Chapitre 161
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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Ode of the Brave ◈
Chapitre 161
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* * *
Un peu plus de deux mois s’étaient écoulés depuis le départ de Ricart. Du début de l’été aux premiers jours de l’automne.
Deux mois à peine suffisaient pour que les graines germent et que les cultures poussent un peu.
Les graines que Ricart avait semées lors de ses allers-retours à Beringen avant son départ avaient elles aussi germé, apportant leur lot de changements.
Adelivari, autrefois lieu de retraite du roi, était pleine d’étrangers. Des mercenaires nords, des colporteurs, de grands marchands de guerre, des fournisseurs qui les approvisionnaient et des journaliers.
La guerre entraînait des déplacements colossaux d’argent et de main-d’œuvre. Et comme elle semait inévitablement le chaos, il était essentiel de maintenir l’ordre et l’harmonie.
Des conflits entre citadins et paysans, entre habitants et étrangers. D’innombrables contrats et leur exécution, des problèmes qui surgissaient en chemin, des conceptions différentes de la loi issues de cultures différentes, et des intérêts subtils et complexes.
C’était Marie qui apaisait cette confusion, la réglait et maintenait le tout en place. Ses amis et ses compagnons l’aidaient, bien sûr, mais, en fin de compte, c’était à elle d’en assumer la responsabilité et de prendre les décisions finales.
Ce n’était pas facile, loin de là.
Par exemple, si un mercenaire nord se battait avec une compagnie marchande et que quelqu’un était grièvement blessé, elle ne pouvait pas se contenter de rendre un jugement.
L’un des camps affirmerait que la décapitation du coupable était la seule issue juste, tandis que l’autre prétendrait n’avoir rien fait de mal.
Quelle que fût la rationalité de sa décision, l’un des camps risquait de croire qu’elle avait pris parti pour l’autre et de s’en aller.
C’était une société où la notion d’individu n’existait pas, où tout s’organisait autour de la communauté. Celles-ci prenaient bien des formes, et pas seulement celle du village. Il y avait les communautés guerrières, comme les Nords, les guildes telles que les associations de forgerons, les compagnies marchandes, les lignées, et bien d’autres.
De l’extérieur, la société féodale semblait être une structure très simple, organisée en échelons. Mais en son sein, les communautés, divisées par classe, profession et statut, s’enchevêtraient d’innombrables façons.
Les décisions rationnelles et sensées comptaient donc, mais le plus important était d’avoir assez de charisme pour que les gens suivent ses paroles.
Elle ne pouvait ni menacer de tous les tuer, ni supplier et se laisser mener par le bout du nez.
Ironiquement, le plus grand atout de Marie était son sang. Le sang impérial qu’elle avait autrefois considéré comme une malédiction conférait au moins un certain poids à ses paroles.
Elle avait l’insigne et rare distinction d’être une Maître de l’Épée, mais cela seul ne pouvait inciter les gens à la suivre. Sans son sang, ils auraient pu la rejeter simplement parce qu’elle était une femme.
Peut-être était-il plus important de rassembler les gens que de se battre réellement à l’épée et à la lance.
Pour le dire crûment, maintenir l’harmonie et l’ordre entre les gens était si complexe, stressant et exaspérant qu’il semblait presque préférable de risquer sa vie au combat.
Si les forces combattantes formaient la pointe de l’iceberg, sous la surface se trouvaient des sommes colossales, des gens, des désirs et une énergie qui les soutenaient.
Les arbres se paraient alors de feuilles rouges et jaunes, qui commençaient à s’amasser au sol. C’était juste avant que Ricart n’affronte le deuxième prince.
« Les Nords abattent sans autorisation les arbres des environs pour construire des cabanes. Il faut commencer dès maintenant à faire des réserves de bois de chauffage pour l’hiver. À ce rythme, ceux qui vivent hors de la ville risquent de mourir de froid.
Le maire Markwin était assis à une grande table et prit la parole.
Plusieurs autres personnes étaient réunies autour de la table, dans une salle de réunion baignée d’une douce lumière blanche.
