Chapitre 165
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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Ode of the Brave ◈
Chapitre 165
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* * *
Ricart franchit la porte en compagnie du comte de Cesca. De l’autre côté, le château de Cesca se dressait plus près qu’il ne l’avait imaginé.
Perché au sommet d’une falaise abrupte, le château paraissait solitaire, presque abandonné. Sous le ciel couvert, il dégageait une aura sinistre.
Le château lui-même n’était pas très grand, mais le terrain naturel était si accidenté qu’il semblait impossible de le prendre.
Le village se trouvait à une certaine distance, tandis que le terrain en contrebas du château était entièrement couvert de tombes. D’innombrables stèles anonymes s’étendaient sur la terre sans ordre ni fin. L’endroit semblait désolé, comme s’il n’était pas correctement entretenu.
On aurait dit un paysage de fin du monde.
« Ces gens ont-ils été tués pendant la guerre civile ? »
Ricart posa la question au comte tandis qu’ils chevauchaient. Celui-ci secoua la tête.
« Non. Comparé à ce cimetière, le nombre de ceux qui sont morts pendant la guerre civile ne représente même pas une égratignure. Ces tombes sont là depuis l’Antiquité, avant que ma famille ne s’installe dans la région. Les habitants de Cesca appellent ce cimetière “la Valeur humble”. »
Le cimetière était donc si ancien que ses origines étaient inconnues. Il existait malgré tout une histoire transmise comme une légende, bien qu’il fût difficile de la vérifier. Les habitants d’ici la tenaient pour vraie.
« Seuls les anonymes morts en combattant des monstres peuvent être enterrés ici. Les hommes aussi renommés que vous, Ricart, n’ont pas le droit d’y reposer. »
Ricart examina une vieille stèle toute proche. On pouvait y lire ces mots :
Bien que je sois sans nom, mon courage sera immortel.
« Cette porte ne bloque pas le chemin par lequel vous êtes venu. Elle ferme l’autre côté. »
Ricart jeta un coup d’œil à la porte, puis se retourna vers la forêt dense qui s’étendait loin au nord.
Adelorne se trouvait à l’extrémité orientale de l’Empire. Cela signifiait aussi que le royaume bordait la Forêt des monstres. Quelque part au-delà de celle-ci s’étendait la Frontière orientale.
Si Sinatria était le bout du monde, cet endroit en était un autre.
« La mission transmise dans votre famille consistait à garder la porte contre les monstres ? »
« Exactement. Nous ne nous sommes donc jamais souciés d’une chose aussi insignifiante qu’une guerre civile… »
Avant que le comte de Cesca ait pu finir, un cri bestial retentit au loin. Faible, mais distinct.
Grrrrroooaaaar !
Ce n’était ni le hurlement d’un loup ni le rugissement d’un lion. C’était le cri d’un orc.
« C’est certain. Ils l’ont senti. L’odeur de la discorde. Dieu l’a voulu ainsi : la folie des hommes doit avoir un prix. Pourtant, personne ne s’en soucie. Personne, à part nous. »
Le royaume d’Adelorne existait avant la fondation de l’Empire. C’était à la fois la nation qui avait établi le premier ordre de chevalerie et celle qui protégeait le monde des hommes contre les monstres.
L’Empire antique avait peut-être bâti Adelorne pour en faire une grande forteresse militaire, destinée à repousser les monstres.
Aucun document n’ayant survécu, impossible de le savoir. Pourtant, l’esprit stratégique de Ricart ne pouvait s’empêcher d’envisager cette hypothèse.
Mais avec le temps, les gens finissaient forcément par oublier. Les premiers rois avaient soutenu le comté de Cesca, mais cette aide avait cessé à un moment donné. Depuis, le comté était resté uni et avait poursuivi seul sa mission ancestrale.
Ils n’étaient pas des loyalistes royaux. Ils étaient plus nobles que Ricart ne l’avait imaginé. Ils vivaient dans un lieu aussi lugubre et, bien que personne ne reconnaisse leur travail, ils ne s’étaient jamais plaints.
Même Paolo pouvait parfois se tromper dans ses déductions. Qui aurait imaginé que des gens poursuivraient, génération après génération, un travail que personne ne reconnaissait ni ne soutenait ?
Le château de Cesca étant perché au sommet d’une falaise abrupte, Ricart, Raimund et Roy laissèrent leurs chevaux aux écuries en contrebas et grimpèrent jusqu’au château.
Aucun grand banquet n’avait été préparé pour Ricart, mais on les accueillit suffisamment bien. Après tout, Ricart n’avait pas vécu dans le déshonneur et sa réputation était exceptionnelle.
À lui seul, le titre d’« homme qui a traversé l’Empire » était déjà une prouesse incroyable.
Le comte de Cesca servit à Ricart et à ses compagnons une bouillie d’avoine, des fruits et du jambon.
