Chapitre 159
Traductions WeTried
Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Ode du Brave ◈
Chapitre 159
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Ils laissèrent derrière eux ce qu’il fallait abandonner, chérirent ce qui méritait de l’être, puis reprirent leur route.
L’automne avait un charme particulier, et cette saveur était encore plus prononcée dans le nord. Les fleurs d’automne qui s’épanouissaient dans les champs se balançaient dans la brise et chantaient la maturité.
Mais l’automne n’était pas seulement la saison des récoltes. C’était aussi celle du dénuement, de la solitude et de l’isolement.
Pourtant, ces sentiments n’étaient pas simplement vides et creux. Ils poussaient à repenser à ce que l’on avait.
Bien sûr, Ricart ne se sentait pas seul avec six mille hommes robustes à ses côtés.
Les drapeaux, qui pendaient, trempés par la pluie, flottaient de nouveau, et des chants de marche s’élevaient dans les champs d’automne.
Tous les chants de marche n’étaient pas entraînants. Certains étaient même assez mélancoliques, comme les pensées d’une amante qui attend chez elle le retour d’un soldat.
Peut-être les soldats ressentaient-ils eux aussi l’esprit de l’automne, car ils entonnaient de telles chansons.
Mais Ricart ne prêtait pas attention à leurs chants et ne se retournait pas pour admirer les fleurs colorées qui parsemaient les champs.
Monté sur un cheval rouge comme le sang, rouge comme les flammes, il scrutait le lointain tel un aigle ou un faucon observant le sol en contrebas.
Ricart aperçut des cavaliers portant des bannières qu’il ne reconnaissait pas.
Ils ne s’approchèrent pas. Au loin, près de l’horizon, ils regardèrent passer les Chevaliers d’Acier.
Chaque fois qu’il envoyait des chevaliers découvrir qui ils étaient, ils fuyaient aussitôt, rendant leurs intentions impossibles à deviner. Préparaient-ils une attaque, se contentaient-ils d’observer, ou une armée les attendait-elle quelque part pour les prendre par surprise ?
S’il avait reconnu l’emblème de leurs drapeaux, il aurait pu déterminer à quelle maison ils appartenaient et se faire une idée du genre de gens qu’ils étaient. Mais Ricart n’y connaissait rien en héraldique.
L’espace d’un instant, il se dit qu’il aurait dû étudier davantage, mais ce n’était pas là l’essentiel.
Le problème, c’était que l’armée était en marche et que son rayon d’exploration s’en trouvait forcément limité. Ils n’avaient aucune base d’opérations à proximité.
Après avoir tué le roi du Royaume de Basque, ils avaient traversé l’Empire sans rencontrer de résistance. Il était tout de même temps qu’un obstacle se dresse sur leur route.
Les seigneurs des environs, en particulier les puissants comme les ducs et les margraves, n’étaient peut-être pas en mesure de garantir leur victoire contre Ricart, mais ils disposaient d’assez de forces pour lui compliquer la tâche.
Ricart et les Chevaliers d’Acier avaient longé la frontière sud-ouest de Beringen. Adelorne se trouvait juste devant eux.
S’il avait été seul au lieu de mener une armée, il aurait pu y arriver en une journée sur Éclair foudroyant.
Mais, comme cela arrivait souvent dans la vie, une grande épreuve les attendait juste avant la fin.
Ceux qui surmontaient cette dernière épreuve goûtaient au succès, et lorsqu’une nation en venait à bout, elle s’engageait sur la voie de l’empire. Ceux qui échouaient, en revanche, étaient promis à la défaite et à la ruine.
Ils découvrirent bientôt qui observait les chevaliers de loin. Ils tombèrent sur une armée campée de l’autre côté d’une rivière, et les observateurs avaient été envoyés par elle.
Un grand pont solide, construit à l’époque de l’Empire antique, se dressait là. L’armée l’avait entièrement bloqué, comme si elle s’y était préparée depuis longtemps.
Ricart atteignit la rive et observa l’autre côté du cours d’eau : des drapeaux qui claquaient, des troupes soigneusement disposées, des barricades installées sur le pont.
La progression rapide des Chevaliers d’Acier s’arrêta enfin, et les deux armées se firent face de part et d’autre de la rivière. Celle-ci était si large que le pont constituait leur unique passage.
« Ils sont assez nombreux. Je ne crois pas que nous puissions franchir le pont. »
Raimund examina calmement la rive opposée.
Impossible de connaître leur nombre exact sans les observer depuis un point plus élevé, mais les forces ennemies semblaient aussi nombreuses que les Chevaliers d’Acier, sinon davantage. Si des renforts étaient postés plus loin, ils pouvaient être bien plus nombreux encore.
La situation était assurément délicate, pourtant ni Raimund ni les chevaliers ne paniquaient ou ne montraient de peur.
« Commençons par découvrir de quoi il retourne. »
À première vue, cette armée avait été déployée pour arrêter les chevaliers, mais il fallait en avoir le cœur net. Ricart s’avança donc hardiment vers le pont.
