Chapitre 155
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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Ode of the Brave ◈
Chapitre 155
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* * *
C’était le genre d’endroit que seuls les habitants du coin, ou ceux qui connaissaient bien les environs, pouvaient trouver.
La grotte peu profonde protégeait de la pluie et regorgeait de provisions de voyage.
On aurait dit un refuge pour les voyageurs malmenés par le vent et la pluie.
La pluie lugubre n’osait pas pénétrer dans leurs cœurs, tandis que le feu de camp, douillet, semblait leur réchauffer doucement l’âme.
Les chevaliers se partageaient un feu, les membres de l’Ordre un autre. Une distance gênée séparait les deux groupes.
Ricart et Ice, eux, étaient à part. Épaule contre épaule, adossés à la paroi, ils se réchauffaient auprès d’un feu qui n’appartenait qu’à eux. Même sa chaleur ne pouvait égaler celle de leur amitié tendre.
Pourtant, que pouvaient-ils bien se dire ? Rien de particulier ne leur venait à l’esprit. Mais dès qu’ils croisaient le regard de l’autre, un sourire leur venait naturellement, sans raison.
Leurs jours passés ensemble leur revenaient parfois en mémoire. Des jours que le souvenir avait enveloppés de beauté.
Les épreuves et les douleurs tues de l’époque n’étaient plus que des souvenirs. Pouvoir vivre heureux et se retrouver en souriant donnait l’impression que tout était pardonné. Quoi que ce fût.
« Je dois t’appeler père, maintenant ? »
Ricart lança la question le premier, à moitié pour plaisanter.
« Non. Père ? Je n’ai même pas encore reçu l’approbation de la Cour impériale sacrée. »
« Ce n’est pas si important. Ce qui compte, c’est que tu sois heureux. »
« Je le suis. Et c’est grâce à toi, Ricky. »
Ice répondit sans la moindre hésitation. Gêné, Ricart détourna le regard.
« Qu’est-ce que j’ai fait ? Tu as tout accompli par toi-même. »
« Malgré toutes les fois où je t’ai déçu, tu ne m’as jamais abandonné. »
« Hein ? Non, ce n’est pas ça. Je crois que tu te trompes. »
Ricart le dit comme s’il ne voyait pas de quoi Ice parlait.
« Hein ? »
« Tu ne m’as jamais déçu, Ice. »
Il le pensait vraiment. Ricart avait beau cacher ses sentiments, il n’avait jamais menti quand il les exprimait.
Ice baissa la tête en souriant, l’air gêné, puis regarda de nouveau Ricart. La lueur rougeâtre du feu semblait s’être fondue dans ses cheveux argentés.
« … C’est bien toi, Ricky. Tu n’as pas changé. Tu es fort et chaleureux. »
« Ah bon ? Je ne sais pas. En tout cas, ça ne fait pas si longtemps, mais j’ai l’impression que ça fait une éternité que personne ne m’a appelé Ricky. Ces derniers temps, j’utilise mon vrai nom. »
« Ah, c’est vrai. Des bribes de nouvelles me sont parvenues. J’ai entendu dire que tu étais à Adelorne, mais j’ignorais que tu dirigeais un ordre de chevalerie. Après tout, les nobles portent souvent les mêmes noms. »
Difficile d’imaginer qu’une personne partie d’Adelorne ait embarqué sur un navire, fait naufrage, traversé le lieu saint, vécu toutes sortes d’aventures, puis conduit un ordre de chevalerie jusqu’à l’Empire.
« Les armées ne tombent pas du ciel et ne poussent pas dans la terre. J’ai simplement fait le nécessaire. Heureusement, ils ont compris que j’étais sincère. »
« Tant mieux. Alors, tu pars pour Adelorne avec l’ordre de chevalerie ? Je plains déjà tes ennemis. Au fait, tu as des enfants ? »
« Non, pas encore. Je ne sais pas si nous nous installerons un jour. Pour le moment, j’ai des choses à faire, mais qui sait ce qui arrivera ensuite ? »
« En tout cas, on dirait que tu te débrouilles bien. Parfois, j’ai voulu prendre de tes nouvelles, mais je me suis retenu à cause de Marie. »
« Qu’est-ce que tu veux dire ? Pourquoi Marie ? »
« Elle ne m’aime pas. »
« Quoi ? C’est la première fois que j’entends ça. »
C’était inattendu. Même quand l’Église du Jugement et Ice avaient eu des problèmes, Marie avait pris sa défense.
Et si Marie avait pu se sentir gênée en présence de quelqu’un, n’aurait-ce pas plutôt été Daisy ? C’était surprenant d’entendre Ice dire ça.
