Chapitre 164
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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Ode of the Brave ◈
Chapitre 164
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* * *
Parfois, on ne se souvenait plus comment les choses avaient pu en arriver là, alors même que tout était si misérable et tragique.
À vrai dire, à partir d’un certain point, les raisons cessaient tout simplement d’exister. Les raisons qui poussaient les gens à s’entretuer et à détruire des vies.
Adelune, la capitale du royaume d’Adelorne, se divisait en vieille ville et ville nouvelle. Des terres agricoles s’étendaient hors des murs, mais elles étaient depuis longtemps abandonnées et en ruine.
La vieille ville était dominée par une grande forteresse bâtie sur une colline, et des remparts encerclaient la cité.
La ville nouvelle s’étendait de l’autre côté d’un fleuve appelé Rotaba et débordait de criminels. À quoi d’autre pouvaient donc s’adonner des soldats qui avaient oublié comment se battre ? Aux jeux, à la boisson, aux femmes, à la violence et à l’exploitation des autres.
Même lorsque Ricart apparut avec les Chevaliers d’Acier, les criminels de la ville nouvelle ne s’enfuirent pas. Ils s’étaient habitués à leur existence sordide et répugnante, et n’avaient désormais nulle part où aller.
« Faites le ménage. »
Il n’y eut pas besoin de bataille. Il s’agissait, au sens propre, d’un grand nettoyage. Les chevaliers et la compagnie de mercenaires nords entrèrent dans la ville, frappèrent les habitants sans distinction, les tuèrent et les jetèrent dans le fleuve. Ils abandonnèrent les corps en aval, car il fallait garder l’eau potable.
Après avoir obligé les habitants à nettoyer de fond en comble leur ville crasseuse, les rues retrouvèrent un semblant de présentabilité. Ricart y installa ses troupes.
Il rémunéra les habitants et les embaucha officiellement pour divers travaux. Une faible lueur reparut dans les yeux de ceux qui avaient perdu tout espoir en la vie.
Mais, comme dans toute guerre, des imprévus survinrent.
« Grants n’est pas là. Il a abandonné le château et s’est enfui. »
Un jeune homme décharné roula ses grands yeux et serra contre sa poitrine la casquette qu’il portait.
« Quand ? »
« Il y a trois jours. »
Trois jours plus tôt, Ricart avait vaincu le prince impérial Lotharius. Grants avait apparemment pris la fuite dès qu’il en avait appris la nouvelle.
« Où est-il allé ? »
« Probablement vers l’est. »
Ricart mena aussitôt une petite troupe vers la vieille ville. De loin, la porte avait semblé fermée, mais, de près, on voyait qu’elle était entrouverte.
Une impression sinistre se dégageait de l’étroite ouverture.
Quand Ricart conduisit les chevaliers dans la vieille ville, la ville nouvelle leur parut paradisiaque en comparaison.
Des gens affamés et squelettiques gisaient dans les rues de la vieille ville, éparpillés comme des zombies. Des nourrissons tétaient le sein de leur mère morte.
Bien sûr, la vue de Ricart et des chevaliers ne les effrayait pas. Leurs yeux avaient renoncé à tout : à la vie, et même à la mort.
Inutile de regarder plus loin. Grants semblait avoir pris et dépouillé tout ce qu’il pouvait. Même les tombes près du temple avaient été profanées.
À vrai dire, c’était le sort habituel en temps de guerre. Comment nourrir les soldats autrement ?
Si Grants avait cultivé les terres, rétabli l’ordre et gouverné comme il fallait, les choses auraient peut-être été différentes. Ricart ne savait pas s’il en était incapable ou s’il avait su comment faire, mais n’avait pas pu y parvenir.
Ricart entra dans le château royal d’Adelune. Les joyaux qui ornaient les murs avaient disparu, et même les feuilles d’or avaient été arrachées. Il ne restait rien. Ce n’était plus qu’un amas de ruines.
Il n’y avait ni or, ni fer, ni bois, ni pierre, ni même de meubles comme des lits. Il ne restait que des toiles d’araignée et des pièces désespérément vides.
Quoi qu’il en soit, Ricart avait réussi à reprendre la capitale. Une capitale où il ne restait rien, et où même les esprits des anciens rois avaient disparu.
Le plan stratégique de Ricart consistait à reprendre la capitale à l’automne, à se reposer durant l’hiver, puis à mettre fin à la guerre l’année suivante. Maintenant que les choses avaient tourné ainsi, il était perplexe.
Reprendre la capitale sans subir de pertes majeures était une bonne chose, mais Ricart savait que les problèmes commençaient quand on se montrait plus avide que ne le dictaient ses objectifs stratégiques.
Il décida donc de se consacrer cette année à la reconstruction de la capitale, tout en se renseignant davantage sur Grants et la situation qui l’entourait.
L’armée pouvait étudier le terrain et envoyer des éclaireurs, mais elle était peu adaptée à la collecte de renseignements concrets. Paolo aida Ricart dans cette tâche.
Comme s’il faisait circuler le sang dans les veines, Paolo prit en main l’acheminement de fonds vers Adelune tout en conseillant Ricart.
