Chapitre 144
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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Ode of the Brave ◈
Chapitre 144
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Valensha possédait d’immenses terres fertiles et comptait parmi les principaux ports de Sinatria.
Le commerce y était florissant et la production agricole si abondante que la ville aurait pu devenir la capitale d’un pays. Mais elle avait un défaut fatal : son relief ne se prêtait pas à la défense.
« … Valensha a été occupée par de nombreuses puissances au fil des siècles. Ici, on a toujours eu pour habitude de s’allier tantôt à l’un, tantôt à l’autre. Voilà pourquoi tout le monde appelle cet endroit la terre de la trahison. Ne faites jamais confiance à l’émir, señor El Cid. »
Un chevalier de l’armée que le roi Santonio avait placée sous ses ordres s’adressa à Ricart.
Ricart avait installé ses troupes à l’extérieur de la ville et chevauchait son cheval rouge autour du port. Il y avait là un nombre inhabituel de chats, qui ne prenaient même pas la fuite quand on s’approchait.
L’un d’eux, un chat jaune, s’était même allongé au soleil pour faire la sieste.
Ricart le regarda et répondit :
« Je m’en souviendrai. »
Les gens du port ne semblaient pas particulièrement se soucier de l’arrivée de l’armée de Ricart.
Ils chargeaient et déchargeaient les navires, vérifiaient les marchandises à l’aide des registres, en envoyaient certains au large et accueillaient ceux qui rentraient. Rien de plus.
La brise marine était aussi fraîche que l’eau était bleue. Les cris des mouettes, là-haut, étaient agaçants, mais n’avaient rien de menaçant.
« L’émir a envoyé quelqu’un. »
Tandis que Ricart contemplait la mer, Raimund s’approcha pour lui transmettre le message. À présent qu’il commandait une armée, plus personne ne pouvait lui parler directement sans passer par un intermédiaire, même s’il se trouvait tout près.
Quand Ricart tourna la tête, il aperçut le messager de l’émir, entouré de Chevaliers de la Flamme.
Personne ne le menaçait ouvertement, mais le simple fait d’avoir des chevaliers tout près qui le dévisageaient semblait suffire à le terroriser.
Ricart ne le fit pas venir. Du haut de sa monture, il baissa les yeux vers lui et demanda :
« Où dois-je me rendre si je veux voir l’émir ? »
« Pardon ? Ah, je vais vous y conduire. »
« Non. Je vous demande où je dois aller. »
Ricart était venu en conquérant, pas en invité. Il devait faire preuve de courtoisie envers celui qui s’était rendu, mais il fallait que les choses soient claires.
En somme, il ne se rendrait pas auprès de l’émir simplement parce que celui-ci le convoquait. Il irait s’il en avait envie.
Le messager comprit rapidement ce qu’il voulait dire.
« … Il y a un verger non loin de la porte ouest. L’émir s’y trouve. »
« Très bien. Allez-y. »
À peine Ricart eut-il fini de parler qu’un chevalier saisit brutalement le messager par la nuque, l’entraîna et le repoussa sur le côté.
Le geste était un peu violent, mais il faisait clairement comprendre qu’ils n’étaient pas venus pour se promener.
Le messager de l’émir s’éloigna, l’air aussi misérable qu’un chien trempé par la pluie.
En le regardant partir, Raimund dit à Ricart :
« Il s’est rendu. Ne vaudrait-il pas mieux le traiter avec un peu plus d’égards ? »
« Non. Il sera plus satisfait si nous nous montrons stricts avec lui. »
« Pourquoi ? »
« Il doit y avoir une raison pour laquelle il s’est rendu si soudainement. Si nous nous contentons de sourire et de bavarder poliment, il nous croira faibles. »
« Savez-vous pourquoi il s’est rendu ? »
« C’est évident. Ceux qui changent sans cesse de camp finissent par lasser les rois. Même une bête qui pond des œufs d’or ne peut se jouer des gens. Plutôt que de céder l’oie à un voisin, mieux vaut peut-être la tuer et la manger. »
Autrement dit, l’émir avait fait venir l’armée du roi Santonio pour arrêter un ennemi : Yusuf, le sultan qu’il avait servi jusqu’à récemment.
« … Il a donc livré toute la ville pour s’offrir des mercenaires. »
« Non. Engager des mercenaires lui aurait coûté une fortune. Est-ce que cela lui a coûté quoi que ce soit ? Il a fait venir l’armée du roi sans dépenser une seule pièce. »
Raimund opérait dans la région depuis longtemps, mais, membre des Chevaliers de la Flamme, un ordre replié sur lui-même, il ne comprenait pas vraiment la façon de penser de ces gens ni la manière dont les choses se passaient.
Se rendre après s’être converti était pour le moins inhabituel. L’émir de Valensha ne s’était pas converti auparavant, mais il avait pris une décision audacieuse : attirer à lui le méfiant roi Santonio.
