Chapitre 169
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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Ode of the Brave ◈
Chapitre 169
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* * *
Le temps s’était considérablement rafraîchi. À la tombée du soir, des volutes de fumée blanche s’élevaient un peu partout dans Adelune. Elles provenaient des feux de cuisson.
Depuis une fenêtre du château royal, Ricart contemplait le spectacle. On aurait dit que des lueurs d’espoir finissaient par s’allumer.
L’hiver ne l’inquiétait guère. Ils avaient déjà fait suffisamment de réserves de nourriture et de bois de chauffage et, surtout, les habitants avaient enduré quatre ou cinq ans de guerre civile. Ils étaient plus résistants qu’il ne l’aurait cru.
Mais la situation d’Adelorne ne reflétait pas celle de tout l’Empire. À bien y regarder, Adelorne avait simplement été le premier à encaisser le choc.
À présent, la guerre civile avait éclaté dans l’Empire.
« Il s’appelle Baldur. Le cinquième prince lui a confié le commandement de l’armée, et il a dirigé les troupes à sa place. Il semble plutôt compétent. »
Paolo, derrière Ricart, lui expliquait le récent affrontement entre le deuxième et le cinquième prince.
« Rien que de se remettre d’une défaite aurait été difficile. S’il a ensuite réussi à vaincre le cinquième prince, il est bien plus que simplement compétent. »
Lorsque Ricart avait fait face au deuxième prince Lotharius de l’autre côté de la rivière, il s’était rendu sur le pont pour voir ce qui se passait. Le premier chevalier à en sortir s’appelait Baldur.
Ricart ignorait si ce chevalier était le même homme, mais une chose était sûre : un commandant nommé Baldur était bien supérieur à son seigneur.
« Le cinquième prince s’est peut-être trop précipité. Au lieu de perdre un affrontement en bonne et due forme, il a probablement été pris par une contre-attaque inattendue. En réalité, les pertes ne sont pas si lourdes. Le problème, c’est que ses vassaux ont commencé à douter de ses capacités. Je pense que le deuxième comme le cinquième prince passeront un hiver particulièrement difficile. »
Le problème du deuxième prince ne venait pas de la bataille en elle-même, mais de sa capacité à maintenir son armée pendant l’hiver, maintenant que Ricart l’avait privé de toutes ses provisions.
Quant au cinquième prince, il avait bâti sa puissance en dressant ses vassaux les uns contre les autres et en manœuvrant politiquement. À présent, on se demandait s’il était capable de commander au combat.
On pouvait exceller dans tous les autres domaines : si l’on était incapable de mener une armée à la bataille, on était comme une plante sans fleurs. Ses feuilles et sa tige pouvaient être vigoureuses, mais sans fleurs, tout cela ne rimait à rien.
Confier le commandement à quelqu’un de compétent, comme l’avait fait le deuxième prince, était une solution. Mais elle était dangereuse. Celui qui détenait ce pouvoir pouvait se mettre à nourrir d’autres ambitions.
Le deuxième prince semblait s’en être tiré d’une manière ou d’une autre parce qu’il était désespéré, mais il était difficile d’imaginer quelqu’un d’aussi méfiant que lui confier le commandement à un autre.
« Ils ont mis tellement de temps à se lancer, et voilà que la bataille elle-même est plutôt décevante. »
Le deuxième et le cinquième prince avaient passé quatre ou cinq ans à se regarder en chiens de faïence, dans une paix précaire. Maintenant qu’ils s’étaient enfin affrontés, le résultat ne pouvait que sembler décevant.
Quand la guerre s’éternisait, les gens honnêtes étaient les premiers à souffrir.
« Je pense que cette guerre va durer longtemps. Nous devons garder un œil non seulement sur les princes, mais aussi sur les autres grands seigneurs. »
Les paroles de Paolo n’exigeaient pas beaucoup de perspicacité. Il était facile de prévoir la suite.
Certains ducs et margraves s’étaient rangés du côté du deuxième ou du cinquième prince, mais d’autres restaient à l’écart.
Lorsque Ricart avait quitté Adelorne pour Nibelungen, il avait croisé Vinteroken, un chevalier de Cohen, qui se rendait à la convocation de leur suzerain, le duc de Frederia.
Ce duc était l’un des grands seigneurs qui observaient de près la guerre de succession. Dans les circonstances actuelles, il pouvait sincèrement se dire : « Ces princes ne valent finalement pas grand-chose. »
Le duc avait déclaré publiquement qu’il ne soutiendrait aucun camp, mais les gens étaient imprévisibles.
