Chapitre 143
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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Ode of the Brave ◈
Chapitre 143
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La forteresse de Leonia semblait taillée à même une falaise. Entre les hauts plateaux et la forteresse s’ouvrait un précipice sans fond, que l’on ne pouvait franchir qu’en empruntant le pont-levis abaissé depuis la forteresse.
Les habitants de l’Ancien Empire s’étaient d’abord établis ici et avaient érigé ses remparts. Puis les Sinatriens, et tout particulièrement les habitants de Leonia, l’avaient agrandie peu à peu, comme si cela faisait partie de leur quotidien.
Plus de mille ans avaient passé. La forteresse était devenue si imposante et si solide qu’on aurait dit qu’elle avait été bâtie par des géants d’un âge lointain, et non par des humains.
Et pourtant, elle était tombée. À cause d’un seul homme. Même si cet exploit était inscrit dans l’histoire, les générations futures y croiraient-elles ?
Les gens de l’époque avaient vu de leurs propres yeux cet exploit incroyable. À partir de ce jour, ils ne considérèrent plus Ricart comme un simple être humain.
Un dieu, ou quelqu’un issu de sa descendance. C’était la seule explication qu’ils trouvaient. Le fanfaron était devenu un homme dans les veines duquel semblait couler un sang sacré.
Enfin, peu importait peut-être qu’il ait réellement compté des êtres divins parmi ses ancêtres. Ricart, lui, était sacré.
Et être sacré, c’était posséder ce qui sied à un roi : le droit divin des rois, l’autorité accordée par Dieu pour gouverner les autres.
C’était une époque où cela comptait davantage que les capacités d’un souverain. Aussi doué fût-on, cela ne servait à rien si personne ne vous suivait.
Cette autorité sacrée ne pouvait se transmettre que par le sang. Ainsi, les enfants d’un roi héritaient de son droit et régnaient sur le peuple.
Voilà pourquoi certains souverains se préoccupaient tant de leur légitimité. Bien sûr, même un roi légitime pouvait avoir une foule de seigneurs qui n’écoutaient pas un mot de ce qu’il disait. Mais sans légitimité, on était bon à rien.
Mais Ricart possédait-il réellement quelque chose de sacré ?
Raimund se tenait sur le pont-levis de la citadelle de Leonia et regardait au fond du précipice.
Comme s’il menait aux enfers, le gouffre s’assombrissait jusqu’à devenir noir comme la nuit, et on n’en voyait pas le fond. Le vent remontait sans cesse de ses profondeurs.
Tuer les frères dragons verts était une chose, mais franchir cet endroit alors que le pont-levis se relevait tenait véritablement du miracle.
Raimund tremblait rien qu’en restant immobile à contempler le vide. Pourtant, Ricart l’avait franchi à cheval d’un bond.
« Au moins, une chose est sûre. Son courage est sans égal. »
Un tel courage ne pouvait s’expliquer que si Dieu le lui avait accordé. Du moins, c’était le point de vue de quelqu’un de sensé.
Il avait pris la forteresse par des moyens qui dépassaient l’entendement. Il était donc tout naturel d’affirmer qu’une puissance divine résidait en lui.
Raimund détourna les yeux du précipice et entra dans la forteresse de Leonia. Les soldats s’y étaient déjà précipités, semant le désordre.
Ils pénétraient dans les maisons encore habitées et emportaient tout ce qui avait de la valeur. Les marmites en fer, les meubles encore utilisables, tout y passait.
« Quel traitement généreux. »
Un de ses compagnons chevaliers fit cette remarque.
Après tout, ils n’arrachaient pas les hommes à leurs foyers pour les tuer, ne violaient pas les femmes et ne mettaient pas le feu partout.
Il existait plusieurs formes de pillage, chacune avec ses particularités. À cette époque, c’était presque comme s’ils ne pillaient pas du tout.
Ceux qui perdaient leurs biens avaient au moins la vie sauve. Soulagés, ils louaient la générosité du roi.
Les notables de la ville, en revanche, avaient tous été tués ; leurs têtes étaient exposées près des remparts. Naturellement, tous leurs biens avaient rejoint le trésor royal.
Raimund arrêta un soldat qui courait en souriant, les bras chargés de bric-à-brac pillé.
« Hé, où est sir Ricart ? »
« C’est qui ? »
« … El Cid. »
« Ah, il doit être là-haut, sur la pente. »
Le soldat désigna l’endroit du regard.
