Chapitre 172
Traductions WeTried
Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Ode of the Brave ◈
Chapitre 172
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Comme Dieu avait créé le monde par la parole, celle d’un roi devait faire autorité.
Sur un seul ordre de Ricart — partir en exil ou mourir —, les seigneurs de guerre d’Adelorne se dispersèrent comme du sable dans le vent.
Bien sûr, ils savaient que le vent avait tourné. Ricart avait aussi été assez impitoyable pour tuer dix mille personnes d’un coup. Même sans tenir compte de l’autorité royale, ils n’avaient donc d’autre choix que de se plier à sa volonté s’ils réfléchissaient rationnellement.
À la fin de l’année, Ricart avait enfin pris le contrôle total d’Adelorne.
Personne ne pouvait s’opposer à lui. Ce n’était pas une appréciation, mais un fait.
Cependant, si l’on pouvait conquérir un pays par la guerre, on ne pouvait pas le gouverner par la guerre.
Au fil de l’Histoire, d’innombrables héros qui n’avaient pas compris cela avaient couru à leur perte dans leurs vieux jours.
Pour ne pas commettre la même erreur, Ricart renonça à la plus grande force dont il disposait.
Les forces des Chevaliers d’Acier se dispersèrent dans toutes les directions. Elles se rassembleraient de nouveau dès que Ricart les appellerait, mais, pour l’heure, l’armée la plus spécialisée au monde n’existait plus.
La priorité absolue de Ricart était de reconstruire le pays. Il fallait labourer et fertiliser les terres dévastées, rebâtir les bâtiments effondrés.
Il était donc juste de réduire l’armée au strict minimum. Les autres seigneurs de l’Empire n’auraient pas compris cette décision.
Qu’ils comprennent ou non, Ricart s’en moquait éperdument. Il avait toujours vécu en faisant ce qu’il jugeait important, et continuait ainsi.
Qu’est-ce qui comptait dans la vie ? Ricart pensait que la réponse devait venir de ses propres valeurs, pas du regard ni des pensées des autres.
« À ton avis, ce sera un garçon ou une fille ? »
Ricart posa la question tandis qu’il se réchauffait près de la cheminée, au cœur de l’hiver. Marie, assise sur le lit, lisait des documents et ne répondit pas tout de suite. Non pas parce qu’elle ne l’avait pas entendu.
« Je n’en sais rien. »
« Une femme ne le saurait pas ? Tu dois bien avoir une intuition. »
« Idiot. Ce n’est pas comme si je pouvais le voir. Comment veux-tu que je le sache ? »
Marie eut un petit rire, comme si sa question était ridicule.
« Mais pourquoi tu me demandes ça ? »
« Parce que les choses changent selon que c’est un garçon ou une fille. Paolo me l’a dit. Si c’est un garçon, on aura un véritable héritier. Si c’est une fille, on pourra s’en servir comme monnaie d’échange diplomatique dès sa naissance. »
S’ils avaient une fille, ils pourraient lui arranger des fiançailles. Et même s’ils ne le faisaient pas, ils pourraient sonder les autres en leur laissant entendre que c’était envisageable.
Dans les familles nobles, les mariages n’étaient pas décidés par les futurs époux. C’était l’affaire des anciens de la maison, et en fin de compte, du chef de famille. Ricart était à la tête de la maison Ricarn.
Au sein d’une famille royale, le mariage ou les fiançailles constituaient en soi un moyen important d’exercer une influence diplomatique.
Ricart et Marie, qui s’étaient mariés par amour, faisaient figure d’exception. Cela n’avait été possible que parce qu’aucun d’eux n’était mêlé à la succession.
Si Ricart avait lui-même été l’héritier de Stormhertz, il pensait qu’il aurait épousé la femme choisie par son père.
« Alors, tu vas te servir de notre enfant comme d’une monnaie d’échange ? »
Marie détourna les yeux de ses documents et interrogea Ricart.