Il y avait Bremen, autrefois guide. Bori, qui faisait office de secrétaire auprès de Marie. Herbert, qui avait servi dans les forces de la frontière nord-ouest d’Adelorne et dirigeait désormais une troupe chargée du maintien de l’ordre. Lester, capitaine des rangers, était également présent.
Chacun avait ses propres fonctions et aidait Marie, mais tous représentaient aussi divers groupes d’intérêts, autrement dit des communautés.
En tant que maire, Markwin était par exemple naturellement le porte-parole des doléances et des revendications des habitants. Ce n’était pas un rôle qu’on lui avait délibérément attribué. Il s’était simplement imposé.
Qu’elle propose des solutions ou arbitre les conflits, l’une des tâches les plus importantes de Marie était d’écouter la voix des gens.
C’était bien plus pénible qu’il n’y paraissait.
Elle ne le laissait pas paraître.
Les cheveux soigneusement relevés, le regard ferme, Marie prit la parole.
« J’ai dit que nous leur accorderions le droit de vivre ici et un logement en échange de salaires plus bas. Pour construire de vraies maisons, ils devraient aussi acheter des matériaux, et vous savez, maire, que ce n’est pas envisageable. Qu’ils abattent des arbres et bâtissent des cabanes ne diffère en rien de ce que je leur ai garanti. Je vous en prie, essayez de convaincre les habitants. »
Du point de vue des mercenaires nords, ils avaient fait preuve d’une retenue inhabituelle. On leur avait déjà promis certaines choses ; Marie ne pouvait donc pas leur interdire maintenant d’abattre des arbres.
Et, chose surprenante, c’était Roy qui leur avait transmis le message et les avait convaincus.
Les Nords étaient abrupts et difficiles à gérer, car on ne savait jamais quand ils risquaient de devenir violents, mais, pour une raison ou une autre, ils écoutaient Roy.
« Ne vaudrait-il pas mieux acheter du bois de chauffage ailleurs ? On ne peut pas vraiment transporter des pierres. »
Bremen appuya les propos de Marie.
Markwin reprit la parole.
« Ah, j’ai dû m’exprimer de façon trompeuse. Le problème, ce ne sont pas les habitants, mais les marchands. On voit déjà qu’ils comptent augmenter le prix du bois de chauffage. J’imagine que cela a un rapport avec ce qui s’est passé la dernière fois… »
Markwin s’interrompit.
Pourtant, tous ceux qui se trouvaient dans la salle comprirent ce qu’il voulait dire sans qu’il ait besoin de poursuivre.
Il faisait allusion au jour où un mercenaire nord avait passé à tabac le chef d’une compagnie marchande. Marie avait alors pris le parti des Nords.
Après examen, les deux camps s’étaient révélés en partie responsables de l’incident. Mais Marie avait soutenu les Nords, parce qu’on ne pouvait pas les remplacer.
Il était important de recevoir des marchandises à bon prix de partenaires commerciaux fiables, mais, si nécessaire, on pouvait remplacer les marchands.
Cela ne signifiait pas pour autant que les marchands n’avaient rien à leur reprocher ni que l’affaire ne causerait pas de problèmes.
« Ils en veulent à Marie ? »
demanda Bori.
« Si vous voulez appeler ça de la rancune, peut-être. Mais les marchands ne sont pas si simples. Ils agissent peut-être uniquement par intérêt. »
« Ils faisaient comme s’ils nous donneraient tout parce que Marie venait de la même région qu’eux. »
Les marchands qui approvisionnaient Adelivari en produits de première nécessité et en nourriture appartenaient à des compagnies marchandes de la région de Kelbron, d’où était originaire Marie.
« De leur point de vue, ils ont peut-être cru que Marie les favoriserait parce qu’elle venait de la même région. Les choses ne se sont pas passées comme ils l’espéraient, alors ils se sentent peut-être trahis. »
« Haa… »
Marie, qui avait jusque-là gardé une expression impassible, soupira enfin et se pressa la main contre le front.