Bien que Ricart ne l’eût pas nommé officiellement, Paolo était naturellement devenu une sorte de membre de son conseil.
« Vous savez pourquoi on appelle Grants l’Invincible ? Parce qu’il ne livre jamais les batailles qu’il est sûr de perdre. Il attend, encore et encore, puis n’agit que lorsqu’il est certain de l’emporter. »
« On dirait un homme qui ne sait que fuir et trahir les autres. Ce surnom n’est-il pas un peu trop glorieux pour quelqu’un comme lui ? »
« C’est exact. Ce n’est pas le surnom que les gens lui ont donné. Il se l’est attribué lui-même. Cela dit, savoir fuir et trahir suffit à détruire un royaume. Comme on peut le constater aujourd’hui. »
D’après ce que Ricart avait entendu, Grants n’avait rien d’exceptionnel. Pourtant, quiconque avait mené les choses aussi loin ne pouvait être un adversaire ordinaire.
Ricart avait affronté bien des ennemis redoutables. Les plus pénibles étaient ceux qui refusaient de se battre contre lui, et Grants était de cette espèce.
« Alors, pourquoi est-il parti vers l’est ? »
« Adelorne compte plusieurs seigneurs de guerre en plus de Grants. Il a probablement l’intention de s’allier à eux ou de les absorber. Il n’est pas totalement dépourvu de talent militaire, alors il rassemblera autant de troupes que possible. Au moins plusieurs fois plus que vous n’en avez, commandant. »
« Hmm… »
Ricart se caressa le menton, songeur, puis mit Paolo à l’épreuve d’une question.
« Qu’en pensez-vous, Paolo ? Que devrions-nous faire maintenant ? »
« Savoir se battre et être certain de l’emporter, c’est une force, mais cela ne suffit pas pour conquérir un royaume. À moins que vous ne comptiez tuer tout le monde. Vos hommes savent se battre, mais ils sont trop peu nombreux pour occuper une région. L’armée devrait donc rester dans la capitale au moins jusqu’à la fin de l’année. Commencez par dresser la liste des personnes dont il faudra s’occuper. »
« Quel genre de liste ? »
« Celle des gens qui doivent mourir et de ceux qu’il faut épargner. »
Paolo conseillait à Ricart de dresser une liste de personnes à éliminer.
C’était une décision importante, mais complexe. Il ne suffisait pas de noter des noms : il fallait comprendre chaque personne. Cette liste pouvait aussi devenir un guide stratégique précieux.
Il faudrait tromper et combattre ceux qui devaient mourir. Quant à ceux qu’il fallait épargner, il faudrait les convaincre et les rallier.
« Vous avez déjà quelqu’un en tête ? »
« Oui. »
« Vous parlez comme si tout était déjà prêt. »
« Ma compagnie commerciale et moi avons misé sur vous, commandant. Il va de soi que nous devons vous aider autant que possible. »
Paolo, dont la tête était inhabituellement grosse, lui adressa un large sourire.
À vrai dire, Paolo était la personne la plus capable que Ricart eût rencontrée jusque-là, au point que cela le mettait mal à l’aise.
Carlich, le directeur de l’Académie de Beringen, était intelligent, mais avait aussi un côté naïf. Bori et Marie étaient également capables, mais seulement dans leurs domaines respectifs. Paolo, lui, était différent.
Mais surtout, Paolo était le premier homme que Ricart rencontrait à considérer les choses avec le même regard et la même perspicacité que lui.
Une épée acérée devait être maniée avec précaution. Ricart était maître d’armes, mais restait à savoir s’il pouvait manier les gens aussi bien que les lames.
Ce qui rendait Ricart méfiant, c’était que les paroles de Paolo concordaient sans cesse avec ses propres pensées.
« Alors, cette liste est prête ? »
« Non. »
« Comment ? Vous parliez comme si tout était prêt. »
« J’y ai réfléchi, mais je n’ai pas terminé. Et puis, même si je vous donnais une telle liste, me feriez-vous confiance ? Cela reviendrait à me laisser décider qui doit mourir et qui doit vivre, au lieu de vous en charger vous-même. Alors, parlons-en un par un. Voyons si telle ou telle personne doit vivre ou mourir. »
« … Commençons par ceux qu’il faut épargner. »
« La plupart sont des loyalistes de l’ancienne famille royale. S’ils ont défendu leurs terres jusqu’au bout, même dans cette situation, c’est qu’ils ont certaines capacités, et leur loyauté devrait être digne de confiance. Cela dit, il sera difficile de gagner leur cœur. »
« Et ceux qui doivent mourir ? »
« Les mercenaires et ceux qui ont collaboré avec eux, bien sûr. Qui trahit une fois trahira encore. Qu’ils soient capables ou non, mieux vaut les tuer rapidement. »
« Les catégories sont plus simples que je ne le pensais. »
« Oui. Mais le travail consiste à examiner chaque personne. Il vaudrait aussi mieux vous octroyer des titres si vous voulez gouverner les territoires que vous avez pris. C’est pourquoi je ne pense pas qu’il soit judicieux de retarder votre accession au trône. »
« Non. Je peux gouverner moi-même. Quant à devenir roi… je ne sais pas. »
« Vous avez peur ? »
Paolo posa la question sans hésiter. Ricart tourna les yeux vers lui. Paolo ne montrait ni crainte à son égard ni la moindre impression qu’il le trouvait remarquable. C’était peut-être pour cela qu’ils pouvaient parler aussi franchement de leurs affaires.