« Je n’en sais rien. J’ai l’impression qu’un monde que je ne comprends pas s’ouvre devant moi. C’est différent de la vie que j’ai menée jusqu’à présent. Des choses comme ce qui est bien ou mal, et pour qui. »
« Ne prends pas trop à cœur ce que dit Paolo. Même si son sort est lié à celui d’Adelorne, il ne pense, au fond, qu’aux intérêts de la Compagnie commerciale Benicio. »
« Je fais la part des choses. Je voulais juste savoir ce que tu en pensais. »
« Je n’ai pas non plus l’intention de respecter à moitié les souhaits de notre fille. Je suis issue de la famille impériale, mais j’ai passé mon enfance à Kelbron. Comme tu le sais, Ricky, les règles de la maison Kelbron sont d’une rigueur glaciale. Nous n’avons pas besoin d’aller aussi loin, mais je pense qu’il faut élever les enfants avec une certaine sévérité. Avec le recul, je ne crois pas que cette façon de les éduquer ait été entièrement mauvaise. »
C’était précisément là que Ricart et Marie divergeaient.
Le mariage, c’était s’unir parce qu’on s’aimait, mais une fois unis, c’était aussi apprendre à connaître ses différences. Des petits détails aux opinions politiques.
Contrairement à Marie, l’enfance de Ricart n’avait été que bonheur, amour et tendresse.
C’était pour cela que ses devoirs de roi ou de membre de la famille royale lui semblaient être des vêtements mal ajustés. Il ne pouvait pas élever ses enfants comme il avait vécu à la campagne.
Il trouvait cela regrettable et triste, mais il n’y pouvait rien.
« Tu as pensé à un prénom ? »
Marie posa la question en se replongeant dans ses documents.
« Bilter ou Hildis. »
« Qui est cette femme ? »
Marie se tourna brusquement vers Ricart. Elle semblait même lui lancer un regard noir. Elle savait qui était Bilter, mais Hildis était un prénom féminin qu’elle n’avait jamais entendu.
« Ma mère. »
« C’est un très joli prénom. »
À peine Ricart eut-il fini de parler que Marie répliqua aussi vite que son épée.
Elle avait entendu Ricart parler de sa mère de temps à autre, mais jamais mentionner son nom. Sa méprise était donc compréhensible.
Ricart ne lui en tint pas rigueur, mais Marie parut quelque peu embarrassée et tenta de changer de sujet.
« Tu as choisi ton camp ? »
« Quel camp ? »
« Celui du deuxième prince ou celui du cinquième prince. Tu as décidé qui tu soutiendrais ? »
« Une guerre de succession, au fond, c’est une querelle de famille. Je ne veux pas m’en mêler. »
« Si on y réfléchit, c’est aussi ma famille. Et puisque tu m’as épousée, c’est aussi la tienne, non ? »
« C’est vrai, j’imagine. Mais si je me retrouve mêlé à tout ça, les ennuis ne finiront jamais. Réfléchis. Je ne suis même pas concerné par cette guerre. Même si je m’y engageais d’une manière ou d’une autre et que je me battais comme un forcené, qu’est-ce qu’il resterait après ? Parce que j’aurais installé un empereur sur le trône de mes propres mains, je devrais abuser de mon pouvoir ? Qu’est-ce que je suis censé faire ? Je ne vois aucun avantage concret. Je ne ferais que récolter des responsabilités. »
« Mon mari est plus calculateur que je ne le pensais. »
« Beaucoup de vies sont en jeu. Il faut calculer ce qui doit l’être. Avec soin. »
« Oui, enfin, tu t’y connais mieux que moi en guerre. Mais je ne crois pas que la guerre se résume à se battre ou non. Il y a tant de choses en jeu. Le prix du grain peut grimper, les routes commerciales habituelles être bloquées, ou des problèmes surgir à la frontière. Ce que je veux dire, c’est que, qu’on le veuille ou non, la guerre nous touche aussi. »
« Je sais. Mais certains s’enrichissent aussi énormément dans ces circonstances. Comme la Compagnie commerciale Benicio. Et une partie de leurs bénéfices finit dans nos poches. »
La Compagnie commerciale Benicio construisait une sorte de complexe industriel au sein du royaume d’Adelorne. Il n’était pas encore achevé, mais elle y fabriquait des armes de guerre et toutes sortes de marchandises destinées au champ de bataille.
