Chapitre 140
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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Ode of the Brave ◈
Chapitre 140
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S’il n’existait qu’une seule vérité au monde, c’était que personne ne choisissait de naître.
Alors pourquoi la vie avançait-elle vers une mort inéluctable ? Face à cette absurdité fondamentale, tous les êtres humains étaient faibles.
Et pourtant, pour vouloir vivre malgré cette absurdité, il fallait trouver une raison de vivre. C’était peut-être la chaîne la plus lourde imposée à l’humanité.
Chaque matin, en ouvrant les yeux, il fallait croire qu’il existait une raison, un devoir qui nous poussait à traverser cette journée.
C’était peut-être là la vraie foi, le chemin vers Dieu. Peut-être que vivre consistait à comprendre peu à peu le devoir qui nous avait été confié.
Mais à présent, le cœur de Ricart n’était rempli que de vide. Il n’avait jamais éprouvé une telle sensation de perte.
Ni les étoiles qui constellaient le ciel nocturne au-dessus du plateau de Keresi, ni la lune qui contemplait silencieusement le monde ne parvenaient à combler le vide dans son cœur.
Seul le feu de camp brûlait, crépitant de temps à autre. Une légère odeur de brûlé lui chatouillait les narines.
Ricart, les genoux ramenés contre lui, ne quittait pas les flammes des yeux. Son esprit était vide.
Le cheval rouge était étendu par terre et venait parfois pousser l’épaule de Ricart de son museau. On aurait dit qu’il comprenait ce que ressentait son maître et cherchait à lui remonter le moral.
Ricart ne réagissait pourtant pas.
Ce ne fut qu’après avoir ravalé ses paroles des centaines, des milliers de fois que Hashim finit par parler.
« Va à Saramusa. »
« … »
« Des gens t’y attendent. »
« … N’existe-t-il pas de sort pour ramener quelqu’un à la raison ? »
« Eh bien, ton frère a simplement choisi sa voie. Il n’est pas devenu fou. Tu dois juste accepter que sa voie ait changé. Toi aussi, tu as le choix. Tu peux tout laisser derrière toi et retourner à Adelorne, ou bien affronter la situation. »
« Qu’est-ce que je suis censé affronter ? »
« Tu le sais mieux que personne. »
« … »
Ricart se tut. Il avait l’impression que son cœur s’était putréfié. Pourri à tel point qu’il ne lui faisait même plus mal.
« … Je m’excuserai à sa place. »
« Hein ? »
« Pour les cruelles paroles que Billy, mon frère, t’a adressées, Hashim. Je m’excuserai à sa place. Alors, s’il te plaît, pardonne à Billy. »
« Ricky, tu es vraiment… »
Hashim ne parvint pas à poursuivre en voyant Ricart recroquevillé. Comment pouvait-il se montrer si attentionné ? Aux yeux de Hashim, il n’avait vraiment pas l’air fait pour trancher des gens à l’épée. Il ressemblait à un lion né avec le cœur tendre d’un agneau.
« Je ne lui en tiendrai pas rigueur. J’ai été vendu de maître en maître comme esclave, non ? J’ai entendu assez souvent des paroles dures. »
« Ce n’est pas parce qu’on y est habitué qu’elles ne font pas mal. »
« Là-dessus, je n’ai rien à répondre. Maintenant, dors un peu. Je monterai la garde cette nuit. »
« Est-ce que je vais seulement réussir à dormir… ? »
« Essaie quand même. Tu te sentiras mieux. »
Suivant le conseil de Hashim, Ricart prit son paquetage pour oreiller et s’allongea à même le sol. Il ne chercha pas vraiment à dormir ; il ferma simplement les yeux.
Alors, sans qu’aucune émotion ne le submerge, les larmes se mirent aussitôt à couler. Sa gorge se serra. Sa poitrine lui fit mal. Et derrière ses paupières closes, il revit son enfance.
Les larmes redoublèrent, et comme il n’arrêtait pas de les essuyer, il semblait impossible qu’il s’endorme. Pourtant, ironie du sort, ces jours douloureux du passé devinrent un rêve et l’emportèrent dans le sommeil.
Un rêve n’était qu’un rêve. C’était pour cela qu’il était éphémère et triste.
Le temps passa. L’aube se leva et Ricart ouvrit les yeux. Le feu de camp brûlait encore faiblement ; Hashim avait dû l’entretenir.