Ricart n’était ni gourmet ni homme à faire des manières ; il mangea donc avec reconnaissance. Le comte de Cesca l’observait comme s’il cherchait à le jauger.
Pas un mot ne fut échangé pendant le repas. Lorsque l’hydromel fut servi, le comte prit enfin la parole.
« Je tiens à clarifier une chose. Nous ne pouvons pas vous fournir de troupes. »
« Je comprends. Je ne suis pas venu en espérant recevoir de l’aide. »
« Et nous ne pouvons pas vous prêter serment d’allégeance. »
« Cela me convient aussi. Vous m’avez demandé si je pouvais faire mes preuves. Alors dites-moi : comment dois-je m’y prendre ? »
« …Et que ferez-vous si je vous demande l’impossible ? »
« Si j’accomplis l’impossible, cela ne prouvera-t-il pas que Dieu m’a désigné ? »
« Vous ne manquez pas d’assurance. Vous avez peut-être de bonnes raisons d’en avoir. Vous avez tranché la tête d’un sultan, décapité un roi, traversé l’Empire et même vaincu l’armée du prince. Mais ce monde recèle des horreurs que vous n’avez jamais imaginées. »
« Les orcs ? »
Ricart posa la question, comme s’il se demandait pourquoi le comte faisait tant de détours. Le comte de Cesca l’observa en silence avant de répondre.
« Quand vous les verrez de vos propres yeux, vous découvrirez qu’ils ne ressemblent pas à ce qu’on vous en a dit. »
Dans sa vie antérieure, Ricart avait vu des monstres de ses propres yeux. Il avait connu les barbares qui attaquaient une garnison à l’aide de trolls apprivoisés, et avait vu d’innombrables compagnons se faire attraper puis dévorer par des orcs pendant une retraite.
Mais le comte de Cesca ne pouvait pas le savoir et semblait croire que Ricart se montrait simplement téméraire.
Le courage et la témérité étaient deux choses différentes. Il y avait une nette différence entre accepter la mort pour faire ce qui devait être fait et accepter la mort en faisant quelque chose qui n’avait aucun besoin d’être fait.
Ricart se contenta de lui expliquer ce qu’il savait, en réponse à l’affirmation du comte selon laquelle la réalité serait différente de ce qu’il avait entendu.
« Les orcs ont une hiérarchie stricte. Un mâle dominant garde auprès de lui plusieurs femelles orcs. Si des petits mâles naissent, on les élève jusqu’à un certain âge, puis on les tue ou on les chasse du groupe. Les fils tuent leur père ou errent avec leurs frères. Ensuite, ils tuent les mâles des autres groupes et s’emparent de leurs femelles. S’ils échouent, ils meurent. Comme ils se battent constamment entre eux, on ne risque rien tant qu’on ne pénètre pas sur leur territoire. Mais il arrive qu’un chef puissant, capable de commander plusieurs groupes, voie le jour. Alors, ils envahissent les terres humaines. C’est ce que j’ai appris. Y a-t-il quelque chose de faux là-dedans ? »
Ricart parla sans s’arrêter. Les yeux du comte de Cesca, au visage anguleux, s’agrandirent.
Ricart connaissait les habitudes des orcs avec tant de précision qu’il savait même des choses que le comte ignorait lui-même.
« Maintenant, dites-moi. Que dois-je faire pour faire mes preuves ? »
« …Molaire brisée. C’est ainsi que nous l’appelons. Un orc d’une taille et d’une force inhabituelles rôde dans les environs. Il tourne autour de notre territoire, comme pour nous provoquer, nous mettre à l’épreuve. Il semble en avoir après nos chèvres. »
« J’en doute. »
« Qu’entendez-vous par là ? »
« Il ne s’en prend pas qu’aux chèvres. Il en veut aussi aux gens. Ils nous observent sans cesse. Ils nous flairent sans cesse. Que nous soyons terrifiés ou non, que nous soyons affaiblis ou encore forts. »
« … »
« Mes preuves consisteront donc à tuer cette créature qu’on appelle Molaire brisée ? »
Quand un chef puissant était tué, les orcs finissaient forcément par se disperser. La guerre interminable entre les mâles reprenait, et le cycle des pères et des fils qui s’entretuaient se poursuivait.
C’était ainsi qu’on exterminait les orcs, du moins d’après ce que Ricart avait appris dans sa vie antérieure. Pour les gobelins, en revanche, il fallait tuer leur chaman ou leur roi gobelin, puis détruire leur idole.
« …Oui. Coupez-lui la dernière molaire encore intacte et rapportez-la-moi ; alors, je vous suivrai. Si nécessaire, je vous prêterai même serment d’allégeance. »
Autrement dit, si Ricart tuait l’orc nommé Molaire brisée, le comte reconnaîtrait qu’il avait été choisi par Dieu. En d’autres termes, il admettrait que Ricart était digne de devenir roi.
