Chapitre 123
Traductions WeTried
Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Ode of the Brave ◈
Chapitre 123
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Les rôdeurs étaient ceux qui se prêtaient le mieux à une existence solitaire, loin de tout.
À l’origine, leur rôle de sentinelles consistait à surveiller les mouvements dans les régions reculées des frontières.
Un an ou deux ne représentaient rien. Ils vivaient souvent seuls dans la forêt pendant dix ans, parfois même toute leur vie.
Certains rôdeurs avaient des chiens. À leurs yeux, un chien était un ami, un compagnon, un membre de la famille.
Le problème, c’était que le temps passait et que le seigneur ou le roi qui leur avait confié leur mission finissait par mourir. Souvent, les gens oubliaient même jusqu’à l’existence des rôdeurs.
Ils disparaissaient, oubliés, ensevelis sous une mission solitaire, une vie solitaire et des années de solitude.
Les rôdeurs de Griffinswald étaient comme ça. Plus personne ne se souvenait si l’Empereur leur avait confié leur mission ou si quelqu’un d’autre l’avait fait, encore plus longtemps auparavant.
Avaient-ils fini par former naturellement un village, au fil des innombrables années, parce qu’ils se sentaient seuls ?
Nul ne savait si cent ou deux cents ans s’étaient écoulés depuis qu’ils avaient reçu leurs premiers ordres. Il n’y avait plus personne pour leur en donner ni pour les relever de leur mission, et pourtant, les rôdeurs continuaient de garder la frontière.
Leur devoir définissait toujours qui ils étaient.
Ricart et ses soldats marchèrent, lancèrent une nouvelle attaque surprise, puis quittèrent la forêt et se rassemblèrent près d’un sommet. « Rassemblement » était un bien grand mot : tous étaient si épuisés qu’ils s’étaient étalés par terre où ils avaient pu.
Quand ils combattaient ou couraient, l’adrénaline leur avait fait oublier leur fatigue. Mais une fois tout terminé, ils étaient à moitié morts.
Ricart les compta donc lui-même. Pas un seul soldat n’avait été blessé.
Le point de ralliement se trouvait au pied d’un sommet étrange. Il surgissait abruptement d’une crête aux ondulations douces, érodé et brisé comme si on l’avait taillé. On aurait dit une corne de vache.
Ils s’étaient battus avec tant d’acharnement que le soleil s’était déjà couché. Ricart surveilla les basses terres à la recherche d’ennemis, puis leva la tête vers le ciel rougeoyant à l’ouest. Une brise rafraîchit sa sueur.
Mais les soldats d’Adelorne n’étaient pas les seuls au point de ralliement. Lester, qu’ils avaient rencontré par hasard, s’y trouvait également, avec la douzaine de rôdeurs qui le suivaient.
La situation avait été si urgente qu’ils n’avaient pas eu le temps d’échanger les salutations. Ils s’étaient contentés de s’éloigner des lieux et de gagner cet endroit.
Quand Ricart se détourna du soleil couchant et regarda Lester, il le vit assis, détendant la corde de son arc et l’entretenant d’un geste expert.
Un arc était une arme qui s’usait. Le garder en bon état longtemps exigeait bien plus d’attention qu’une arme blanche.
Si le bois se déformait, prenait l’humidité ou que la corde s’affaiblissait, l’arc risquait de céder en plein combat.
C’était pourquoi les rôdeurs emportaient plusieurs cordes, les entretenaient dès qu’ils en avaient l’occasion et gardaient toujours leurs arcs près du feu quand ils ne s’en servaient pas.
Même quelqu’un qui n’y connaissait rien en arcs aurait remarqué que les mains de Lester étaient rapides, minutieuses et précises.
Sentant peut-être le regard de Ricart, Lester lui jeta un coup d’œil, puis reprit son travail.
Quand il eut terminé et posé son arc près du feu, Ricart prit la parole. Il avait attendu qu’il finisse.
« Ton grand-père va bien ? »
« Il est mort. »
« Hum… Je suis désolé. »
Il avait mal entamé la conversation. Pourtant, Lester ne semblait pas s’en soucier. Au contraire, il avait l’air parfaitement calme, sans la moindre trace de chagrin.