Mais Hashim avait disparu. Ricart comprit aussitôt : il était parti. Le cheval que Hashim avait monté, lui, était resté.
Ricart se redressa. Les cheveux en bataille, il resta assis sans bouger, à regarder le ciel sombre au loin virer au violet.
Les étoiles qui faisaient leurs adieux au jour ressemblaient à quelqu’un qui s’en allait sans un mot. Quand on se retournait soudain, il ne restait que le vide.
Il portait une armure splendide et de beaux vêtements, mais, assis seul dans l’immensité du plateau de Keresi, aux heures sombres qui précédaient l’aube, tout cela lui semblait dépourvu de sens.
Pourtant, comme Hashim l’avait dit, il se sentait un peu mieux après avoir dormi. Les émotions qui l’avaient submergé la veille ne déferlaient plus avec la même force.
Était-ce donc de détermination qu’il avait besoin, à présent ?
Ricart resta assis en silence, perdu dans ses pensées, sans voir le temps passer.
Marie, ses amis et les habitants d’Adelorne l’attendaient, mais il ne pouvait pas rentrer dans cet état.
Il n’aurait jamais imaginé qu’un désespoir et un chagrin aussi profonds l’attendraient au bout de ce long voyage. Mais Ricart savait qu’on ne pouvait trouver le salut en rejetant l’appel du destin et en prenant la fuite.
Aucune idée particulièrement brillante ne lui vint. Mais lorsque le soleil leva timidement la tête au-dessus de l’horizon lointain, il prit une décision.
Il remporterait une victoire écrasante et les forcerait à se rendre.
Une fois sa décision prise, il se leva sans hésiter. Son corps était un peu raide, mais il fit jouer ses articulations pour se dégourdir.
Il éteignit le feu de camp et rassembla ses affaires. Après avoir donné une bonne quantité de foin et de carottes aux chevaux, il monta sur le cheval rouge.
Il attacha les autres chevaux ensemble avec une corde et la tint d’une main. Le chagrin au fond du cœur, Ricart prit la direction de Saramusa.
Mais il ignorait si ce chagrin venait de ce qui était passé ou de ce qui restait à venir.
Il partit le matin et pressa l’allure ; il arriva à Saramusa dans l’après-midi. D’un point de vue militaire, la ville se trouvait pratiquement juste à côté de la forteresse de Caragosa des Chevaliers de la Flamme.
Deux branches issues de la même tige étaient désormais devenues ennemies et se faisaient face.
Comme des frères.
La forteresse de Saramusa se dressait au confluent de deux rivières. Celles-ci se rejoignaient, puis se séparaient à nouveau en poursuivant leur cours.
Un immense aqueduc construit sous l’Ancien Empire traversait la ville. Bien qu’il eût près de mille ans, il tenait toujours debout et remplissait encore son office.
L’eau pure des montagnes alimentait la ville. On s’en servait aussi bien pour irriguer les champs que pour boire.
Les gens qui avaient suivi Ricart s’étaient installés ici. Ils cultivaient cette terre ingrate et y semaient des graines auxquelles ils tenaient autant qu’à leur vie. Ils recommençaient à vivre.
Mais leur situation était très précaire. La forteresse de Saramusa était une place militaire typique, pas un lieu doté des installations nécessaires pour accueillir une foule de gens.
Les Chevaliers de la Flamme semblaient faire de leur mieux pour patrouiller dans les environs. Lorsqu’ils aperçurent Ricart, ils l’accueillirent avec bien plus de chaleur qu’il ne l’avait prévu. C’était tout le contraire de Bilter.
« Est-ce que tout s’est bien passé avec ton frère ? »
Ricart secoua la tête. La déception se lut sur le visage des chevaliers.
« Notre commandant t’attend. Suis-nous. »
L’ordre s’était scindé en deux et comptait désormais deux commandants. Celui de ce groupe était Raimund, que Ricart avait déjà rencontré.
Les allers-retours étant sans doute peu commodes, Raimund ne logeait pas dans la forteresse. Il vivait dans les baraquements en contrebas.
Raimund était déjà sorti des baraquements pour accueillir Ricart. Quand celui-ci descendit de cheval, il lui posa la même question que le chevalier qui l’avait précédé.