La forteresse de Leonia n’était pas entièrement construite à plat : une grande partie avait été taillée dans le terrain. Certains endroits étaient en hauteur, d’autres en contrebas.
Raimund gravit la pente indiquée par le soldat. Un grand arbre se dressait là. Ricart se reposait à son ombre, son cheval rouge à proximité. Personne n’osait s’approcher de lui.
Ricart contemplait la scène paisible, à sa manière, qui se déroulait dans la forteresse. Pour qui savait ce qui arrivait lors d’un véritable massacre, c’était très paisible.
En l’observant, Raimund se dit que Ricart, malgré la férocité avec laquelle il se battait, se montrait étonnamment calme en temps ordinaire.
« Le roi tiendra-t-il sa promesse ? » demanda Ricart.
« Le roi Santonio est surnommé l’Audacieux. Si sa nature est à la hauteur de ce nom, il tiendra parole. »
« Ne nous verra-t-il pas comme une menace ? »
Tous ceux qui détenaient le pouvoir étaient méfiants et changeants. Comme quelqu’un dont l’humeur tournait après être allé aux latrines, ils trouvaient qu’aider à mener une guerre était une lourde charge, quelle que soit la promesse faite.
« Malgré tout, il est peut-être heureux que vous et nous soyons étrangers. S’il s’agissait de ses chevaliers, il pourrait voir les choses autrement. »
Un serviteur compétent devait savoir se tenir. Si son souverain se sentait menacé par lui, ses talents pouvaient devenir un poison.
Ce que Ricart avait fait, ce qu’il avait accompli, dépassait l’autorité même du roi.
Mais ni Ricart ni les Chevaliers de la Flamme ne servaient le roi Santonio. Aux yeux des simples soldats, ils étaient des mercenaires. Et, en vérité, c’était bien ce qu’ils étaient.
Raimund semblait vouloir ajouter quelque chose. Après une brève hésitation, il prit la parole.
« … Je l’avoue, Ricart : je ne vous faisais pas confiance. Pardonnez-moi. À présent, je suis certain qu’il n’existe aucun autre homme comme vous au monde. »
Ricart se contenta de sourire devant la franchise de Raimund et plaisanta :
« Une déclaration ? Ce n’est pas mon genre. »
« Quoi ? Ah, je vois. Hahahaha. Quelle gêne. »
« Au fait, d’où venez-vous, sir Raimund ? »
« Je viens du nord de l’Empire. Il y a un petit domaine appelé Arndel, dans le Sigpringer. J’ai rejoint l’ordre il y a dix ans. »
S’il avait rejoint l’ordre dix ans plus tôt, c’était deux ans avant Bilter. Il ne devait donc pas avoir plus de vingt ans, et avait à peu près le même âge que Ricart, qui en avait dix-huit.
« Votre famille ne vous manque pas ? »
« Eh bien, je ne sais pas. Mes souvenirs se sont estompés. Au début, chaque jour était une souffrance et je voulais rentrer chez moi. Mais au bout d’environ deux ans, j’ai cessé d’y penser. C’est pareil pour tout le monde. Sans même s’en rendre compte, on finit par faire partie de l’ordre. Votre frère doit être dans le même cas. Ne vous chagrinez pas trop. »
« … »
Ricart se tut un instant. Raimund avait voulu le réconforter, mais Ricart ne pouvait s’empêcher d’éprouver de la tristesse. Sa famille lui était plus précieuse que le monde entier.
C’était grâce à elle qu’il avait pu mener une vie si différente de son existence passée, où il avait vécu comme un démon. Elle lui avait appris que l’amour et le bonheur existaient dans le monde.
Pour autant, Ricart ne se laissa pas sombrer seul dans une tristesse vaine. Il ne pouvait pas simplement chasser ces sentiments, mais savait les enfouir en silence.
« Comment votre famille vous appelait-elle ? Sir Raimund, je veux dire. Vous n’avez pas pu oublier ça aussi. »
« … »
Cette fois, ce fut Raimund qui se tut. Des souvenirs usés et ternis remuèrent faiblement en lui, et il se sentit mélancolique, le cœur lourd, sans même s’en rendre compte.
Personne, dans l’ordre, ne posait ce genre de questions. Il n’y avait que le devoir, le courage et les frères d’armes. Rien d’autre.