Personne n’était plus pressé d’acheter que ceux dont la vie ne tenait qu’à un fil. Plus la compagnie produisait, plus elle gagnait d’argent.
« C’est vrai, mais ça me met mal à l’aise. Ce n’est pas de l’argent honorable. »
« Les temps ont changé. On ne peut pas survivre en brandissant seulement le noble honneur. Il faut protéger les valeurs qui méritent de l’être, mais quand vient le moment de défendre des intérêts concrets, il faut laisser tomber les faux-semblants et s’en emparer. Je ne veux pas hésiter à moitié. »
C’était là le caractère de Ricart et sa façon d’agir. Il risquait sa vie pour protéger ce à quoi il ne pouvait renoncer, mais quand il fallait faire preuve de souplesse, il jetait aux orties la noblesse et tout le reste pour agir sans vergogne.
À bien y réfléchir, il avait toujours été ainsi. Et il continuait à vivre de cette façon.
Pourtant, dans la vie, cette limite était parfois mise à l’épreuve. Que fallait-il protéger, et jusqu’où pouvait-on se montrer souple ?
« Tu en as entendu parler ? »
demanda Marie.
« De quoi ? »
« Des meurtres en série. Cette fois, c’est toute une famille qui a été massacrée. Qu’est-ce qu’ils faisaient déjà ? Ah, oui. Ils vendaient des armes. La fois précédente, c’était un orfèvre. Ça pourrait être une lutte d’intérêts ? Mais alors, c’est étrange qu’ils aient laissé si peu de traces. »
« Le marchand d’armes n’était qu’une façade. D’après ce que j’ai entendu, c’était le chef de la Fraternité de Redheim. »
« Vraiment ? Les gens arrivent enfin à gagner leur vie et l’argent recommence à circuler, alors des types comme ça rappliquent. Mais pour une lutte de pouvoir, c’est bizarre que tout ait été réglé si proprement, sans le moindre témoin. Ce n’était pas la première ni la deuxième fois. »
« Herbert va enquêter sérieusement. »
« Ce n’est pas que je ne fasse pas confiance à Herbert, mais il n’est pas particulièrement compétent. Si le coupable est aussi habile, ce sera difficile de le retrouver. Ricky, occupe-t’en un peu. »
« Euh… oui, je devrais. Les gens commencent à s’inquiéter aussi. Je vais prendre l’air. Je suis resté enfermé trop longtemps, ça m’étouffe. Marie, ouvre au moins une fenêtre. »
« Moi, je ne suis pas étouffée. »
« Très bien. Fais comme tu veux. »
Ricart se leva et quitta la chambre. Dès qu’il mit le pied dehors, l’air glacé lui effleura les joues.
Ils s’étaient concentrés uniquement sur le renforcement des fondations du royaume. Les couloirs du château royal étaient donc nus, presque dépourvus de décorations. Seules les bannières des unités des Chevaliers d’Acier y étaient accrochées, telles des tapisseries.
Heureusement, les domestiques entretenaient les lieux à la perfection. Sinon, le château aurait eu l’air abandonné.
Ricart traversa le couloir désert, descendit l’escalier et sortit du château. Il faisait si froid que ses oreilles commencèrent bientôt à le brûler.
Mais dehors non plus, il n’avait nulle part où aller. Il faisait trop froid pour monter à cheval. Après avoir traîné un moment près des écuries, il entra dans le bâtiment du sanctuaire, à l’intérieur du château.
La chapelle n’était pas seulement vaste : c’était le joyau de l’architecture d’Adelorne. Des lignes droites et des courbes s’entremêlaient harmonieusement dans toute sa structure, tandis que de délicates sculptures couvraient les murs et le plafond, comme si elles appartenaient à un autre monde.
C’était un lieu sacré, imprégné d’une telle atmosphère qu’on aurait cru pouvoir entendre la parole de Dieu. Pourtant, Ricart ne lui accorda qu’un bref regard avant de quitter la chapelle et de poursuivre son chemin dans le couloir.
Lorsqu’il atteignit une grande porte et l’ouvrit, l’air chaud, chargé d’une légère odeur de brûlé, ranima ses muscles transis. C’était un vrai bonheur.