Bori lui jeta un regard inquiet, puis reprit, en cherchant une solution à ce problème :
« Qu’en est-il de la recherche d’autres fournisseurs ? »
« Ernberg est trop loin, et la guerre menace déjà ailleurs, alors les prix y ont augmenté. Ils sont peut-être pires que les compagnies marchandes de Kelbron, mais ils ne proposeront pas de meilleurs tarifs. »
C’était rageant. Elle ne pouvait tout de même pas tous les tuer sous prétexte qu’ils l’exaspéraient.
Les marchands entretenaient avec eux une relation de dépendance mutuelle. Sans eux, impossible de faire venir des marchandises de l’extérieur.
Si elle les tuait tous, leur survie immédiate pourrait être menacée. Pire encore, s’ils se faisaient une mauvaise réputation auprès des marchands, il deviendrait peut-être difficile de trouver quelqu’un disposé à les approvisionner.
Marie se tourmenta un moment à ce sujet, puis une idée lui vint.
« Et la Compagnie commerciale Benicio ? Ceux qui m’ont apporté une lettre de Tujis. Ils ont dit qu’ils souhaitaient nous rencontrer bientôt, non ? »
« Je n’en suis pas sûr. Leur définition du mot “bientôt” n’était pas vraiment précise. Et ne dit-on pas depuis longtemps qu’il ne faut pas faire affaire avec les marchands du sud ? On ne sait jamais ce qu’ils ont dans le cœur. »
« Ce n’est pas le moment de nous laisser guider par de vieux dictons. Faites-leur savoir que nous sommes intéressés. Je ne dis pas que nous allons changer de fournisseurs sur-le-champ, mais il nous faut une carte à jouer contre eux. Sinon, nous n’aurons d’autre choix que de nous laisser mener par le bout du nez. »
« Ne vaudrait-il pas mieux commencer par établir un lien ? »
Par « lien », Markwin entendait quelqu’un qui pourrait faire le trait d’union avec les marchands, comme le maire transmettait à Marie les préoccupations des habitants, puis leur communiquait ses intentions.
Pour l’instant, Marie n’avait personne dans ce rôle. Personne qui puisse véritablement concilier les points de vue avec les marchands ou négocier des conditions.
« Nous en avons parlé la dernière fois, mais nous n’avons trouvé personne qui convienne. Il faut surtout que ce soit quelqu’un en qui nous puissions avoir confiance, mais il n’y a personne à qui nous puissions faire confiance… »
Elle avait reçu un soutien convenable des forces de sécurité, des mercenaires et des habitants. Le problème, c’étaient les marchands.
Et, plus fondamentalement, ils commençaient à manquer d’argent.
Ils avaient emprunté à l’Académie de Beringen et même au Clan Viola. Ces gens les avaient aidés autant que possible par affection pour eux, mais même ces fonds s’épuisaient rapidement.
« Pardonnez-moi, je ne m’y connais pas beaucoup, mais l’affaire la plus urgente ne concerne-t-elle pas le seigneur Ricart, votre époux, plutôt que les marchands ? »
Lester, qui s’était contenté d’occuper une chaise pendant toute la réunion, prit enfin la parole.
Ils avaient appris que le prince Lotharius bloquait le pont et empêchait Ricart de revenir.
Le silence tomba dans la salle.
Lester avait raison. Si Ricart ne pouvait pas rentrer, tout cela ne servait à rien.
Que les choses tournent ainsi au tout dernier moment leur laissait à tous l’impression d’avoir une épine fichée dans la gorge. Ricart était arrivé à la tête d’un véritable ordre de chevaliers. Il avait accompli cet exploit incroyable en seulement deux mois.
« Si des négociations ont lieu, je pense qu’elles prendront beaucoup de temps. »
Markwin s’exprima avec prudence.
C’était l’avis le plus raisonnable. Si le pont était bloqué et qu’un fleuve les séparait, il n’y avait pas d’autre voie que la négociation.
Même ceux qui ne connaissaient rien aux affaires militaires le pensaient.