Mais Ricart était différent. Bien trop différent des hommes ambitieux que Cesca avait vus jusque-là.
Ricart secoua la tête.
« Non. Je vais simplement alléger le fardeau que vous portez. Je tuerai Molaire brisée. Ensuite, je fournirai activement des vivres au comté de Cesca. Ce que vous et votre famille avez accompli est véritablement noble. Tandis que le monde entier s’affairait à satisfaire sa propre avidité, vous avez accompli une grande œuvre. Maintenant que je le sais, je ne peux pas vous laisser porter seul un fardeau aussi lourd. »
Une fois encore, le comte de Cesca fut surpris par les paroles inattendues de Ricart. On disait qu’un homme pouvait mourir pour celui qui reconnaissait sa valeur. Une chaleur lui monta dans la poitrine.
Il serra les dents et détourna le regard.
« Je me suis dépêché pour arriver jusqu’ici, alors je suis un peu fatigué. J’aimerais me reposer pour la journée. »
Ricart prit congé, puis se leva avec ses compagnons et suivit un serviteur jusqu’aux chambres d’hôtes.
Alors que Ricart retirait sa ceinture et son armure, Roy l’aida et lui demanda : « Maître, avez-vous déjà vu des orcs ? »
« On peut dire ça. »
« Ils ne devraient pas être bien dangereux, si ? »
« Non. Ce n’est pas le cas. »
« Combien de soldats devrions-nous faire venir ? »
Raimund posa la question en retirant sa propre armure. Il suivrait la décision de Ricart, mais pensait naturellement qu’il fallait des soldats pour tuer un orc aussi puissant.
« Nous n’avons pas besoin d’une armée. Contre les orcs, envoyer beaucoup de soldats ne ferait qu’augmenter le nombre de victimes. »
« Alors, demanderons-nous l’aide des gens d’ici ? Ils ne nous font toujours pas entièrement confiance. »
« Nous n’aurons pas besoin de leur aide non plus. Nous irons le tuer à trois. »
« …Vous plaisantez, n’est-ce pas ? »
« On dirait que je plaisante ? »
Raimund cligna des yeux. Il excellait à organiser les armées, à diriger les tactiques et à faire preuve de courage sur le champ de bataille. La chasse en trio n’était pas son domaine.
« Roy et Ray se contenteront de me soutenir. C’est moi qui le tuerai. »
« Je ne pense pas que ce sera aussi simple… »
« Si ce n’est pas simple, alors nous ferons en sorte que ça le soit. »
Ray avait l’air peu convaincu, mais Roy l’encouragea plutôt. Difficile de savoir s’il ne connaissait tout simplement pas la peur ou s’il faisait confiance à Ricart.
Sans raison, Ray ébouriffa rudement les cheveux de Roy.
« Voilà pourquoi je crois avoir bien choisi mon disciple. Oui, Roy, tu as raison. Si ce n’est pas simple, nous ferons en sorte que ça le soit. »
« Si nous avions su que cela arriverait, nous aurions dû emmener davantage de chevaliers d’escorte. »
« Je te l’ai dit. Contre des monstres comme les orcs, avoir plus d’hommes ne nous donne pas vraiment l’avantage. Ils ne feraient que nous gêner. »
« Ce n’est pas ce que je voulais dire. Et si quelque chose tournait mal ? Il vaudrait mieux que moi ou un autre chevalier mourions plutôt que vous, commandant. Vous avez encore du travail à accomplir. »
« …Ne dis pas ça. Je ne suis pas du genre à vouloir survivre seul en envoyant les autres devant moi. »
« C’est pour cela que nous vous suivons, mais ça ne veut pas dire que c’est juste. S’il vous arrivait quelque chose, que deviendraient nos six mille frères ? »
« Que veux-tu qu’ils fassent d’autre ? C’est votre destination finale. L’endroit où vous passerez le reste de votre vie. Vous pouvez simplement vivre ici, même sans moi. »
« Ça, je n’en sais rien. »
« Vous devriez peut-être organiser un mariage collectif ou quelque chose du genre. Je ne suis pas votre nounou. Je ne peux pas m’occuper de vous jusqu’à la fin de vos jours. »
L’ordre des chevaliers était composé d’hommes qui avaient perdu leur chemin. Ricart les guidait comme un berger, mais, comme il l’avait dit, il ne pouvait pas les mener jusqu’au jour de leur mort.
« Nous pourrons poursuivre votre œuvre, même s’il vous arrive quelque chose. »
Roy prit la parole.
« Quoi ? »
« Mettre fin à la guerre civile et ramener la paix en Adelorne. C’est votre volonté, maître. »
Ricart laissa échapper un reniflement. Roy était admirable, mais aussi ridicule.
« Je ne vais pas mourir, petit idiot… »
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