Quoi qu’il en soit, Ricart prit lentement le temps d’observer le port. Il ne se dirigea vers la porte ouest de la ville qu’une fois le soleil bien avancé dans le ciel.
Il l’avait déjà remarqué en arrivant, mais les terres agricoles autour de la ville s’étendaient véritablement à perte de vue. Ce n’étaient que des champs de blé, plus vastes que bien des territoires de l’Empire.
Quand le vent soufflait, le blé encore vert ondulait comme une mer.
Après avoir traversé les champs et atteint une colline basse, Ricart aperçut un muret de pierre qui en faisait le tour. Au-delà s’alignaient des arbres. Les fruits orange qui y pendaient lui étaient inconnus.
Ricart mit pied à terre et entra dans le verger privé de l’émir. Ses chevaliers d’escorte restèrent en selle et montèrent la garde autour de la colline.
En marchant entre les arbres, Ricart fut aussitôt saisi par un parfum frais, différent de tout ce qu’il avait senti jusque-là.
Il perçait les odeurs réconfortantes de la terre, du bois, des feuilles et des fleurs. Le parfum éclatant du fruit accaparait tellement son attention que Ricart s’arrêta pour contempler l’arbre.
Il se dit soudain que c’était peut-être ainsi que sentirait le soleil s’il pouvait se transformer en parfum. Ce fruit inconnu sentait le soleil.
« Une orange. Elle est différente du citron. »
Quelqu’un venait de parler. Ricart se retourna et vit un homme qui semblait être l’émir de Valensha. Au lieu de vêtements raffinés, il portait des habits de travail défraîchis, les manches retroussées. À voir son apparence, il ressemblait davantage à un Franken qu’à un Salaman.
L’homme tendit la main, cueillit une orange, l’entailla avec un poignard et en retira l’épaisse écorce. Puis il sépara le fruit en deux et en tendit une moitié à Ricart.
Ricart la huma, l’examina sous plusieurs angles, puis la porta à sa bouche. Le jus éclata sur sa langue, et un équilibre parfait entre douceur et acidité le frappa avec une intensité saisissante.
« Je les ai moi-même sélectionnées et cultivées. Les Salamans n’ont pas réussi à les faire pousser, mais moi, j’y suis arrivé. Vous ne trouvez pas que cela en valait la peine ? »
« Elles ont le parfum et le goût du paradis, mais même cela finit par lasser. C’est dans la nature humaine. »
« Alors pourquoi ne pas en offrir à quelqu’un qui ne s’en est pas encore lassé, à quelqu’un qui y goûte pour la première fois, comme vous ? À une personne que vous aimez, peut-être. »
Quand les gens vivaient quelque chose de merveilleux ou goûtaient un mets délicieux, il leur arrivait de penser à leurs parents, à l’être aimé ou à leurs enfants.
La saveur de l’orange était intense, douce et inoffensive. C’était le genre de plaisir qu’on voudrait faire découvrir au moins une fois à un être cher.
Pourtant, cela semblait être un passe-temps bien trop paisible pour survivre dans ce monde cruel.
« Vous avez raison, émir de Valensha. Mais on ne peut pas vivre sans cesse perdu dans ses sentiments. »
« C’est vrai… Je m’appelle Ahmad. Vous devez être El Cid. »
Ricart hocha la tête.
« Avez-vous entendu dire que Valensha était la terre de la trahison ? »
Ricart hocha de nouveau la tête. On disait souvent que Valensha était la terre de la trahison.
« Les gens honorables ne nous comprennent peut-être pas, mais on peut aussi voir les choses autrement : ce n’est qu’un moyen de survivre. Les héros qui faisaient trembler le monde de leurs ordres, les empereurs qui le tenaient tout entier sous leurs pieds, les dynasties fières de leur puissance… tous finissent par céder devant le temps. À la fin, c’est peut-être cette orange qui durera le plus longtemps. Et un jour, elle offrira peut-être cette saveur heureuse à tout le monde, aux gens du peuple autant qu’aux nobles. »
Ricart comprit ce qu’Ahmad voulait dire. Il pouvait le comprendre, l’accepter et même être d’accord avec lui. Mais cela n’avait rien à voir avec ce que Ricart recherchait.
Son visage impassible le disait assez clairement. On aurait dit qu’il lui répondait qu’il comprenait tout et respectait son point de vue, mais qu’il n’y accordait aucun intérêt particulier.
Alors l’émir Ahmad enfourna dans sa bouche l’autre moitié de l’orange, mâcha bruyamment et dit :
« Vingt mille, à ce qu’on dit. J’ai fait toutes sortes d’offres extraordinaires, mais le sultan semble avoir pris sa décision. Il arrivera avant que le blé de cette année ne mûrisse et ravagera tout. Impossible de savoir combien de personnes il tuera ni tout ce qu’il pillera. Je pourrais m’enfuir. Mais je reste. J’aime cette ville. C’est la seule chose à laquelle je suis fidèle. »
Vingt mille. Si ce chiffre désignait vingt mille combattants, sans compter les troupes de ravitaillement, c’était énorme. De quoi tenir tête à l’Empire lui-même.