« Ne devrait-on pas au moins lui envoyer un message ? J’irai. »
Bori s’adressa à Marie.
Mais Marie secoua la tête.
« Bien nous occuper d’ici, c’est ainsi que nous aiderons Ricky. Et j’ai besoin de toi ici, pour l’instant. »
Comme c’était celle qui désirait le plus le voir qui le disait, Bori ne trouva pas grand-chose à répliquer.
Surtout, le jugement de Marie n’était pas troublé. C’était l’essentiel.
« Il ne sera pas blessé, n’est-ce pas ? C’est bien tout ce qui compte ? »
« Oui. »
Il n’y avait pas vraiment de solution.
Ils auraient voulu lui dire qu’ils allaient bien, qu’il n’avait pas besoin de se presser et pouvait prendre son temps. Mais ils ne pouvaient pas prendre le moindre risque pour le lui faire savoir.
Comme la plupart des réunions, celle-ci se termina dans la frustration, sans qu’aucune conclusion ait été trouvée.
Lorsque la séance prit fin, Beka, la sœur de Roy, entra. Elle était l’élève de Marie, mais la servir faisait aussi partie de ses fonctions.
« Maître, un certain Paolo, de la Compagnie commerciale Benicio, est arrivé. Je l’ai installé dans le salon de réception. Que dois-je faire ? »
La Compagnie commerciale Benicio était justement celle que Marie venait de proposer de contacter.
Et Paolo était le marchand avec qui Ricart avait traité à Tujis. Autrefois chef de la succursale qui gérait le quartier commercial de Tujis, il occupait un poste très élevé au sein de la Compagnie commerciale Benicio.
« Je vais recevoir Paolo tout de suite. Aide-moi à vérifier ma tenue. »
Il n’y avait pas grand-chose à arranger, mais Beka remit en place les vêtements et les cheveux de Marie.
Elles se dirigèrent aussitôt vers le salon de réception. Marie portait une épée à la taille et était vêtue comme une duelliste.
Elle s’habillait selon son rang, mais n’avait pas oublié sa véritable vocation.
Elle était escrimeuse.
À son arrivée au salon, une grande personne se tenait les mains derrière le dos et examinait la pièce. Sa robe ample en soie étrangère semblait extrêmement coûteuse, et elle portait plusieurs grosses bagues à chaque articulation des doigts.
Sentant l’arrivée de Marie, Paolo se tourna vers elle avec un léger sourire. Peut-être parce que Paolo avait longtemps travaillé sous un soleil ardent, sa peau était presque aussi sombre que celle d’un Salaman.
Tout comme Marie trouvait Paolo étrange, Paolo trouvait Marie tout aussi singulière.
Contrairement aux autres nobles, sa tenue montrait clairement qu’elle était elle-même une épéiste exceptionnelle.
Et surtout, elle était d’une beauté rare. Ses cheveux blonds évoquaient la lumière du matin, et ses sourcils bien dessinés, ses grands yeux aux iris bleu saphir, son nez, ses lèvres, ses oreilles et son visage formaient un ensemble harmonieux, sans le moindre défaut.
Les seuls bijoux qu’elle portait étaient le collier que Ricart lui avait offert et son alliance.
Elle était elle-même un joyau.
Un joyau finement taillé.
« C’est un honneur de vous rencontrer, princesse impériale. »
« Je suis ravie de vous rencontrer, Paolo. Mais, si possible, appelez-moi Madame. »
« Bien sûr, Madame. »
« Asseyez-vous, je vous prie. Beka, apporte du thé et des biscuits. »
« Oui. »
Bien que Marie eût invité Paolo à s’asseoir, celui-ci attendit. Ce ne fut qu’après qu’elle eut pris place dans son fauteuil qu’il s’assit à son tour.