Les barricades avaient été disposées en zigzag, en alternance de gauche à droite. Elles étaient censées entraver le passage d’une armée, mais un petit groupe pouvait encore se faufiler.
Lorsque Ricart apparut sur le dos d’Éclair foudroyant, vêtu d’une magnifique armure et d’un manteau de guerre, tous les regards de l’autre rive se tournèrent vers lui.
Des archers avaient été habilement placés près du pont, de manière à tirer des deux côtés en croisant leurs flèches. Quiconque tenterait de traverser sans précaution risquait de finir en hérisson.
Bien qu’il le sût, Ricart pénétra hardiment dans le champ de tir ennemi. Il s’arrêta au milieu du pont et examina le camp adverse de plus près, sans la moindre hésitation.
Ricart ayant fait le premier pas, un groupe de chevaliers sortit à son tour de la rive opposée.
Parmi eux, un homme à la barbe épaisse, coiffé d’un camail de mailles relié à son armure, s’approcha et prit la parole.
« Je suis le chevalier Baldur. Qui est l’homme sur le cheval rouge ? »
« Je suis Ricart, commandant des Chevaliers d’Acier. »
« Le prince Lotharius souhaite vous parler. Attendez ici. »
Sur ces mots, il fit demi-tour et s’en alla.
Le prince Lotharius n’était autre que le deuxième prince, rival du cinquième prince Bellator pour le trône.
Ricart commençait seulement à comprendre qui avait soudainement barré le passage de la rivière et pour quelle raison.
Peu après, un homme d’une trentaine d’années s’approcha du pont, escorté par de nombreux gardes.
Sa tenue était d’une splendeur extravagante. Sa cotte de mailles était plaquée or, et un arbre brodé de fils d’or ornait son surcot noir. Cet arbre représentait la famille Nibelungen, tandis que les fils d’or signalaient son rang de prince.
Ricart ne descendit pas de cheval pour lui présenter ses respects. Il resta en selle et observa l’homme au visage luisant.
Ses cheveux huilés étaient soigneusement coiffés, et sa moustache bien entretenue. Il était assurément beau, mais ses yeux, qui évoquaient un peu ceux d’un poisson, rappelaient à Ricart ceux de l’ancien empereur.
Il lui ressemblait vraiment.
On disait qu’il vivait à l’écart, mais il semblait pourtant nourrir des ambitions pour le trône. Il fallait bien cela pour commander une armée aussi nombreuse.
« Vous êtes plus jeune que je ne le pensais, commandant. »
Le deuxième prince prit brièvement la parole le premier. Ricart, cependant, ne perdit pas de temps en vaines politesses et entra directement dans le vif du sujet.
« Pourquoi m’avez-vous barré la route ? Ai-je fait quelque chose qui vous ait offensé, Votre Altesse ? »
« Non. Vous ne m’avez rien fait. »
« Alors, je vous prie de dégager le passage. »
« Si vous me faites une promesse, la route s’ouvrira d’elle-même. »
« Quelle promesse attendez-vous de moi ? »
« Jurez-moi fidélité. »
La lutte entre le deuxième prince Lotharius et le cinquième prince Bellator pour le trône durait depuis plusieurs années.
Les deux princes s’étaient employés à gagner le soutien des seigneurs et à étendre leur influence. Si l’un d’eux obtenait les forces des Chevaliers d’Acier, il prendrait un avantage considérable. Voilà pourquoi Lotharius lui adressait cette demande.
Mais sa façon de s’y prendre avait quelque chose qui clochait. Elle irritait Ricart.
« Nous nous sommes rencontrés aujourd’hui. Un serment prononcé en paroles seulement aurait-il la moindre valeur ? »
« La parole d’un chevalier a du poids. Si vous n’êtes pas un homme frivole, vous tiendrez vos engagements. »
« La fidélité obtenue en mettant quelqu’un dans une situation difficile n’est pas une véritable fidélité. »
« Peu importe. »
Ricart se tut un instant et observa en silence le deuxième prince Lotharius, puis les chevaliers qui l’entouraient et les soldats déployés sur l’autre rive.
Le vent frais de l’automne balayait la rivière et soufflait sur ceux qui se tenaient sur le pont.
Ricart regarda de nouveau le deuxième prince.
« Alors, voici ma réponse : je ne peux pas vous jurer fidélité. »
« … Pourquoi ? Avez-vous déjà juré fidélité à mon jeune frère ? »
« Non. Les querelles autour du trône ne m’intéressent pas. Si j’ai mené les chevaliers jusqu’ici, c’est uniquement pour mettre fin à la guerre d’Adelorne. N’est-ce pas la meilleure chose à faire pour l’Empire tout entier ? Je ne comprends pas pourquoi vous me barrez la route. »
« L’Empire tout entier ? Quel sens y a-t-il à un Empire sans empereur ? C’est bien beau d’enrober son ambition de nobles paroles, mais je préférerais que vous soyez franc entre nous. Vous pouvez peut-être devenir roi par la force. Mais si vous pensez à l’avenir lointain, il vous faudra la reconnaissance de l’empereur. Combien de temps pourriez-vous tenir à la tête d’un pays ravagé par la guerre ? »
Le deuxième prince déformait à sa guise les propos de Ricart. Puis il l’accusait de manquer de sincérité, alors que Ricart avait été parfaitement honnête.