C’était la bibliothèque royale. Bori en était la gardienne.
Bori lisait près de la cheminée en savourant lentement son thé. Elle jeta un coup d’œil à Ricart, puis retourna à son livre sans même le saluer.
Ils avaient dépassé le stade de la simple amitié ; les marques d’affection ordinaires étaient donc superflues entre eux.
L’un venait, l’autre le voyait. C’était aussi naturel et précieux que s’ils faisaient partie l’un de l’autre.
Ainsi, les rôles que le monde leur attribuait, comme ceux de roi et de sujet, ne pouvaient les distinguer.
Et surtout, ils pouvaient se faire entièrement confiance.
« Qu’est-ce que tu lis ? »
demanda Ricart en s’asseyant en face de Bori. Il prit la théière sur la petite table et se servit dans une tasse en porcelaine. Le thé avait à moitié refroidi ; son parfum se répandait donc mal.
« Renforcer son mana par l’union sexuelle entre hommes et femmes. »
« … Qu’est-ce que c’est que ça ? »
« Le titre dit tout. D’après ce livre, les hommes et les femmes peuvent augmenter leur mana en couchant ensemble. »
« C’est possible ? »
« Ça mérite qu’on s’y intéresse. Il faut étudier la nature du mana sous bien des angles. Il faudrait faire une expérience. Ricky, tu pourrais m’aider ? Parles-en avec Marie. »
« … Ça n’a aucun sens, Bori. »
« Tu es gêné ? »
« C’est normal, non ? »
« Ah bon ? »
« Peu importe. Tu avances dans ton livre ? »
« Non. Plus j’approfondis, plus le sujet me semble sans fin. Au début, je crois que je me suis lancée sans comprendre toute sa complexité. Les gens semblent vivre le mana différemment, parce que celui d’un Maître de l’Épée dépend de ses aptitudes innées et de son expérience. Autrement dit, il est difficile d’établir une théorie unifiée. Même si je mettais au point une Conduite du mana à la manière de Bori, y aurait-il quelqu’un au monde à qui elle conviendrait parfaitement ? Au bout du compte, enseigner à quelqu’un, ce n’est rien de plus que créer une imitation. Peut-on appeler ça un enseignement complet ? Est-ce que ça a un sens, d’écrire un livre ? »
« … Je ne comprends pas vraiment ce que tu racontes, mais ma méthode était donc la bonne, pas vrai ? »
« Hein ? Quoi ? »
« Regarde Roy. J’ai tendance à le laisser grandir à sa façon. »
« Ça, je n’en sais rien. »
« Réfléchis simplement. Les gens qui liront ton livre réfléchiront eux aussi, non ? Si quelque chose les bloque, ils trouveront une amélioration ou le modifieront un peu pour que ça leur convienne, non ? »
« … C’est vrai, peut-être… »
Bori pencha la tête. Leurs objectifs étaient différents, mais comme tous deux avaient l’esprit profond et un grand talent pour l’épée, ils se comprenaient bien.
Bori sembla mettre de l’ordre dans ses pensées, puis se remit à lire. Ricart, lui aussi, sirota son thé et tourna les yeux vers le feu.
La chaleur mêlée à l’air froid semblait s’approcher, puis se retirer, encore et encore. La température elle-même paraissait vivante.
Ricart goûta cette sensation en silence, puis posa sa question sans détourner le regard.
« Et alors, qu’est-ce que ça a donné ? »
« Hein ? Quoi ? Ah, le marchand d’armes ? »
Bori tourna une page comme si de rien n’était.
« Il n’y a pas de témoins. Je les ai tous tués. »
« … Désolé. »
Ricart baissa la tête et s’excusa. Bori sourit légèrement, puis referma le Codex dans un clac. Elle se leva, passa devant Ricart et lui tapota la poitrine : toc, toc.
« Pouvoir t’aider depuis ton ombre est une grande joie pour moi. Pourquoi t’excuser alors que la personne concernée est heureuse ? »
Bori remit le livre sur l’étagère et en apporta un autre. Par hasard, celui-ci s’intitulait Le jeu du meurtre.
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