« Concentrons-nous sur nos propres affaires », dit Ricart.
C’était une histoire maladroite, pitoyable et tragique, mais s’en inquiéter ne la résoudrait pas. Adelorne était déjà assez difficile à gouverner. Comment aurait-il pu se préoccuper en plus des affaires compliquées de l’Empire ?
« Mais, commandant, ce n’est pas parce que nous ne voulons pas nous en mêler qu’elles nous laisseront tranquilles. »
« Qui ça ? »
« La guerre. C’est comme ça, la guerre, non ? »
« Qu’est-ce que vous voulez dire ? »
« Grants. Rien ne l’indique pour l’instant, mais si les choses tournent mal pour lui, il pourrait quitter Adelorne avec son armée et se rapprocher des deux princes. Il fera grimper sa valeur à leurs yeux. Ni le deuxième ni le cinquième prince ne sont idiots, mais quand ils seront dans une situation désespérée, quel genre d’homme refuseront-ils d’employer ? »
Était-ce possible ? Maintenant que Paolo le disait, cela semblait effectivement probable. La trahison et la fuite étaient les spécialités de Grants. De quoi n’était-il pas capable ?
Grants n’avait désormais ni terres ni argent. Il ne lui restait qu’une armée et de la rancœur.
Il arrivait que des armées errent sans patrie. C’étaient les plus dangereuses.
Rien ne les retenait. Elles allaient de lieu en lieu, massacrant les gens, s’emparant de tout et commettant sans hésiter des actes trop infâmes pour être racontés à voix haute.
Grants suivait cette voie.
Il n’avait jamais eu les capacités nécessaires pour gouverner un pays, et pourtant il avait provoqué tout ce chaos. Puis, quand les choses ne s’étaient pas déroulées comme il le voulait, il s’était cramponné à son armée et avait maltraité les gens du peuple pour accroître sa puissance.
Il savait mieux que quiconque ce qui lui arriverait s’il perdait cette armée. Il ne se préoccupait donc plus que d’elle.
« Alors, vous avez une bonne solution ? »
Ricart se détourna de la fenêtre et regarda Paolo.
« Les opérations militaires sont difficiles en hiver. Et si nous tentions un assassinat ? »
« Y a-t-il quelqu’un qui puisse s’en charger proprement ? »
Ricart était déjà trop connu pour assassiner lui-même quelqu’un.
« Vous avez des amis. Épée blanche, Black Sword et le chef du Clan Viola. Je sais que ce sont tous vos amis, commandant. Si vous avez de bonnes cartes en main et que vous ne les jouez pas, elles ne valent pas mieux qu’une main pourrie. »
Ricart secoua la tête.
« Non. »
« Cela nous épargnerait beaucoup de dépenses et éviterait bien des morts. »
« Ce n’est pas une question de morale ou de conscience, Paolo. Ce ne sont pas des assassins, tout simplement. »
Paolo n’insista pas. Il savait servir un souverain et savait qu’il était idiot de chercher encore à persuader ou à pousser quelqu’un dont la décision était prise.
Ricart regarda de nouveau par la fenêtre et se plongea dans ses pensées. Plus exactement, il se demandait s’il devait faire quelque chose qu’il envisageait depuis déjà un certain temps.
En contrebas, la fumée des feux de cuisson s’élevait au-dessus de la capitale du royaume.
Il était difficile de savoir si cela influait sur son jugement, mais la décision de Ricart ne fut pas celle à laquelle Paolo s’attendait.
« Je vais leur donner une chance. Donnez-leur les vivres qui nous resteront à la fin de l’hiver. Gratuitement. Mais faites-leur savoir que s’ils ne se rendent pas avant la fin de l’hiver, je les tuerai tous. Pas seulement Grants. Tous. »
Ricart savait que tuer Grants ne réglerait pas tout d’un coup.
Les hommes et les soldats sous ses ordres s’étaient déjà habitués au pillage. Ils violaient sans vergogne les femmes des territoires occupés, tuaient les vieillards et les enfants, profanaient les tombes pour en voler les objets funéraires et commettaient d’innombrables autres atrocités.
Que se passerait-il si Grants était tué et son armée dispersée ? Ces hommes se répandraient partout comme des spores de champignons vénéneux et sèmeraient le chaos.
Ricart voulait leur accorder à eux aussi une dernière chance. Mais il n’agissait pas par compassion. C’était plutôt un calcul froid.
Le prix à payer pour sauver de nombreuses vies.