« Savez-vous qui je suis, Madame ? »
« Je sais que vous travaillez pour la compagnie marchande qui a eu la gentillesse de m’apporter cette lettre. »
« C’est votre époux lui-même qui m’a demandé de vous remettre cette lettre, à Tujis. J’ai déjà fait de bonnes affaires avec lui et souhaitais le revoir, mais, étant donné les circonstances, je pense qu’il vaudrait mieux que j’attende ici. Me le permettez-vous ? »
« Je peux certainement vous réserver une chambre. Mais je ne pense pas que vous soyez venu uniquement pour cela. »
« Vous avez raison. Je suis venu vous demander votre protection. »
Ces mots, quelque peu inattendus, laissèrent Marie perplexe. Elle s’était attendue à ce que Paolo lui propose un accord commercial ou lui offre de fournir des marchandises à meilleur prix.
« … Votre protection ? »
« Oui. Jusqu’ici, nous avons surtout commerçé par mer dans le sud, mais nous souhaitons désormais étendre nos activités à l’intérieur des terres. »
« Vous êtes vraiment sûr de pouvoir dire cela aussi ouvertement ? C’est plutôt étrange. »
« Hahaha… Dissimuler ses intentions et tourner autour du pot, c’est ce que font les amateurs. Comme les marchands du nord et du centre. Je ne veux manquer de respect ni au seigneur Ricart ni à vous, et je ne tiens pas à faire traîner ces discussions. »
« Très bien. Puisque vous avez parlé franchement, Paolo, je vais faire de même. Dans ma situation actuelle, je n’ai pas les moyens de protéger qui que ce soit. De plus, la Compagnie commerciale Benicio n’est-elle pas très éloignée d’ici ? »
« Plus la distance augmente, plus nos profits croissent. C’est à nous de nous en charger. Tout ce que nous voulons, c’est votre parole. Une seule phrase : “Au nom de mon époux, la Compagnie commerciale Benicio est assurée de ne courir aucun danger.” C’est tout. »
« … On dirait un décret royal. »
La tête de Paolo était aussi imposante que sa carrure. Le marchand arborait aussi un large sourire.
Paolo se contenta de sourire et n’ajouta rien.
« Très bien. Alors, que pouvez-vous offrir en échange ? »
« Tout ce qui est matériel. Des marchandises de qualité au prix le plus bas possible. »
C’était une offre incroyablement généreuse.
Non, elle était difficile à croire. On aurait dit que Paolo faisait des promesses inconsidérées. *Pour qui me prend cette personne ? C’est une plaisanterie ?*
Voyant le malaise se peindre sur le visage de Marie, Paolo ajouta : « Cela vaut bien ce prix. Je parle de la parole de votre époux. Même si je doute que ces jeunes qui jouent avec le prix du bois de chauffage le comprennent. »
En entendant parler du prix du bois, Marie se demanda si Paolo était venu au courant des difficultés qu’elle traversait.
« … Vous vous êtes renseigné sur nous ? »
« Inutile de se renseigner. Comment ne pas le remarquer, alors qu’ils sillonnent la région pour acheter tout le bois de chauffage qu’ils trouvent ? Les marchands d’ici ont peu changé, d’hier à aujourd’hui. Cela dit, les marchands de l’intérieur des terres sont tous un peu pareils. »
« Malgré tout, mes problèmes immédiats ne vont pas disparaître, et je n’ai aucune raison de croire vos paroles. Mon époux se trouve lui aussi dans une situation difficile, alors je ne peux pas faire de promesse incertaine. »
« Vous êtes aussi directe qu’on pouvait s’y attendre de la part d’une épéiste renommée. Très bien. Je vais donc vous dire franchement comment sortir de cette situation. Tout le bois de chauffage acheté par les marchands de l’intérieur des terres vous sera livré, sans vous coûter une seule pièce. »
« … ? »
« À quel point faites-vous confiance à votre époux, Madame ? »
« Qu’entendez-vous par là ? Selon la façon dont je le prends, c’est insultant. »
« Je vous prie de m’excuser. Ce n’était pas mon intention. Si votre époux affronte le prince Lotharius, gagnera-t-il ou perdra-t-il ? »
« Il gagnera. »