« Les choses se sont-elles bien passées avec sire Bilter ? »
« Non. »
« … Alors, en fin de compte, des frères doivent se retourner l’épée l’un contre l’autre. Ah, je ne parlais pas de vous et de sire Bilter. »
« Ne vous en faites pas. C’est vrai. »
« Alors, que comptez-vous faire maintenant ? »
« Je compte le vaincre. Si son armée est écrasée, mon frère n’aura d’autre choix que d’abandonner ses idées. »
Raimund comprenait parfaitement ce que ressentait Ricart. Non, ils éprouvaient une sympathie réciproque. Les chevaliers de l’ordre étaient aussi proches que des frères de sang.
« Cependant, sire Ricart, avez-vous déjà connu la guerre ? »
« Plus qu’assez. »
« Où avez-vous acquis une telle expérience ? »
« À Fernland. »
« ? »
« J’ai traversé des bourbiers assez profonds pour m’engloutir jusqu’aux genoux. J’ai suivi des ordres stupides tout en sachant qu’ils étaient mauvais, et regardé mes compagnons mourir. J’ai connu les fruits pourris, le pain moisi, les cauchemars qui m’empêchaient de dormir, et tous ceux qui, l’hiver, avaient les orteils gelés au point de devoir se les couper. J’ai vécu tout ça. »
Des expériences qu’on ne pouvait connaître qu’au combat, des vraies, s’échappaient des lèvres de Ricart.
Raimund était quelque peu déconcerté. Ricart portait une armure splendide et Raimund l’avait pris pour un simple chevalier doué, formé uniquement au combat à cheval.
Un chevalier d’un talent exceptionnel, qui aimait se faire remarquer et avait bon cœur. Telle avait été sa première impression de Ricart. Pourtant, celui-ci semblait avoir traversé des batailles bien plus désespérées qu’il ne l’aurait cru.
Raimund ne savait pas grand-chose de la guerre qui avait eu lieu un siècle plus tôt ; il se contenta donc de l’accepter.
Ce qui comptait, ce n’était pas la véracité de chaque parole, mais le fait que Ricart eût connu le combat. À vrai dire, on pouvait reconnaître quelqu’un comme lui au premier regard.
Raimund sentait que le calme des yeux de Ricart n’était qu’une face de la médaille. Derrière ce regard posé, il devinait vaguement l’autre face : quelque chose de propre aux tueurs, tapi en lui.
Cette impression créait entre eux un lien. Les chevaliers de l’ordre étaient à peu près pareils : des machines à tuer, minutieusement entraînées et trempées dans le feu et le sang des champs de bataille.
« Vous avez vécu des choses très semblables aux nôtres. »
« Alors, pensez-vous que ces expériences aient un sens, sire Raimund ? »
« Je ne sais pas. Nos prédécesseurs l’ont fait pendant des centaines d’années, alors nous n’avons fait que les imiter. Protéger les frontières de l’Empire. Mais l’Empereur nous a rejetés ; maintenant, je ne sais plus ce que nous devons faire. Pourtant, je ne peux pas accepter la voie de sire Bilter. »
En somme, ils avaient été les chiens de garde d’une maison, avant d’être abandonnés par leur maître. Les valeurs qu’ils avaient chéries pendant des siècles, devoir, honneur et vie elle-même, avaient disparu du jour au lendemain.
« De combien d’hommes disposez-vous ? »
demanda Ricart.
« Deux cents chevaliers, trois cents écuyers et deux cents soldats. Il nous manque même du personnel de soutien. En revanche, sire Bilter a huit cents chevaliers, mille deux cents écuyers et deux mille soldats. »
Deux cents chevaliers, c’était une force immense. Cela représentait deux cents cavaliers lourds, armés de pied en cap ; même les rois de la plupart des nations auraient eu du mal à en réunir autant.
Mais entretenir tout ce monde exigeait énormément d’argent. C’était pour cela que l’ordre s’était lancé dans la banque.
À présent, toutefois, ses revenus avaient été coupés et il avait même été accablé par une fausse accusation infamante.
Leur moral était au plus bas. Ils débattaient même de la possibilité de vendre les chevaux des chevaliers, auxquels ils tenaient plus qu’à leur propre vie.
Rien que le foin des chevaux coûtait une fortune. Inutile de parler des soldes des écuyers et des soldats.
Dans ces circonstances, il n’était peut-être pas étonnant que des extrémistes désespérés comme Bilter soient apparus. À y regarder de plus près, l’idée de fonder un pays n’était peut-être qu’un prétexte.
Raimund et les chevaliers qui l’avaient suivi, eux, voulaient encore préserver jusqu’au bout leur honneur de chevaliers et d’êtres humains.
