonnerre. Elle résonna dans tout le dortoir.
Et, sans s’en rendre compte, Boribori avait arraché l’un des montants du lit. Privée d’un de ses appuis, la couchette penchait dangereusement.
Les autres élèves tombèrent en arrière, sous le choc. Avant même de comprendre ce qui s’était passé, Boribori, qui avait perdu la raison, saisit au col l’un de ceux qui la harcelaient et le souleva.
L’élève le vit.
Une énergie noire, semblable à de l’encre, ondulait dans les yeux de Boribori.
C’était du mana.
Mais normalement, le mana ne devenait pas visible à l’extérieur du corps de cette façon.
Ce n’était pas comme la Conduite du mana précise d’Ice, qui prenait forme le long de la trajectoire d’une épée. Le mana pur débordait du corps de Boribori.
La taille du réceptacle dont avait parlé Hellawman.
Le corps de Boribori était petit, donc faible. Elle ne pouvait pas se battre. Pourtant, on n’aurait pas pu imaginer l’immensité du réceptacle qui contenait son mana.
Boribori plaqua l’élève contre le mur.
Boum !
« Gnh ! »
Puis Boribori se mit à le frapper sauvagement.
Elle n’avait jamais frappé personne, alors elle n’avait aucune technique. Pourtant, une force monstrueuse était apparue de nulle part. Là où les poings de Boribori frappaient, les clavicules et les côtes se brisaient, les organes éclataient.
Boum ! Boum ! Boum ! Bang !
À mains nues, Boribori réduisit l’élève en charpie.
Elle le tenait toujours par le col. Des larmes coulaient de ses yeux où ondulait l’énergie noire, tandis qu’elle parlait.
« Je t’en prie. Insulte Ricky encore une fois. Je crois que je pourrais te tuer, après. »
On ne savait pas exactement ce que Boribori voulait dire, mais ses paroles étaient terrifiantes.
Et l’élève qu’elle tenait était déjà à deux doigts de passer dans l’au-delà.
Puis, à cet instant…
« Bori, qu’est-ce que tu fais ? »
Boribori se figea, pétrifiée.
Elle n’avait pas pu accepter la mort de Ricart, mais son cœur n’avait cessé de se briser malgré tout.
Et voilà que retentissait la voix de son ami.
L’énergie noire se dissipa des yeux de Boribori.
Quand Boribori se retourna, Ricart se tenait à l’entrée du dortoir, le dos tourné à la lumière.
Un immense soulagement submergea Boribori. Sa colère douloureuse, qui semblait prête à lui brûler le cerveau, s’apaisa aussi vite que si elle n’avait jamais existé.
Heureusement, Boribori ne franchit pas la frontière entre l’humain et le monstre.
Boribori ne se brisa pas.
Contrairement à Ricky dans sa vie précédente, et contrairement à ce déserteur.
Les vrais amis deviennent les piliers de l’âme l’un de l’autre, par leur simple présence.
Pour qu’ils ne s’effondrent pas.
Le voyage avait été bien long.
Pour tout le monde.
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