« Il n’y a pas de quoi être désolé. Tout le monde vieillit et arrive au bout de sa vie. Les rois comme les mendiants, les hommes comme les bêtes. Moi aussi, et toi également. Il n’y a aucune raison de pleurer, ni de s’excuser. »
« … Je suis d’accord. »
« Mon grand-père est mort, alors maintenant, c’est moi, le Griffon. Voilà tout. »
« Le Griffon ? »
« Le capitaine des rôdeurs de Griffinswald. »
Apparemment, le chef des rôdeurs de Griffinswald portait le titre de Griffon. C’était le terme consacré, même si, dans les faits, il s’agissait plutôt d’un chef de village ou d’un responsable de milice locale.
Ricart ne connaissait pas cette fonction et peinait à la comprendre pleinement.
« Au fait, Griffinswald est assez loin d’ici, non ? »
« Les forêts sont toutes reliées. Ça fait environ trois ans qu’on est ici. Depuis le début de la guerre civile à Adelorne, beaucoup de soldats vaincus ont franchi la frontière et semé le trouble. »
« Ah, le margrave vous a appelés ? »
« Non. »
« Hum ? »
« Personne n’a besoin d’ordres pour garder la forêt. Mes ancêtres l’ont fait pendant des générations. Je ne fais que suivre leur exemple. »
Personne ne leur avait ordonné de le faire. Ils gardaient de leur plein gré les forêts le long de la frontière.
Ce n’était pas pour défendre un idéal grandiose ni par honneur. C’était simplement devenu une tradition avec le temps, alors Lester faisait naturellement de même.
Il avait les yeux ensommeillés, le visage impassible, les cheveux courts et la barbe épaisse. Il parlait peu et s’acquittait de son devoir sans un mot, par ses actes.
Ricart n’avait jamais vu de griffon en vrai, mais Lester ressemblait à ces créatures nobles et solennelles dont tout le monde parlait.
« Ça a tout de même dû être difficile quand une armée aussi imposante est arrivée d’un coup. »
« Oui. »
Ils auraient peut-être pu arrêter et repousser des groupes dispersés de soldats vaincus, aussi nombreux soient-ils. Mais cinq mille mercenaires bien organisés représentaient une menace, même pour eux.
Lester observa les soldats, étendus de tout leur long pour se reposer. N’ayant plus à se méfier d’inconnus, il se tourna vers Ricart et parla franchement, sans peser ses mots.
« Ils sont forts et courageux. Ils sont peu nombreux, mais avec leur aide, on pourrait chasser l’ennemi. Au moins, il ne pourrait pas bâtir une fortification bizarre au milieu de la forêt. Tu peux nous aider ? »
En vérité, c’était Ricart qui avait besoin d’aide. Mais Lester n’était pas un négociateur et il se contentait de parler honnêtement.
Un négociateur aurait évalué avec soin la situation de chaque camp, posé des conditions à son avantage et cherché à en tirer profit.
Lester ne faisait rien de tout ça. Peut-être connaissait-il mal le monde, après avoir vécu reclus dans la forêt.
Mais Ricart préférait cette franchise. Il méprisait ceux qui cherchaient à se montrer malins. Il avait assez de discernement pour faire la différence.
Ricart ne répondit toutefois pas tout de suite. Il réfléchit un instant. Au début, il n’avait pas reconnu Lester, mais à présent, le souvenir de leur rencontre lui revenait avec une vivacité saisissante.
L’odeur du bois et de la colle. Les mains ridées du grand-père de Lester. Volka et ses amis. Des ennemis à leurs trousses. Cette situation ne ressemblait-elle pas à celle-là ?
Ricart se rappela alors la voix claire du grand-père de Lester et demanda :
« Pour quelle raison devrais-je confier à tes soins la vie de mes précieux soldats ? »
Lester réfléchit en silence, lui aussi. Puis, soudain, un sourire effleura son visage de pierre, teinté par la rougeur du soleil couchant.
« Fie-toi à ton instinct. Regarde-moi dans les yeux et décide si tu peux me faire confiance. »
C’étaient exactement les mots que Ricart avait autrefois prononcés au grand-père de Lester. Cela suffisait. Leurs souvenirs se rejoignaient. Ils n’avaient pas besoin de se serrer la main. Un sourire suffisait à sceller leur entente.
Ricart laissa les soldats se reposer comme il fallait, puis ne rassembla tout le monde que le lendemain.
