Chapitre 137
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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Ode of the Brave ◈
Chapitre 137
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On dit que l’histoire de l’humanité est le processus par lequel s’accomplit la volonté de Dieu.
Pourtant, l’histoire humaine alternait prospérité et ruine, tragédie et comédie, tandis que les cadavres s’amoncelaient comme des montagnes et que le sang coulait à flots.
La volonté de Dieu était-elle vraiment présente dans ce cycle interminable de destruction et de désespoir ?
Tujis, capitale du sultanat de Tujis, portait partout les traces de cette histoire répétitive.
À l’époque où l’Ancien Empire n’était encore qu’une cité-État, une puissance qui lui était hostile avait établi ici son foyer.
Mais elle était tombée aux mains de l’Empire. Bien des années plus tard, les barbares l’avaient détruite. Ceux qui s’y étaient installés avaient à leur tour décliné avec le temps, puis avaient été conquis. Les années avaient encore passé, et les Salamans avaient pris possession de ces terres.
Plusieurs civilisations s’étaient élevées puis effondrées ici, et la destruction comme le pillage avaient suivi chaque fois. Des gens croyant en différents dieux avaient même vécu sur ces terres.
Dans le port, favorisé par la nature, de gigantesques Vikings à la barbe épaisse déambulaient. Ici, semblait-il, on les appelait les Varègues.
Contrairement aux Nords qui s’étaient établis dans l’Empire et assimilés, ces hommes avaient navigué depuis le lointain nord.
Ils étaient à la fois mercenaires et marchands. Certains étaient engagés par des sultans, d’autres par des seigneurs de l’Empire.
Bien sûr, des Nords s’étaient également installés ici.
Naturellement, les marchands venus du sud de l’Empire étaient eux aussi nombreux. Les Salamans étaient originaires de ces terres, mais ils n’étaient pas soumis au calife, leur chef religieux et empereur.
La majorité de la population était toutefois métissée. On les appelait les Tujisaniens. Le sultan de Tujis était lui aussi tujisanien, et non salaman.
Les Tujisaniens avaient des traits semblables à ceux des Frankens, mais la peau cuivrée. Et, allez savoir pourquoi, ils étaient tous d’une beauté frappante.
Les hommes avaient l’air en bonne santé, avec un regard intense, tandis que les femmes avaient des formes voluptueuses et des traits affirmés.
Ricart n’était pas venu pour faire du tourisme, mais son regard ne cessait d’être attiré dans toutes les directions. Une question lui vint alors à l’esprit : pourquoi ne se battaient-ils pas ?
Ils avaient l’air différents, des cultures différentes et même des dieux différents. Ne devraient-ils pas se battre ?
« C’est une question d’argent. Chacun a ses désirs. Ces désirs, cet argent, leur apportent la paix et maintiennent l’équilibre. Si cela leur rapporte, ils s’allient même à ceux qui croient en un autre dieu. Si cela leur nuit, ils deviennent ennemis, même s’ils adorent le même dieu. »
Alors qu’ils observaient le marché près du port, Hashim parla comme s’il avait lu dans les pensées de Ricart.
« Et l’honneur ? »
« Ici, la richesse fait l’honneur. »
« … C’est bien, de pouvoir s’en rendre compte au premier coup d’œil. »
La loyauté, le courage et la fiabilité ne se voyaient pas. L’argent, en revanche, sautait aux yeux. Ici, porter des vêtements coûteux et un équipement raffiné faisait de vous quelqu’un d’honorable.
Mais ce n’était pas aussi simple. Avoir assez d’argent pour l’étaler signifiait aussi être capable de le protéger et jouir d’une bonne réputation.
Bien sûr, cette réputation ne se résumait pas à être quelqu’un de gentil. Elle supposait de savoir se montrer impitoyable quand il le fallait, de tenir parole au bon moment, d’être généreux et d’avoir du cran.
Tout cela se retrouvait dans l’argent. Les gens ne respectaient pas l’argent à lui seul. De toute façon, ici, quelqu’un qui n’avait que de l’argent ne pouvait pas en garder beaucoup.
Ricart comptait vendre à un courtier les marchandises qui lui restaient de son commerce avec la tribu Azur. Il s’agissait surtout de soie et d’épices.
Plus on les transportait loin dans les terres, plus leur valeur grimpait. Mais Ricart n’était pas marchand et voulait alléger sa charge ; il comptait donc les vendre ici.