« Quand nous étions à Ernberg, elle me fusillait du regard dès que tu avais le dos tourné. »
« Marie faisait ça ? »
« Oui. »
« Pourquoi donc… ? »
« Je crois qu’elle se sentait inférieure à moi en escrime. À l’époque, elle n’était pas Maître de l’Épée. On aurait dit qu’elle était poursuivie par quelque chose, qu’elle était toujours contrariée. Mais je ne suis pas très chaleureux non plus, alors c’était peut-être tout simplement comme ça. Je ne dis pas que c’est une mauvaise personne. »
Ricart repassa soigneusement le passé en revue. C’était peut-être à l’époque où il avait repoussé la première déclaration de Marie. Dans le champ de fleurs de sarrasin.
La chose lui paraissait ridicule, aujourd’hui, mais elle avait alors été la plus importante au monde pour Marie.
Quand on était jeune, il n’était pas facile de contenir et de maîtriser des sentiments désespérés. Était-ce pour cela qu’elle en avait voulu à une personne innocente ? Il l’ignorait.
« Je n’ai pas besoin de m’excuser en son nom, si ? »
« Haha, tu peux, si tu veux. »
« Enfin, je suis soulagé. Au moins, je n’ai pas épousé une mauvaise personne. »
« Hahaha… »
Ce n’était pas une conversation importante. Juste des anecdotes insignifiantes d’autrefois, le genre de choses dont parlent de bons amis.
Ricart remarqua alors un éclat qui dépassait d’une ouverture dans les vêtements d’Ice. Il portait une armure en dessous, qu’il reconnut au premier coup d’œil. C’était la cuirasse en argent-jin qu’il avait portée autrefois.
« Alors, tu l’avais gardée. »
Ricart avait environ quatre ans de moins qu’Ice, mais ils avaient une carrure semblable. Elle aurait été trop grande pour Bori et trop petite pour Volka, mais semblait aller parfaitement à Ice.
« Hein ? Ah, ça. À l’époque, tu l’as enlevée et tu es parti sans la reprendre… Je n’ai pas réussi à savoir où tu étais allé. Tu la veux ? »
À ce moment-là, il était simplement dans un tel état d’esprit. La cuirasse était fendue sur le côté ; il avait dû l’enlever, la jeter et quitter le Temple sacré.
« Non. Je suis content que tu l’aies. Continue de la porter. »
« Elle doit valoir assez cher. »
« L’argent va et vient. Je ne m’en fais pas pour ça. »
« Alors, même si c’est tard, je devrais te remercier. »
« Si tu veux. Bref, comment ça se passe, pour toi ? En tant que moine, tu assistes aux offices tous les jours et tu recopies des livres, ou quelque chose comme ça ? »
« Haha, non. Je me contente d’enseigner l’escrime aux enfants et de patrouiller avec eux. Je m’occupe des sœurs, et elles prennent soin des enfants… »
On aurait dit qu’ils géraient un orphelinat. Chaque monastère avait une fonction différente, mais, en général, les monastères servaient d’institutions administratives locales : ils fournissaient des services sociaux, comme des hôpitaux et des orphelinats, célébraient les mariages et organisaient les funérailles.
L’Ordre de l’Épée de Mikela sortait du lot. C’était un monastère armé qui protégeait la région, recueillait les enfants sans autre foyer et enseignait l’escrime à ceux qui avaient du talent.
« C’est pour ça que tu tuais des brigands ? J’ai vu les corps en venant. »
« Exactement. Ashtad aux yeux de serpent. Il mène un groupe de déserteurs. Il a pris le contrôle des villages il y a quelques années et n’a cessé d’agrandir ses troupes. Les seigneurs sont occupés à rassembler leurs propres armées, alors personne n’a pu s’en prendre à lui, et il est devenu trop puissant. Alors, que pouvons-nous faire d’autre que d’intervenir ? »
« Tu ne pourrais pas les tuer tous seul ? Toi aussi, tu es Maître de l’Épée. »
« Tous les Maîtres de l’Épée ne sont pas comme toi, Ricky. Si nous sommes poignardés ou tailladés et que nos blessures s’infectent, nous mourons. »
« Moi aussi. »
« Quoi qu’il en soit, nous devons agir avec prudence. C’est dangereux, même pour les enfants. »
Ricart se tourna vers l’entrée de la grotte, où les garçons et les filles de l’Ordre étaient réunis. Ils avaient entre quatorze et dix-huit ans, à peu près l’âge de Ricart.
Mais leur talent, leur expérience, leur maîtrise et leur discernement n’avaient rien à voir avec ceux de Ricart. Même si les gens vivaient le même nombre d’années, ces années n’avaient pas la même profondeur pour tous.