Son surcot rouge, frappé d’une croix blanche, avait été quelque peu déchiré par les lances, les lames et les flèches ennemies. Mais cela prouvait seulement qu’il était courageux, pas lâche.
Les troupes frontalières d’Adelorne et les rôdeurs s’assirent ou restèrent debout où bon leur semblait, les yeux levés vers Ricart, qui se tenait sur un rocher. L’air frais du matin leur caressait la nuque ; la sensation n’était pas désagréable.
Ce n’était pas voulu, mais le soleil matinal se trouvait derrière lui, légèrement décalé, et plongeait son visage dans l’ombre.
« Je vais être clair. Je tuerai jusqu’au dernier de nos ennemis. »
Ricart parla d’un ton ferme. Qu’il ait raison ou que ce soit réalisable n’avait aucune importance. Si Ricart l’affirmait, alors c’était ainsi que les choses se passeraient.
Ses paroles avaient le poids d’un lourd rocher, ou l’éclat d’un rouge vif. Il n’y avait place ni pour les objections ni pour les désaccords : elles étaient chargées de puissance. Et cette puissance venait d’une conviction absolue.
« J’ai un plan. Si vous vous unissez et me suivez, nous réussirons. Si vous doutez et hésitez, nous échouerons lamentablement. C’est évident. Alors, dites-moi : me suivrez-vous sans la moindre hésitation, ou ferez-vous semblant ? »
De-ci de-là, des soldats répondirent qu’ils le suivraient. Ils ne criaient pas, mais la confiance brillait dans leurs yeux.
Ils avaient traversé le camp de cinq mille ennemis sans qu’aucun d’eux soit blessé. Avant cela, ils avaient vu Ricart s’introduire seul dans un camp ennemi de plusieurs dizaines de milliers d’hommes et en rapporter leur bannière.
Ils avaient vécu et vu de leurs propres yeux l’impossible. Il n’était peut-être que naturel qu’ils fassent confiance à leur commandant et le suivent.
« Alors, je vais vous expliquer l’opération. »
Ricart se mit à exposer le plan aux soldats et aux rôdeurs. En résumé, les rôdeurs harcèleraient l’ennemi dans la forêt, tandis que Ricart l’attirerait dehors en attaquant seul.
Nul ne savait si cela prendrait un jour, plusieurs jours, voire plusieurs mois. L’essentiel était qu’une fois l’ennemi attiré dehors, les soldats embusqués le poussent dans un ravin et le précipitent du haut de la falaise.
L’idée en elle-même était simple, mais la mettre à exécution revenait à accepter le danger. Et, une fois encore, Ricart décida de prendre les devants.
Ricart accorda d’abord trois jours aux soldats pour se familiariser avec le terrain, puis décida de lancer l’opération de nuit.
L’ennemi s’efforçait toujours de réparer et de remettre en ordre son camp dévasté.
Leur commandant devait décider s’il fallait abandonner la forêt, mais la décision n’était pas facile à prendre. Ils avaient déjà investi trop de ressources.
Les pierres, le bois et le matériel de construction, comme les grues utilisées pour bâtir les fortifications, prouvaient qu’ils avaient dépensé une somme colossale.
Ils auraient pu facilement installer un camp dans les plaines. Mais ils ne le pouvaient pas, car ils devaient couper la route de ravitaillement d’Adelivari.
Ils ne pouvaient donc pas se contenter de dire : « Merde, tout est fichu », et abandonner. Surtout, leur armée ressemblait à une alliance de mercenaires. Annuler les travaux risquait de saper l’autorité du commandant.
Les mercenaires réparèrent donc le camp à la va-vite et y restèrent. En bref, ils étaient coincés et ne faisaient rien, incapables d’avancer comme de reculer.
Mais ne rien faire n’avait rien d’agréable. Ils opéraient loin de leur force principale ; il n’y avait donc ni prostituées ni beaucoup d’alcool.
La vie dans la forêt avait été pénible dès le départ. Et après le raid de Ricart, qui les avait sérieusement malmenés, ils commencèrent naturellement à se demander pourquoi ils faisaient tout ça et à en vouloir à leur commandant.