Par hasard, le marchand avec qui il avait convenu de traiter appartenait à la Compagnie commerciale Benicio. Barbara, qui lui avait trouvé une place sur un navire, en faisait elle aussi partie.
Les choses avaient mal tourné lorsqu’ils avaient rencontré des pirates, mais Ricart n’était pas devenu l’ennemi des gens d’ici. Il était donc prêt à faire affaire avec eux.
Le marchand était trapu et portait une ample robe de soie. Puisque la richesse faisait l’honneur, bagues et colliers lui couvraient le corps.
De ses mains épaisses et rugueuses, le marchand déplia la soie et l’examina. Il huma soigneusement chaque épice, puis en goûta un peu.
Il pencha ensuite la tête et demanda à Ricart :
« Où avez-vous trouvé ces marchandises ? »
« La soie m’a été offerte par le sultan de Mayub, et j’ai obtenu les épices en faisant du commerce avec la tribu Azur. »
Le visage du marchand se plissa légèrement, comme si la réponse lui semblait difficile à croire. Il fit claquer sa langue, comme pour chasser une pensée, puis reprit :
« Quoi qu’il en soit, la soie comme les épices sont d’une qualité exceptionnelle. Je vais être franc : nous n’avons pas assez d’argent en caisse pour vous payer la totalité de leur prix. »
Ces marchandises valaient-elles si cher ? Ricart trouva le marchand remarquablement honnête de le dire aussi franchement.
Mais celui-ci n’avait parlé avec tant de franchise qu’à cause d’un malentendu. Ricart avait les cheveux blonds et portait un bracelet viking au bras.
Il était bien trop soigné pour être un Viking, mais les Vikings recevaient de leur père un bracelet lorsqu’ils étaient reconnus comme guerriers. Ils y tenaient autant qu’à leur vie et ne l’enlevaient jamais ; n’importe qui ne pouvait donc pas en porter un.
Et s’il y avait une chose dont on pouvait être sûr en mentant à un Viking ou à un Nord, c’était qu’il vous poursuivrait jusqu’au bout du monde, vous arracherait la langue et vous fendrait le crâne à coups de hache.
Le marchand s’était montré honnête à cause d’un malentendu, mais celui-ci reposait sur des motifs évidents.
« Y a-t-il un marchand plus important qui pourrait payer le prix ? » demanda Ricart.
« Probablement pas, à moins que ce soit le sultan lui-même. Mais comme vous le savez, traiter avec les puissants n’est pas très avantageux. Ce n’est jamais net. Pourquoi ne pas en vendre seulement une partie ? Il ne sera pas facile de garder les épices au sec pendant la traversée. »
Ricart réfléchit en silence à la proposition du marchand, puis répondit :
« Alors, faisons comme ça. Je vous vends toute la soie et toutes les épices. En échange, faites-moi confectionner une robe de guerre, une armure, deux ou trois lances de cavalerie et du harnachement pour mon cheval. J’ai déjà une cuirasse ; je parle donc de protections pour les épaules, les bras, le bas du corps et les tibias. Déduisez-en le coût, puis versez-moi le reste. »
Le marchand détailla Ricart du regard. Sous la soie, on apercevait un éclat de l’armure de l’Empereur, qui brillait au soleil comme de l’or.
Certains, particulièrement friands d’apparat, faisaient dorer leur armure. Rien d’étonnant à cela.
Pourtant, cette armure datait d’une époque ancienne. C’était étrange. Était-il une sorte de comédien ? se demanda le marchand.
Bien sûr, un comédien n’aurait pas reçu de cadeaux du sultan de Mayub, traversé ce désert brûlant et rencontré la tribu Azur.
« Ce ne sera pas difficile. Le meilleur artisan nord appartient à notre compagnie. Établissons un contrat. »
Le marchand sortit du parchemin de sa boutique et rédigea aussitôt le contrat.
Il y était stipulé que Ricart remettrait les marchandises, recevrait une avance, ferait fabriquer son armure, puis toucherait le solde afin que l’accord soit honoré. Le contrat comprenait également un serment de respecter ses clauses au nom de Dieu, de l’Empereur et de l’Empire, ainsi que des menaces de représailles en cas de rupture.
Lorsque Ricart signa, le marchand pencha de nouveau la tête. L’écriture de Ricart dans la langue impériale était bien trop élégante pour celle d’un Viking ou d’un Nord. Étrange.