« … Ray. »
« Alors, je vous appellerai Ray à partir de maintenant. Vous pouvez aussi m’appeler Ricky. »
« … Entendre le nom de Ray me fait bizarre. Comme si quelque chose se brisait. Je ne sais pas si c’est bien. »
« Avoir le cœur qui vacille ne signifie pas que vous devenez faible. Si vous êtes inquiet, faites-moi confiance et suivez-moi. Je n’ai jamais manqué à une promesse. Allons à Adelorne. »
Ricart ne lui donnait pas d’ordre. Malgré son courage presque miraculeux et ses talents sans pareils, il ne faisait pression sur personne et ne cherchait pas à soumettre les autres.
Pour Raimund, qui avait mené dans l’ordre une vie entièrement réglée et austère, comme un moine ayant fait vœu de chasteté, cette manière d’être traité était étrange et déconcertante.
« Je comprends. »
Raimund hocha tout de même la tête. Même si cela lui semblait encore étrange, il décida de suivre la voie que Ricart lui indiquait, libéré des chaînes du devoir que l’Empire lui avait imposé si longtemps auparavant.
Peut-être Ricart pouvait-il lui offrir une telle liberté parce qu’il en avait lui-même fait l’expérience.
Tandis que Ricart et les Chevaliers de la Flamme demeuraient sous le grand arbre, un chevalier du roi Santonio gravit lentement la pente. Il retira son casque, s’inclina respectueusement devant Ricart et lui dit :
« Señor El Cid, le roi vous convoque. »
Señor était un mot sinatrien employé pour s’adresser respectueusement à un homme. Mais El Cid était aussi un terme salaman qui exprimait le respect envers un homme ; les deux ensemble revenaient donc à dire « monsieur monsieur », ce qui ne convenait pas tout à fait.
Ricart n’était pourtant ni chevalier ni seigneur doté de ses propres terres. Ils ne semblaient pas avoir de titre approprié pour lui et l’appelaient donc ainsi.
Ricart se leva et quitta l’ombre de l’arbre pour suivre le chevalier du roi en direction du château intérieur.
À mesure qu’ils approchaient, les chevaliers et les soldats sinatriens regardaient Ricart d’un tout autre œil qu’auparavant. Leurs regards exprimaient respect et admiration.
Certains effleuraient leur casque ou s’inclinaient légèrement pour le saluer. Tous s’écartaient de bon gré sur son passage.
Lorsqu’il entra dans le château intérieur, autrefois occupé par l’ennemi, les vassaux et les chevaliers du roi encombraient la salle. Pourtant, dès que Ricart parut, tous se turent.
De tous côtés, il entendit des gens l’appeler Señor, Señor ou El Cid.
Le chevalier du roi le conduisit à travers la salle jusqu’à la pièce où séjournait le roi. Ils montèrent au quatrième étage. Arrivé devant la porte, le chevalier annonça :
« Sire, j’ai amené le señor El Cid. »
« Faites-le entrer. »
Lorsque Ricart entra avec la permission du roi Santonio, il vit ce dernier debout près de la fenêtre.
Le vent qui soufflait de l’extérieur était si violent que Ricart se demanda s’il ne fallait pas fermer les volets. Pourtant, le roi restait là, debout dans le vent, à contempler le paysage.
Ricart suivit son regard et découvrit à l’ouest une étendue immense, ouverte à perte de vue. Il ne l’avait pas remarqué en traversant le pont-levis, mais la forteresse semblait reliée à l’autre versant de la montagne.
« Si mon cadet ne peut pas emprunter cette route, il doit contourner la chaîne de montagnes au loin. J’ai contourné ces montagnes et réglé mes comptes avec lui à plusieurs reprises. Mais en a-t-il le cran ? »
Ignorer cette forteresse et envoyer une armée faire un large détour revenait à exposer ses arrières. Pourtant, le roi Santonio avait pris ce risque et mené plusieurs opérations militaires de la sorte.
Bien sûr, il n’avait jamais pu se sentir tout à fait en sécurité. Malgré ses victoires, il avait fini par devoir battre en retraite. Mais le fait qu’il ait tenté ces opérations suffisait à démontrer son audace.