Ricart se sentit oppressé, mais rassembla toute la patience qui lui restait afin de conserver un semblant de politesse.
« Je m’en occuperai moi-même. »
« Vraiment ? Alors, que dites-vous de ceci ? J’hésite entre vous et Grants, et je cherche à savoir lequel me serait le plus utile. Évidemment, si les Chevaliers d’Acier se rangent sous mes ordres, je vous choisirai. Mais si vous refusez, je n’y pourrai rien. Je n’aurai pas d’autre choix que de choisir Grants. Même si vous retournez à Adelorne, vous ne pourrez pas mettre fin à la guerre si facilement. Et, bien sûr, vous ne franchirez même pas ce pont. Ne faites pas le mauvais choix. »
Le deuxième prince ne se contentait pas de bloquer le pont. Il faisait pression sur Ricart en lui annonçant qu’il entraverait tout ce que celui-ci cherchait à accomplir.
« Pourquoi me faites-vous cela ? À proprement parler, n’êtes-vous pas le demi-frère de ma femme ? Je veux dire, le prince Lotharius et le deuxième prince. Je ne souhaite pas m’immiscer dans une querelle de famille. C’est vraiment tout ce qu’il y a. »
« Je n’en crois pas un mot. On dirait que vous avez déjà conclu un accord avec mon jeune frère. J’ai appris il y a longtemps que vous vous connaissiez. Bien qu’il ait fait du tort aux chevaliers, vous avez choisi de ne pas vous venger de lui. Tout s’éclaire, maintenant. N’essayez pas de me tromper. Contrairement à Père, je ne suis pas un imbécile. »
Ricart laissa échapper un rire sans joie, tant la situation était absurde. Cette conversation était si insensée qu’il en eut l’esprit vide.
Il valait mieux éviter les combats quand c’était possible. Nul besoin de brandir des lances et des épées et de faire couler le sang si ce n’était pas nécessaire. Se battre alors qu’on pouvait s’en dispenser était stupide.
Ricart et le cinquième prince n’avaient aucune rancune l’un envers l’autre. Ils n’étaient pas obligés de se battre.
Mais que faire quand aucun compromis n’était possible ?
« Si Votre Altesse m’affronte, vous perdrez beaucoup des soldats que vous avez eu tant de mal à rassembler. »
« Eh bien, à ce que je vois, l’avantage est largement de mon côté. À dix ans, je maîtrisais déjà la stratégie militaire et j’avais reçu les louanges de Père. À l’époque, j’ai eu la sottise de ne pas dissimuler mon talent, et on m’a tenu à l’écart. Mais plus maintenant. Je vais montrer tout mon talent, sans rien cacher. Si vous m’affrontez, mes pertes seront minimes et vos chevaliers seront anéantis. Vous ne savez donc pas évaluer la situation ? »
Il venait de traiter son père d’imbécile, pourtant les louanges qu’il avait reçues de lui semblaient l’avoir marqué profondément.
« … On ne commande pas une armée en lisant quelques livres. On peut peut-être en imiter les principes. Avez-vous déjà participé à une bataille ? »
« Seuls les incapables apprennent par l’expérience. J’ai beaucoup entendu parler de votre courage. On dit que vous n’avez pas d’égal au monde. Mais la guerre se mène avec l’esprit. Votre témérité vous a permis de traverser l’Empire jusqu’ici, comme une vache qui recule pour attraper une souris ; ce n’était que de la chance. Mais cette chance ne vous sourira pas contre moi. »
« Ah… »
Ricart poussa un profond soupir.
Le deuxième prince était intelligent, mais superficiel, borné et trop sûr de lui. C’était le genre d’homme que Ricart détestait.
S’il devait lui trouver une qualité, c’était que Lotharius ne cachait pas ses intentions et ne tournait pas autour du pot.
Pour cette seule raison, Ricart s’efforça de rester poli jusqu’au bout.
« Ce sera une leçon douloureuse. Tâchez de rester en vie. Au combat, il n’y a que Dieu et vous-même. Le rang ne signifie rien. »
Ricart fit d’abord tourner son cheval et quitta le pont. C’était impoli, mais c’était le maximum de courtoisie dont il était capable.
Lorsque Ricart regagna son camp, le deuxième prince retourna lui aussi auprès des siens. Le combat semblait inévitable.
Quand une grande épreuve attendait juste avant la fin, elle pouvait laisser un goût de vide et d’épuisement. Mais après être allés si loin, ils ne pouvaient pas non plus renoncer.
Les champs étaient couverts de cosmos, le vent frais soufflait et les feuilles mortes s’éparpillaient, mais Ricart n’avait toujours pas le loisir de goûter à l’automne.
Pourtant, la saison se prêtait bien au combat.
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