Ricart soutint son regard, puis acquiesça calmement.
« C’est vrai. J’ai peur. »
« Mais cette peur vous rendra différent des autres rois. Vous vous préoccupez de ce qui vient après la couronne elle-même. »
Ricart eut un léger rire et baissa la tête. C’était drôle qu’un marchand comprenne des pensées qu’il n’avait même pas confiées à Marie.
Fonder une dynastie et gouverner un peuple n’était pas une tâche qu’il pouvait accomplir en se contentant de se sacrifier. Cela signifiait perpétuer une lignée et assumer ce devoir pendant des générations.
Ricart avait affronté le monde des duels en risquant sa vie, mais c’était une tout autre affaire.
« Au nord, tout près d’ici, se trouve un comté appelé Cesca. Cet automne, essayez de rallier à votre cause le comte Merves de Cesca. S’il se joint à vous, plus de la moitié des loyalistes le suivront. »
Ricart ne voulait pas tuer des gens de valeur sans raison. Mais il ne voulait pas non plus implorer leur soutien. Il se dit toutefois qu’il pouvait au moins les rencontrer une fois, quoi qu’il en résulte.
Quand Ricart acquiesça, Paolo lui demanda : « Irez-vous voir Merves ou le ferez-vous venir ici ? »
« J’irai le voir. »
« Quand ? »
« Maintenant. »
Une fois sa décision prise, pourquoi attendre ? La plus grande force de Ricart était peut-être sa capacité à passer à l’action.
Ricart confia la capitale à Marie et partit vers le nord avec Raimund et Roy pour seuls compagnons. C’était le quatrième jour depuis la reprise de la capitale.
Cesca n’était pas loin d’Adelune ; ils partirent donc le matin et arrivèrent aux alentours de midi.
À mesure que le terrain s’élevait, une porte fortifiée apparut dans un défilé. En voyant les lieux, Ricart comprit pourquoi Cesca était facile à défendre. Bien sûr, cela ne servirait à rien entre les mains d’un incapable.
Le défilé portait des traces évidentes de bataille. Des épées brisées, des bannières déchirées et des ossements blanchis qu’on n’avait pas encore ramassés.
Arrivé devant la porte, Ricart leva les yeux : une bannière frappée d’un lion flottait au-dessus de lui. Des regards méfiants se tournèrent vers lui.
Sans rien ajouter, Ricart cria en direction de ceux qui le surplombaient. Sa voix résonna puissamment dans le défilé.
« Je suis Ricart ! Je commande les Chevaliers d’Acier et j’ai repris Adelune, la capitale ! Je souhaite rencontrer le comte Merves de Cesca. Ouvrez la porte ! »
Mais les gardes ne répondirent pas.
Un instant plus tard, la porte s’ouvrit dans un long grincement. Des chevaliers en jaillirent et encerclèrent Ricart, Roy et Raimund.
Alors, contre toute attente, le comte Merves de Cesca apparut en personne, à cheval. Au lieu de rester enfermé dans son château, Merves était toujours là pour garder la porte.
Sa moustache soigneusement taillée pointait vers l’extérieur, et son regard était tout aussi acéré.
La guerre civile l’avait peut-être épuisé, mais Merves se montra aussi cassant que son apparence le laissait présager.
« Que me voulez-vous ? Si vous êtes venu me menacer, je vous rendrai la pareille. »
« Je ne suis pas venu me battre. Ni vous menacer. »
« Alors, dites-moi ce que vous voulez. »
« Il est temps de mettre fin à la guerre civile. Je respecterai votre titre actuel et vous promets de vous le conserver. Suivez-moi, et mettons un terme à cette guerre. »
Merves fixa Ricart d’un regard soupçonneux, l’étudia en silence, puis demanda : « Ricart, votre réputation a franchi cette porte. Mais une chose m’intrigue : êtes-vous vraiment un chevalier qui comprend l’honneur ? »
« Oui. »
« Qui vous a fait chevalier ? »
« Dieu. »
« … »
Un instant, seul le vent qui soufflait dans le défilé se fit entendre. Personne ne se moqua de lui, mais à part Raimund, personne ne le crut non plus.
« Pouvez-vous le prouver ? » demanda Merves.
Ricart répondit par une question : « Et vous, que pouvez-vous prouver ? »
« Cette porte, qui n’a jamais été prise, et le devoir transmis dans ma famille depuis des générations prouvent mon honneur. Je vous le redemande : pouvez-vous le prouver ? »
Sans même entendre les conditions de Merves, Ricart répondit avec assurance :
« Je le peux. »
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