« Je ne l’ai jamais rencontré, je ne peux donc pas vous le dire. »
« Même si nous sommes loin l’un de l’autre et ne nous voyons jamais, la guerre est une conversation. As-tu les moyens de me vaincre ? Sais-tu mener tes soldats dans une marche forcée ? Es-tu prêt à me tuer ? Quel genre de conversation as-tu avec ton frère ? »
« Je ne suis pas du genre à parler. Je ne m’exprime que par mes actes. »
« Vraiment ? Oui, ça te ressemble. Pourtant, cela doit faire mal de lever l’épée contre un homme né du même ventre que soi. »
« Bien sûr. Mais c’est justement pour ça que je dois agir. »
« Es-tu prêt ? »
« … Je ne sais pas si je suis prêt à aller jusque-là. Si j’écrase complètement son armée, il ne pourra plus bouger. »
« Je l’espère. Mais puisque nous nous lançons dans cette affaire, je veux que ce soit fait comme il faut. Je ne veux pas vous offrir un soutien tiède et sans conviction. Si je dois de toute façon devenir l’ennemi du Faucheur Rouge, autant en finir avec lui. »
« Je le ferai. »
« Je vous donnerai mes troupes. Partez pour Valensha. L’émir de là-bas a déclaré qu’il se convertirait et se rendrait à moi. Nous en parlons depuis longtemps, mais mes interminables conflits avec mon cadet ne m’ont pas laissé un instant de répit. Si vous prenez Valensha, ce sera comme de mettre un couteau sous la gorge de votre frère. Rejeté par l’Empire, il ne peut recevoir des vivres de l’extérieur que par les villes portuaires. Une fois Valensha entre vos mains, vous pourrez provoquer la bataille décisive que vous souhaitez. »
Le roi Santonio avait un sens stratégique hors pair. Ironie du sort, le sultan de Mayub en avait tout autant. Un monde chaotique et brutal faisait naître des hommes comme eux.
Ceux qui ne comptaient que sur leur lignée, sans en avoir les capacités, avaient depuis longtemps disparu ou n’avaient pas su survivre.
Pour parler sans détour, ce n’était pas différent de démons qui s’affrontaient dans un monde infernal jusqu’à ce que le dernier survivant devienne roi. Le roi Santonio était de ceux-là.
« Au fait, j’ai tué des chevaliers de Valensha. L’émir de là-bas ne m’en voudra-t-il pas ? »
« Non. C’est tout le contraire. L’émir a perdu depuis longtemps la confiance des Salamans. C’est pour cela que les chevaliers de là-bas manquent tant de discipline. Mais il y a une chose qu’on peut leur reconnaître : ils savent qu’ils sont incompétents et faibles. En temps de crise, se rendre tôt est aussi une façon de survivre. »
« Dans ce cas, je conduirai les troupes là-bas. »
« Bien. Malgré tout, je suis heureux que tu ne sois pas mon vassal. »
« Puis-je vraiment recevoir vos troupes alors que je ne suis pas votre vassal ? »
« Vous avez déjà risqué votre vie et pris la forteresse. N’est-ce pas à mon tour de tenir ma promesse ? Que vous soyez étranger n’y change rien. La parole d’un roi doit avoir du poids. »
Le roi Santonio savait juger les gens et les employer. Il avait un sens stratégique exceptionnel et était fier et audacieux.
C’était pour cela qu’il pouvait régner dans cette contrée chaotique où les peuples et les religions se mêlaient.
Parmi tous les seigneurs, rois et empereurs que Ricart avait rencontrés, Santonio lui semblait le plus digne de gouverner.
« Je vais prendre congé, Votre Majesté. »
« Appelle-moi Sancho. »
« Pardon ? »
« La prochaine fois qu’on se verra, appelle-moi Sancho. Pas roi, ni Votre Majesté. »
Ricart fut un instant décontenancé, puis sourit.
« Alors, la prochaine fois, appelez-moi Ricky. »
Le roi Santonio sourit à son tour, tout en contemplant les vastes terres qui s’étendaient au-delà de la fenêtre.
Ricart quitta la forteresse, prépara la suite avec Raimund et les autres chevaliers, puis partit de la forteresse de Leonia trois jours plus tard.
À l’exception des côtes, Sinatria était surtout une région de hauts plateaux. Le vent soufflait particulièrement souvent sur ces étendues, faisant claquer les bannières avec force.
Contrairement à son arrivée, des centaines de bannières flottaient désormais derrière Ricart, qui chevauchait son cheval rouge.
Les chevaliers et les soldats rassemblés sous ces bannières étaient plus de cinq mille. Ils marchaient en contemplant le dos du héros.
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