« À votre avis, quand gagnera-t-il ? »
« … Ça, je n’en sais rien. »
« Pensez-vous que cela prendra un mois ? Plusieurs mois ? Ou un an ? »
« Je ne peux pas le savoir. Un an me paraît beaucoup trop long. »
« Je pense qu’il gagnera en moins d’une semaine. »
« J’ai entendu dire qu’un fleuve les séparait et que les forces du deuxième prince occupaient déjà le pont. Je ne connais pas grand-chose aux affaires militaires, mais une victoire aussi rapide me paraît impossible. »
« Tout le monde le pensera. Alors, Madame, misez sur sa victoire en moins d’une semaine. Dès maintenant, achetez le bois au prix exigé par les marchands. Dépensez tout l’argent que vous avez mis de côté. Puis, prenez votre mal en patience. Et si votre époux revient dans la semaine, ils vous rembourseront eux-mêmes et vous remettront aussi tout le bois de chauffage. »
« … J’ai confiance en mon époux. Mais je ne peux pas jouer aux dés. »
« Ai-je l’air d’un joueur ? »
« Donnez-moi une raison de vous croire. »
« Les raisons, je les tire de ce que j’ai vu et entendu. La bataille contre le sultan Yusuf à Sinatria, la chute du château royal de Basque et l’opération menée pour éliminer Yeux-de-Serpent Ashtad. »
Marie avait entendu parler des batailles livrées par Ricart.
Mais, contrairement à Paolo, elle n’en connaissait ni les détails ni le déroulement.
Quand on n’en entendait que les résultats, on les interprétait naturellement selon le bon sens commun.
Il a vaincu une armée trois fois plus nombreuse ? Il a dû tirer parti du terrain.
Il a pris le château royal ? Il a dû se déguiser et s’y infiltrer.
Des bandits ? Il ne devait pas être difficile de les mater.
Paolo, en revanche, avait des informateurs dans le monde entier et connaissait les circonstances dans leurs moindres détails.
Et lorsqu’on connaissait ces circonstances, on comprenait que Ricart dépassait tout ce que le bon sens pouvait concevoir.
Il avait vaincu en combat direct une armée trois fois plus nombreuse. Il avait entièrement pris possession d’une capitale royale en un peu plus d’une heure. Avec une dizaine d’hommes à peine, il avait anéanti plus de cent brigands des montagnes.
Voilà sur quoi reposait la certitude de Paolo.
Et pourquoi il voulait obtenir la parole de Ricart.
« Moi-même, je n’y connais pas grand-chose en affaires militaires. Mais, d’après ce que j’ai vu, le prince Lotharius n’a absolument pas les moyens de tenir longtemps face à votre époux. Une semaine, c’est une estimation généreuse. Le vrai commerce ne consiste pas à vendre ce qui se voit, mais à acheter et vendre l’avenir. Madame, vous devez acheter l’avenir. »
« … »
Marie était épéiste, Paolo marchand. Ils évoluaient dans des domaines différents.
Une idée lui vint tout de même. Si Paolo avait été épéiste, n’aurait-il pas été au moins l’égal d’un Maître de l’Épée ?
Malgré tout, après avoir géré leurs fonds avec tant de prudence jusqu’ici, elle ne pouvait pas se lancer à la légère dans une entreprise aussi téméraire.
Marie mit donc fin à la conversation pour le moment et se plongea dans ses pensées. Lorsqu’elle en parla à Bori, celle-ci lui dit :
« Nous sommes des épéistes. Quand vient le moment de tenter un coup audacieux, il faut le tenter. Je suis pour. »
Ces mots donnèrent beaucoup de force à Marie.
Elle se tourmenta tout de même toute la nuit. Puis, dès le matin venu, elle débloqua les fonds qu’elle avait si jalousement préservés et acheta du bois de chauffage à prix fort.
Elle vendit même jusqu’au dernier de ses maigres biens personnels.
Les marchands vendirent volontiers leur bois pour réaliser un profit immédiat. Marie alla jusqu’à laisser couler quelques larmes et à faire semblant de se débattre, émouvant ainsi les habitants.
Marie souffrait tant pour eux.
C’est alors que Ricart traversa le fleuve.
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