Une fois le contrat rédigé, leur méfiance mutuelle s’apaisa quelque peu. En le rangeant, le marchand demanda d’un ton désinvolte : « Au fait, êtes-vous mercenaire ou marchand ? Vous appartenez à une compagnie ? À la Compagnie de la Dent Noire, peut-être ? »
Ricart secoua la tête.
« Je ne suis ni mercenaire ni marchand. Je ne suis qu’un voyageur. Voici mon ami Hashim. Nous faisons route ensemble vers Sinatria. »
« Là-bas ? Mieux vaut ne pas y aller pour le moment. »
« Pourquoi ? »
« À cause des Chevaliers de la Flamme. Ils ont toujours eu quelques accrochages avec les sultans de là-bas, mais dernièrement, la situation est devenue terrible. Les massacres de villages entiers sont monnaie courante. J’ai entendu dire qu’ils avaient occupé une ville appelée Dostiya et tué tous ceux qui s’y trouvaient. Enfants, femmes, vieillards, personne n’a été épargné. On raconte que le sang leur montait aux chevilles. »
« … »
Cette nouvelle inattendue ébranla quelque peu Ricart. Sans se douter de son état, le marchand poursuivit :
« C’est peut-être parce que l’Empereur s’en prend à toutes leurs succursales… Mais l’Empereur n’est pas le seul. Partout où l’ordre de chevalerie a une succursale, les rois locaux s’en prennent aussi à eux. Ils les traitent d’adorateurs de démons. Peut-être cherchent-ils à racheter cette honte, ou peut-être manquent-ils d’argent… Je n’en sais rien. Quoi qu’il en soit, la situation n’est pas près de s’arranger. »
« … »
Comme Ricart gardait le silence, le marchand le regarda de côté, l’air de se demander s’il n’avait pas dit quelque chose de déplacé.
Il n’avait rien dit de mal. Ricart avait simplement le cœur lourd à l’idée que des innocents meurent.
Comme s’il comprenait ce qu’il ressentait, Hashim posa une main sur son épaule.
« Quel est le moyen le plus rapide de rejoindre Sinatria ? » demanda Ricart.
« Le bateau, évidemment. Même pas une journée de trajet. Une demi-journée si vous avez de la chance. Peut-être moins encore. Si vous voulez rejoindre Sinatria sans viser une ville en particulier, vous pouvez débarquer où vous voulez, non ? »
« Et par la terre ? »
« Si vous continuez vers l’ouest, vous atteindrez le Bout du Monde. Il y a un détroit très étroit du nord au sud. Même à cheval, il vous faudrait deux ou trois jours pour y arriver. »
Ricart regarda Hashim. Il n’avait pas envie de reprendre le bateau. Mais, pour une raison quelconque, il se sentait pressé par le temps.
« Il y a moins de pirates, par ici ? » demanda Hashim.
Le marchand éclata de rire devant cette question absurde et ne parvint pas à s’arrêter pendant un moment.
« Ha ha ha… C’est le repaire des pirates. Qui irait punir ce qui se passe en mer ? Impossible de le savoir. Cela dit, un navire battant pavillon du sultan serait peut-être plus sûr. Ou… un navire viking. Quel fou s’en prendrait aux Vikings en mer ? »
« … Je comprends. Merci pour ces renseignements. »
« Ça ne coûte rien de vous en dire autant. Venez, je vais vous présenter au forgeron. »
Ricart et Hashim suivirent le marchand. Après avoir quitté le port, ils longèrent la rive d’un grand lac. La lumière du soleil qui dansait sur l’eau était splendide, et plusieurs bateaux de pêche y flottaient.
La forge n’était pas loin de la boutique du marchand. Le quartier comptait non seulement des forges, mais aussi de nombreux autres ateliers. C’était une sorte de zone industrielle administrée par la Compagnie commerciale Benicio.
La Compagnie commerciale Benicio ne se spécialisait pas dans la production et la distribution de quelques marchandises particulières. Elle vendait presque tout ce dont les gens avaient besoin, et ses produits étaient de qualité tout à fait respectable.
La guerre était l’activité la plus rentable qui soit. Chaque fois qu’elle éclatait, la compagnie fournissait des marchandises et empochait les bénéfices.
À côté d’elle, la Compagnie commerciale d’Ernberg faisait presque figure de simple colporteur.
Quoi qu’il en soit, le forgeron et le tailleur prirent les mesures de Ricart, qui leur expliqua ce qu’il voulait.
Il précisa que l’armure pouvait protéger un peu moins, tant qu’elle ne gênait pas les mouvements de ses épaules. Il leur indiqua la longueur souhaitée pour les lances, entre autres détails.