Ce nombre témoignait de la détermination sans faille du sultan. Plutôt que de laisser la ville à quelqu’un d’autre, il préférait la détruire.
On aurait pu penser que l’émir aurait simplement dû rester à l’écart plutôt que de se rallier au roi Santonio. Mais nul ne pouvait savoir quelles affaires compliquées et quels incidents s’étaient tramés dans l’ombre.
Pourtant, même après avoir entendu ce chiffre écrasant, Ricart ne montra aucun signe d’agitation. L’émir Ahmad l’observa en silence, cherchant à savoir s’il ne faisait que jouer les hommes calmes ou s’il avait réellement les moyens de soutenir cette attitude.
Les forces de Ricart comptaient un peu plus de six mille hommes, Chevaliers de la Flamme et soldats du roi Santonio réunis. Yusuf avait plus de trois fois plus de soldats.
« À quelle distance sont-ils ? »
Ce fut la seule question de Ricart.
« Ils doivent être en train d’installer leur campement en ce moment même. Il faut environ deux jours à cheval si l’on voyage seul, ou trois à quatre jours avec une armée. »
Ils étaient plus proches que prévu. Une armée immense se trouvait presque à leur porte.
Que Ricart considère que ce n’était pas son problème ou qu’il n’ait tout simplement pas peur, son expression ne changea pas. Il se contenta de regarder le verger autour de lui et de dire :
« Cueillez tous ces fruits et distribuez-les aux soldats. Si vous les coupez en deux, chacun pourra en goûter. »
L’émir Ahmad fixa Ricart un instant. Il s’était attendu à des exigences extravagantes, mais la requête de Ricart était plus romantique qu’il ne l’aurait cru.
« … C’est tout ? Et les fonds militaires ? »
« Gardez de quoi payer leur solde hebdomadaire et les primes de victoire. »
« Vous n’avez besoin de rien pour vous-même ? »
« Hum… Une fois par an, envoyez quelqu’un apporter ces fruits à Adelorne. »
Quoi qu’en pense Ahmad, Ricart était étrange. Il ne lui avait réclamé ni belles femmes ni trésors de l’Empire antique.
Les commandants militaires étaient généralement arrogants et égocentriques, mais Ricart ne l’était pas.
« Je m’en vais. »
Comme si leur affaire était réglée, Ricart tourna les talons et quitta le verger. Avant de partir, il emporta tout un panier d’oranges. Après tout, il devait bien en manger lui aussi.
Une fois sorti du verger, Ricart raconta à Raimund et aux autres sa conversation avec l’émir. Un chevalier demanda :
« Sans même parler de notre infériorité numérique, peut-on lui faire confiance ? Et si nous partons au combat et que l’émir nous attaque dans le dos ? Et s’il ferme les portes de la ville quand nous nous replierons ? »
« Si on envisage toutes les possibilités, on ne peut plus se battre. Il choisira son camp en fonction de l’issue de la bataille. Nous n’avons donc qu’à nous concentrer sur la victoire. »
Ricart n’avait jamais fait confiance à Ahmad. Il s’était contenté de vérifier que leurs intérêts convergeaient et estimait que cela suffisait.
« Tout de même… Vingt mille… »
« Si nous tirons parti du terrain, nous pouvons gagner cette bataille. »
Quand un chevalier exprima ses inquiétudes, Raimund lui répondit avec assurance.
Mais, comme lorsque les gens l’avaient traité de vantard, Ricart fit une nouvelle déclaration surprenante.
« Non. Nous les affronterons en rase campagne et nous les écraserons. »
« … »
Tous avaient accepté de faire confiance à Ricart et de le suivre, mais ils commençaient déjà à trouver qu’il allait trop loin.
Parce qu’il était si fort lui-même, n’avait-il donc aucun sens du commandement militaire ? Croyait-il que tout le monde était comme lui ? Voilà ce qui les inquiétait.
Quoi qu’il en soit, les oranges offertes par Ricart étaient délicieuses. Mais elles l’étaient peut-être assez pour mourir au combat sans regret… ça, c’était une autre question.
Bien sûr, la famille et les amis étaient précieux. Mais à cet instant, les êtres qui comptaient le plus pour Ricart étaient ses soldats.
Ricart ne traitait pas ses soldats comme du bétail ou des outils. Il les respectait sincèrement, d’égal à égal.
C’était à cause de ce qu’il avait vécu dans sa vie précédente. À présent qu’il était devenu commandant, il apaisait aussi le ressentiment qui s’était enraciné en lui à l’époque.
Les soldats étaient accablés par leurs péchés, alors comme aujourd’hui, mais c’étaient aussi des êtres dignes de pitié. Ricart, au moins, pouvait comprendre leurs épreuves.
Voilà ce que signifiaient les oranges.
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