On ne savait pas qui le lui avait appris, mais Ricart comptait se construire une sorte de justification.
« Compris. Je m’en occupe. »
Paolo comprenait parfaitement les intentions de Ricart.
On envoya donc de véritables vivres à Grants. La quantité n’était pas grande, mais pour ceux qui mouraient de faim en fuyant Ricart, c’était comme une pluie après la sécheresse.
Bien sûr, le message était également clair : s’ils ne se rendaient pas, ils mourraient tous. C’était comme la dernière clémence d’un roi.
Alors, à la surprise générale, un message arriva de ce lâche pleutre. Grants voulait rencontrer Ricart et annonçait qu’il choisirait la date et le lieu.
La proposition était extrêmement suspecte. Paolo s’y opposa, naturellement.
« Vous ne devez pas y aller. C’est tellement évident que je me suis demandé un instant si cela pouvait vraiment être un piège, mais à mon avis, Grants est un récidiviste. On ne peut pas s’attendre à ce qu’il tienne parole. »
Ricart se contenta de sourire.
« Quand lui ai-je donné à manger parce que j’attendais quelque chose de lui ? S’il veut refuser sa dernière chance, c’est son choix. Je vais voir ça de mes propres yeux. »
Ricart avait beau être fort, il occupait désormais une position qui lui était propre. Il décida pourtant d’y aller en personne. Roy, toujours à ses côtés, l’accompagna. Cette fois, Marie et Bori vinrent aussi avec eux.
Il n’emmena pas d’armée en secret. Raimund et quelques chevaliers les accompagnèrent uniquement pour les soutenir.
Grants fixa la date. Le rendez-vous aurait lieu dans un village en ruines qu’il avait lui-même détruit.
Le ciel était d’un bleu glacial et l’herbe des champs avait séché, jaunie. Le jour convenu, Ricart chevaucha son cher Comète rouge en direction du lieu de rencontre, accompagné de Marie, Bori et Roy.
Sous ses vêtements, il ne portait qu’une cuirasse et, par-dessus, un épais manteau de fourrure plutôt qu’une robe de guerre. Son col en peau de loup lui entourait le cou et attirait le regard.
Ricart arrêta son cheval à la lisière du village. Il mit pied à terre et tendit les rênes à Raimund, qui semblait mal à l’aise face à toute cette situation. Celui-ci surveillait attentivement l’horizon et les bois touffus des environs.
Ricart, Marie et Bori, en revanche, ne montraient guère de tension. À vrai dire, le souvenir de leurs anciennes aventures communes semblait même les réjouir un peu.
« Tu ne me fais pas confiance ? Je t’ai dit que tu n’avais qu’à me le dire si tu aimais les hommes. »
« On dirait que c’est toi qui ne me fais pas confiance, Marie. J’ai dit que non. »
« Alors pourquoi tu n’aimes pas cette femme, puis cette autre ? Qu’est-ce qu’il y a ? »
« Je suppose que ma libido est moins forte que la tienne. »
« Q-quoi ? »
Depuis quelque temps, Marie et Bori parlaient mariage comme si elles se disputaient. Ne comprenaient-elles pas la situation dans laquelle elles se trouvaient, ou bien s’en moquaient-elles depuis le début ?
« Parlez moins fort. N’oubliez pas que Roy est là. »
« C’est ta faute si tu l’as amené. Si tu comptes nous le reprocher, tu ne manques pas de culot. »
« Je ne vous dérangerai pas. »
« Ah, d’accord. Contente-toi de te taire. »
Ce ne fut qu’après que Ricart eut froncé les sourcils, fait volte-face et rabroué les deux femmes qu’elles finirent par se taire. On entendait toutefois encore l’une d’elles marmonner.
Ricart prit la direction du temple, au sud. Mais la vue des toits effondrés et des maisons noircies lui rappela quelque chose.
« Ça me fait penser à Monsieur Nameless One. »
Le visage de Bori s’assombrit aussitôt.
Quoi qu’il en soit, lorsqu’ils arrivèrent à l’entrée du temple, en ruines comme prévu, ils aperçurent à l’intérieur des cadavres humains calcinés. Beaucoup étaient réduits en cendres, mais certains avaient conservé une partie de leur forme humaine.
Une personne se tenait là, le dos tourné. Petite, les épaules voûtées, elle se tenait le bras opposé d’une main, comme si elle souffrait.
Ricart, Marie, Bori et Roy observèrent la personne en silence. Elle avait forcément senti leur présence ; elle ne pouvait donc ignorer qu’ils étaient là.