Au tailleur, il décrivit les couleurs, les matières et les coutures qu’il voulait.
Comme Hashim voyageait avec lui, Ricart lui commanda naturellement des vêtements et les effets indispensables.
Il remit les marchandises au marchand et reçut une avance. Cent vingt pièces d’or, soit deux mille quatre cents pièces d’argent.
Une pensée fugace lui traversa l’esprit : Bori aurait été ravie de pouvoir les déclarer riches. Hashim, lui, resta indifférent à l’argent.
Cette pensée lui rappela que la Compagnie commerciale Benicio faisait aussi parvenir des nouvelles. Il écrivit une lettre à Marie et à ses amis d’Adelorne.
Il leur raconta que son navire avait fait naufrage en chemin et qu’il avait connu quelques difficultés, mais qu’il était sain et sauf. Il leur parla de sa visite au lieu saint, du cheval rouge qu’il avait reçu au sultanat de Mayub et des cadeaux du sultan. Il leur raconta aussi sa rencontre avec Auku, de la tribu Azur, pendant la traversée du désert, ainsi que ce qui s’était passé au mausolée de l’Empereur.
Il ajouta quelques impressions personnelles. Le lieu saint n’était pas aussi impressionnant qu’il l’avait imaginé. Dans le désert, il y avait une mer de sable. Des fleurs luisaient doucement comme au clair de lune et ne fanaient pas, même une fois cueillies.
Mais une fois tout consigné par écrit, chacune de ces choses lui parut difficile à croire. Rien que survivre au naufrage de son navire en pleine mer semblait invraisemblable. Il craignit même qu’on ne le croie pas.
Quoi qu’il en soit, Ricart remit la lettre au coursier, étonnamment jeune, puis lui demanda : « Avez-vous entendu parler d’Adelorne dernièrement ? »
« J’ai appris que le légendaire Prince Rouge était apparu. On dit qu’il a vaincu à lui seul Invincible Grants et l’a repoussé au loin. »
C’était à peu près exact, mais pas tout à fait. Le coursier ne semblait pas non plus connaître les nouvelles les plus récentes. Cela restait néanmoins une information remarquable pour quelqu’un qui vivait à Tujis.
Après avoir réglé ce qu’il avait à faire, Ricart loua avec Hashim des chambres dans une auberge exotique au bord du lac. Ils comptaient partir dès que l’armure serait prête.
« Nous prendrons le bateau ? »
Tandis qu’ils défaisaient leurs bagages en attendant que l’eau du bain soit préparée, Hashim lui posa la question.
« Puisque nous avons des chevaux, mieux vaut y aller par la terre. Nous avons allégé notre charge ; quand nos affaires seront prêtes, nous changerons de chevaux en route. »
« Ce serait mieux. Transporter des chevaux sur un navire n’est pas facile. »
On pouvait embarquer du bétail, mais c’était peu pratique à bien des égards et il y avait un risque de maladie. Ricart savait par expérience à quel point les conditions pouvaient être insalubres. Il ne pouvait pas traiter le cheval rouge ainsi.
Un jeune serviteur vint bientôt leur annoncer que l’eau du bain était prête. Ricart se rendit aux bains exotiques de Tujis, se déshabilla et s’enfonça dans l’eau chaude.
La fatigue du voyage s’était peut-être accumulée. La tête lui tournait et il avait l’impression que son corps allait fondre.
À vrai dire, c’était son premier vrai repos depuis le naufrage. Jusque-là, il n’avait fait que de courtes siestes, marchant ou courant sans s’arrêter.
Lorsqu’il ferma les yeux et posa la tête contre le bord du bain, son frère aîné Bilter lui revint naturellement à l’esprit. Il n’oublierait jamais l’expression sidérée et effrayée de Bilter le jour de leur séparation.
Pour l’instant, Ricart espérait seulement que Bilter était en vie. S’ils se revoyaient, cela ferait huit ans qu’il ne l’avait pas aperçu. De combien avait-il grandi ? S’était-il bien adapté à l’ordre ?
Les temps étaient durs. Allait-il bien… ?
Une question en entraîna une autre.
Puis le sommeil s’abattit soudain sur lui, et l’image de Bilter apparut devant ses yeux. Celui-ci se tenait dans un village en flammes, le sang clapotaient sur le sol. Il me ressemblait comme deux gouttes d’eau, comme si je me regardais dans un miroir.
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