Les enfants de l’Ordre les dévisageaient. Ou plutôt, ils regardaient Ice avec fascination : leur instructeur, d’ordinaire si peu expressif, souriait tant.
Il avait beaucoup changé depuis l’époque, mais Ice paraissait souvent froid sans le vouloir.
Il n’était pas sévère dans son enseignement, mais souriait rarement et n’était pas particulièrement affectueux de nature.
Pourtant, à présent qu’il avait retrouvé un vieil ami, son sourire ne le quittait plus. Les enfants avaient l’impression d’avoir découvert une fleur sauvage rarissime.
Alors, leur instructeur savait sourire. Voilà à quoi il ressemblait quand il souriait. C’était la plus belle personne au monde. Ces pensées leur venaient naturellement.
Et, naturellement, ils se demandaient qui était l’homme qui faisait sourire leur instructeur. Ses cheveux blonds étaient d’un or pur et son nez était droit. Pourtant, quelque part dans son regard calme, ils percevaient un froid inexplicable.
Mais surtout, une aura se dégageait de son apparence pourtant ordinaire. Quelque chose d’indéfinissable, d’une profondeur insondable, comme s’il n’appartenait pas à ce monde.
Ricart détourna les yeux des élèves de son ami et se tourna de nouveau vers Ice.
« Tu gardes le contact avec les autres ? »
« Pas souvent. Quand nous avons acheté le monastère abandonné et cultivé les terres alentour, Volka nous a donné de l’argent. Je lui en serai toujours reconnaissant. »
La principale source de revenus de l’Ordre de l’Épée de Mikela consistait à gérer une sorte de domaine. Ils étaient en grande partie autonomes et subvenaient à leurs besoins en vendant ce qu’ils récupéraient après avoir vaincu des voleurs et des brigands.
Ricart hocha la tête.
« Chacun suit la voie de l’épée à sa manière. »
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Bori semble suivre la voie du savoir, d’une certaine façon. Je crois qu’il essaie de faire de l’escrime une discipline universitaire. Volka, lui, a l’air de faire des affaires, et toi, Ice, tu sembles te servir de l’épée pour nourrir ta foi. Vous avez l’épée en commun, mais chacun suit une voie différente. »
« Il n’y a pas autre chose que nous ayons en commun ? »
« Quoi donc ? »
« Toi. Nous avons tous été influencés par toi. Volka n’aurait pas pu autant progresser sans toi. Et je n’ai pas besoin de parler de Bori, Marie et moi. »
« Non. Vous avez tous grandi par vous-mêmes. »
« Tu es gêné quand on te complimente, hein, Ricky ? »
« C’est de l’humilité, de l’humilité. »
« Si tu veux. »
La conversation était légère. Rien ne leur pesait, et les mots s’enchaînaient sans effort. Comme cette atmosphère agréable se prolongeait, Ricart demanda d’un ton détaché :
« Tu ne te maries pas ? Tu es plus âgé que moi, Ice. »
« J’ai fait vœu de chasteté. De toute façon, j’ai choisi la vie de moine. »
« C’est bizarre. »
« Quoi donc ? »
« Les membres de mon ordre de chevalerie avaient eux aussi tous fait vœu de chasteté. Mais je les ai fait renoncer à leurs vœux. »
« Pourquoi ? »
« Parce que j’avais l’impression qu’ils s’étaient égarés. Au bout du compte, rares sont les choses qui valent mieux que de fonder une famille et d’élever des enfants avec amour. Pour être honnête, j’ai grandi dans une famille heureuse. L’amour de ma mère, l’approbation de mon père et l’affection entre frères et sœurs. Je suis certain que tout ça a fait de moi celui que je suis aujourd’hui. L’amour d’un parent est une force sacrée qui aide à supporter les longues souffrances de la vie, j’en suis convaincu. C’est pour ça que je leur ai montré cette voie. Bien sûr, je ne force personne à se marier. Tu vois ce que je veux dire, n’est-ce pas ? »
La différence entre Ice et les membres de l’ordre de chevalerie, c’était que ces derniers s’étaient égarés. Ice, lui, ne s’était pas perdu ; Ricart ne le força donc pas à fonder une famille.
Pourtant, les paroles de Ricart semblaient avoir remué quelque chose en Ice. Il le regarda en silence, puis tourna les yeux vers le feu. Il avait l’air de réfléchir un instant.