Le petit homme se retourna lentement. De longues mèches lui couvraient le front et ses yeux avaient quelque chose d’étrange. Il semblait effrayé, mais aussi plein de rancœur.
« … Grants ? »
demanda Ricart.
Le petit homme hocha la tête.
Ricart fut choqué pour une tout autre raison et ne parvint pas à poursuivre.
Mais c’était quoi, ce gringalet ?
Tout comme ceux qui n’avaient jamais vu Ricart pouvaient se méprendre sur lui en se fiant seulement à sa réputation, Ricart pouvait en faire autant.
Au vu de son épithète grandiloquente, « Invincible », et de tout ce qu’il avait accompli, Ricart s’était imaginé un homme imposant, féroce et rusé.
Mais l’apparence n’avait pas d’importance. Du moins, pas ici.
« Je suis Ricart. Pourquoi vouliez-vous me voir ? »
« Tu as deux choix, Ricart. »
Grants lança ça brusquement. Sa voix était rauque.
« Je vous écoute. »
« Mon armée est arrivée à Adelune. Votre réponse décidera qui vivra et qui mourra. »
Ne comprenant pas de quoi cet homme parlait, Ricart jeta un regard à ses compagnons, puis reporta les yeux sur Grants.
« … Et ? »
« Vous ne m’avez pas entendu ? Je tiens entre mes mains la vie de ces misérables gens du peuple que vous chérissez tant. Vous pourrez peut-être me tuer. Mais d’innombrables vies suivront. Ce sera un massacre. Mon armée n’est peut-être pas bonne à grand-chose d’autre, mais elle excelle dans ce domaine. On pourrait même dire qu’elle est plus efficace que votre ordre de chevalerie. »
Ne comprenant toujours pas ce qu’il racontait, Ricart regarda de nouveau ses compagnons avant de se tourner vers Grants.
« Non, je veux dire : vous pensez vraiment que je suis venu sans le savoir ? »
« … Que voulez-vous dire ? »
« Exactement ce que j’ai dit. Je savais que votre armée empruntait la gorge. »
Qu’est-ce qu’il racontait ?
Cette fois, Grants ne comprit pas les paroles de Ricart. Il avait l’air perplexe. Si Ricart le savait, pourquoi n’était-il pas resté à l’écart ?
Selon la logique ordinaire, si Ricart était venu ici, c’était qu’il ignorait que l’armée de Grants approchait d’Adelune.
Mais, en matière d’opérations militaires ou d’accomplissement de ses objectifs, Ricart n’avait rien d’ordinaire. Un homme ordinaire n’aurait jamais pu réaliser des exploits aussi extraordinaires.
C’était là le défaut de la ruse de Grants.
« Bon, bon. Bref, qu’est-ce que vous voulez ? Dites-le-nous. »
demanda Ricart.
« … Garantissez l’indépendance de la région de Moravitz. Que vous deveniez roi d’Adelorne ou autre chose, ça ne me regarde pas. Alors, ne vous mêlez pas de mes affaires. »
Moravitz était une région du sud-est d’Adelorne.
Ricart le regarda en silence avant de prendre la parole.
« Vous pensez pouvoir tuer les habitants de la capitale simplement parce que je ne suis pas là ? »
« Qu’est-ce que vous voulez dire ? »
« L’ordre de chevalerie a toujours été une armée puissante, même sans moi. »
« … Le bluff ne marchera pas. »
« Vous verrez bien si c’est du bluff. Alors… Roy peut s’en charger. »
« Pardon ? »
« Tue cet homme. »
« Moi ? »
« Si tu n’es pas capable de tuer un type pareil, ne va pas te prétendre mon disciple. »
En parlant, Ricart poussa Roy dans le dos pour le faire avancer.
Grants cligna des yeux. Il ne comprenait ni Ricart, qui voulait le tuer aussitôt après avoir entendu ses menaces, ni l’étrange garçon qui s’avançait à la place de Ricart.
Ils étaient venus pour une rencontre, mais personne ne se comprenait. Marie et Bori ne se comprenaient pas. Ricart et Grants ne se comprenaient pas. Roy non plus.
Malgré tout, c’était l’ordre de son maître. Roy prit la hache qu’il portait dans le dos et s’avança.
Alors, des flocons d’un blanc pur se mirent à tomber.
Tous levèrent brusquement les yeux. La neige tombait doucement à travers un trou dans le toit.
C’était l’hiver.
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