C’était pour cela que les frères d’armes de l’ordre désormais divisé se haïssaient si férocement. Chacun voyait l’autre comme un traître.
« Y avait-il une raison ? »
demanda Ricart.
« Que voulez-vous dire ? »
« Pourquoi avez-vous choisi de ne pas suivre… mon frère ? »
Le visage de Raimund s’assombrit un instant.
Fuyant le regard de Ricart, il se tourna vers les gens qui, au loin, reprenaient les terres en friche.
Raimund était lui aussi originaire de Franken, ce qui expliquait ses cheveux blonds. Il semblait plus âgé que Ricart, mais pas de beaucoup.
Ses cheveux, assez longs pour lui couvrir légèrement les oreilles, ondulaient dans la brise.
« C’était une fille païenne. La dernière personne que j’ai tuée. Quand j’ai levé mon épée, elle a levé les yeux vers moi. Il n’y avait ni rancœur ni haine dans ses grands yeux. Elle me regardait seulement comme si elle avait pitié de moi. À votre avis, pourquoi ? La fille le savait. Elle savait que Dieu m’abandonnerait. Que j’avais renié Dieu… »
Raimund était rongé par la culpabilité. Face aux mêmes épreuves, certains devenaient plus cruels et s’endurcissaient encore davantage, tandis que d’autres se remettaient en question.
Les Chevaliers de la Flamme s’étaient scindés pour de nombreuses raisons, mais celle-là était la plus fondamentale.
Dès qu’on commençait à se dire que ce qu’on faisait n’était pas juste, la voie ne pouvait que se diviser.
Pendant des centaines d’années, ils avaient peut-être étouffé ces pensées et accompli leur devoir. Mais plus maintenant, après avoir été abandonnés par l’Empereur.
« Non. Dieu ne vous a pas abandonné, Raimund. »
« Je ne sais pas… »
« Dieu n’abandonne personne. Et on ne peut pas non plus abandonner Dieu simplement en lui tournant le dos. Regardez qui vous êtes aujourd’hui. Le chemin du salut a peut-être déjà commencé pour vous. Même si les choses sont difficiles, pour l’instant. »
« … Vous le pensez vraiment ? »
« Je n’en doute pas. Quand tout sera terminé, vous pourrez me suivre. Et quand la guerre à Adelorne sera elle aussi finie, je trouverai une place pour vous et pour ceux qui en auront besoin. Le vœu de célibat n’a plus lieu d’être. Fondez des familles et élevez vos enfants dans l’amour. Aimez votre prochain. Je suis certain que c’est ainsi que vous pourrez vous racheter auprès de Dieu et demander pardon à cette fille païenne. »
Les paroles de Ricart semblaient avoir choqué Raimund. Le cœur tremblant, il plongea les yeux dans ceux, noisette et inébranlables, de Ricart.
C’était peut-être ce qu’il avait le plus voulu entendre. Contrairement aux chevaliers, généralement ignorants de tout ce qui ne concernait pas le combat, Ricart était perspicace et plein de chaleur. Une chaleur sincère, qui passait d’un cœur à l’autre et vous encourageait.
Par-dessus tout, il avait une foi inébranlable.
« Au fait, avez-vous suffisamment de provisions ? »
« … Pardon ? Ah, le roi Santonio ne nous a pas apporté un soutien particulièrement généreux. Je comprends. Lui non plus ne peut pas nous faire entièrement confiance. »
Du point de vue du roi, ils ne lui avaient pas juré fidélité. Et s’il les accueillait tous, il ne pourrait pas assumer le coût de leur entretien.
Le roi Santonio semblait donc leur céder quelques terres et réfléchir à la façon de les utiliser.
Pour voyager et combattre, les gens comme les chevaux avaient besoin de nourriture et d’eau. Sans provisions, impossible de faire la guerre.
« Présentez-moi au roi Santonio. Je lui demanderai son soutien. »
Raimund eut du mal à répondre sur-le-champ. Ce héros étrange ne le connaissait que depuis peu et pourtant, il attirait déjà Raimund à lui. Cela l’effrayait un peu.
Mais il n’avait pas d’autre choix, pour l’instant. Malgré la justesse de sa décision, mieux valait encore placer son espoir quelque part que de rester découragé et abattu.
« Très bien. Allons-y. Je vous guiderai. »
Le chevalier accablé par le péché aperçut en Ricart un éclat de lumière salvatrice.
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