« Tu sais, Ricky… »
« Oui ? »
« Je peux te demander quelque chose ? »
« Tout ce que tu veux. »
« À l’époque, pourquoi m’as-tu épargné… ? Tu as tué tous les autres. »
Il parlait de ce qui s’était passé au Temple sacré de l’Église du Jugement, quatre ans plus tôt. Ricart avait épargné bien d’autres personnes qu’Ice, notamment les religieuses. Bien sûr, il en avait tué beaucoup plus.
« … Je ne m’en souviens pas très bien non plus, mais je crois que j’ai senti qu’il fallait briser la chaîne. Celle de la haine, qui ne faisait qu’engendrer plus de haine. Et comment aurais-je pu te tuer ? J’aurais préféré mourir moi-même. Ne dis pas des choses pareilles. »
« Non, j’étais juste curieux. Ricky, tu ne serais pas une sorte de messager de Dieu, par hasard ? Tu as déjà entendu la parole de Dieu ? »
Cette fois, Ricart regarda Ice en silence. Ils n’étaient pas assis l’un en face de l’autre, de part et d’autre du feu, mais côte à côte ; leurs visages étaient donc proches.
Il subsistait dans les yeux argentés d’Ice une lueur d’attachement, presque imperceptible. Un attachement à la religion.
Ricart connaissait la douleur la plus profonde d’Ice. La culpabilité indélébile qu’il éprouvait à l’égard de son cadet. Chaque fois qu’elle semblait s’apaiser, elle resurgissait et s’accrochait à lui comme une ombre.
« J’ai tué mon frère aîné de mes propres mains. Mon cher Billy. Ses yeux tremblants et son corps frêle, au moment de sa mort, sont encore gravés dans ma mémoire ; je les vois et les entends toujours. Mais est-ce que j’ai l’air de souffrir, Ice ? »
« … »
« Ce n’est pas la douleur qui te tourmente. C’est toi qui t’y accroches. Accepte la souffrance pour ce qu’elle est et garde-la dans ton cœur. Mais ne t’y cramponne pas. Tout à l’heure, tu as dit que tu étais heureux. Concentre-toi là-dessus. C’est ainsi que tu entendras la parole de Dieu. »
Pour une raison qu’il ignorait, le cœur d’Ice se serra soudain. Il détourna la tête. Il ne sanglota pas, mais, quand il ferma les yeux, ses longs cils s’humidifièrent.
Les paroles de Ricart n’étaient pas de vaines consolations. Il ne s’agissait pas de mots qu’il aurait désespérément inventés sans vraiment comprendre.
C’étaient les paroles de quelqu’un qui avait touché du doigt la vérité, qui connaissait le poids du chagrin et comprenait mieux que personne la douleur et la souffrance.
Le nez d’Ice le piqua et il lui fallut un moment pour se ressaisir. Quand il reprit la parole, sa voix tremblait légèrement de larmes.
« Au moins… hum, au moins, à mes yeux, tu es le messager de Dieu. »
« Vraiment ? Alors, est-ce que je peux te donner un ordre, en tant que messager ? »
« Quel ordre ? »
« Toi et moi, on devrait échanger nos visages. »
« Hahahaha ! »
Ice éclata de rire devant la plaisanterie idiote de Ricart. Son rire résonna dans la grotte peu profonde et fit tourner la tête aux chevaliers et aux enfants de l’Ordre.
Mais il continua de rire. Ses larmes avaient complètement séché.
« Reposons-nous, et demain matin, allons donner une bonne leçon aux méchants. Qu’est-ce que tu en dis ? »
« Ça me va. »
« Ça me rappellera le bon vieux temps. »
Ricart dit cela avec un sourire assuré.
Inutile d’aller chercher les soldats qui se reposaient en contrebas et de leur imposer une peine superflue. Avec Ice à ses côtés, il était certain qu’ils pourraient éliminer même la plus grosse bande de brigands.
À vrai dire, il aurait pu s’en charger seul, mais ça risquait de mal tourner. Il leur fallait bien un endroit où s’abriter de la pluie ; impossible, donc, d’y mettre simplement le feu.
En regardant Ice, Ricart eut l’impression de retrouver l’époque où il avait une dizaine d’années. Ice, en revanche, avait surmonté ces années d’angoisse, grandi et semblait maintenant serein.
Cette sérénité venait de la confiance qu’il avait dans la voie qu’il suivait. Et il était évident que cette confiance avait commencé avec Ricart.
Les enfants qui autrefois ployaient comme des roseaux étaient à présent pareils à des arbres solidement enracinés dans le sol. Et ces arbres étaient devenus des refuges pour les autres.
Dehors, la pluie tombait toujours dans la nuit noire. L’odeur du bois qui brûlait leur montait à la tête, comme s’ils avaient bu de l’alcool.
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