« Putain, si on avait juste planté des pieux dans un champ et monté des tentes, on aurait fini depuis longtemps. »
La forêt dense cachait le ciel nocturne constellé d’étoiles. Assis autour d’un feu, l’un des deux mercenaires exprima son mécontentement.
« J’ai jamais aimé qu’on confie le commandement aux ingénieurs. Je savais que cette merde allait arriver. »
« Ces salauds avaient presque pas d’hommes et ils nous ont écrasés comme des cons. »
« Si on y allait tous pour leur en coller une chacun, on les tuerait tous. Vous croyez pas ? »
« Un lâche comme lui ferait jamais ça. »
Le commandant actuel des mercenaires était assez compétent, mais comme sa spécialité était les fortifications, il se montrait plutôt passif lors des batailles en rase campagne.
Invincible Grants avait choisi cet homme comme commandant pour une bonne raison. Même construite à la hâte, une forteresse à cet endroit aurait complètement coupé la route de ravitaillement d’Adelivari.
Le problème, c’était que tout avait mal tourné.
« Au fait, vous avez entendu ? »
« Entendu quoi ? »
« Apparemment, Felt n’a pas été payé cette fois-ci. »
« Allons, c’est impossible. J’ai vu arriver tout un tas de coffres quand on s’est installés. Tu veux dire que tout cet argent a disparu ? »
« Hé, t’as vérifié toi-même si ces coffres contenaient de l’argent ? »
« Ben non… On perdrait le poignet si on y touchait. »
La première chose à faire quand on commandait des mercenaires, c’était de les payer. C’était pourquoi ils transportaient toujours des coffres remplis de pièces d’argent et d’or.
« Exactement. Et s’ils s’étaient dit que les travaux seraient vite terminés, qu’ils n’avaient pas apporté beaucoup d’argent et qu’ils l’avaient déjà tout dépensé ? »
« T’en es sûr ? Felt a vraiment pas été payé ? Ça n’a aucun sens. »
« Va le réveiller et demande-lui toi-même. »
Ne pas être payé, c’était un sérieux problème. Si les soldes journalières ou hebdomadaires n’étaient pas versées régulièrement, pourquoi risquer sa vie pour ça ?
Bien sûr, toutes les compagnies de mercenaires fonctionnaient différemment. Dans les plus dures, les soldes étaient parfois retardées de plusieurs mois.
Et dans les armées commandées par des rois ou de puissants seigneurs, un commandant pouvait mettre à profit son statut et son autorité pour réprimer les protestations contre les soldes impayées, au moins pendant un temps.
Mais pas ici. Leur commandant était un autre mercenaire, un autre roturier. Ils n’appartenaient même pas à la même compagnie ou à la même bande. Si leur solde était retardée ne serait-ce qu’un jour, ils n’avaient plus aucune raison de se battre.
Dès que la solde tardait, ils pouvaient demander : « Qui es-tu pour me dire quoi faire ? »
« Alors ? »
« Alors quoi ? »
« Tu veux dire qu’on se barre ? »
« Si on n’est pas payés, partir, c’est pas déserter. Pas vrai ? »
« C’est vrai… Demandons à Felt demain pour en être sûrs. »
« D’accord. S’il a vraiment pas été payé, pas besoin de discuter. On se casse. Merde, Gus s’est fait mal au dos en trimballant des pierres. C’est quoi, ce bordel ? »
« Je pensais qu’ils nous laisseraient au moins piller un village une fois les travaux terminés. »
« Ils vont sûrement le faire. Le Grand Roi nous a promis qu’on pourrait se lâcher une fois le boulot fini. »
Le Grand Roi, c’était Invincible Grants. Il se faisait appeler ainsi, et les mercenaires utilisaient aussi ce surnom.
« Alors, on peut pas en finir plus vite, d’une façon ou d’une autre ? »
« Ou on rassemble quelques hommes et on y va de notre côté ? Les femmes étaient jolies. »
Il voulait dire partir sans permission. En temps normal, ils n’auraient jamais osé y penser. Mais quand le camp était en plein désordre, les mercenaires n’hésitaient pas à agir ainsi.
« Vraiment ? »
« Ouais. À Beringen, les femmes sont presque toutes blondes, non ? C’est au nord. On dit que l’eau y est propre, alors elles ont la peau douce aussi. »
À l’évocation des cheveux blonds et de la peau douce, le mercenaire qui s’était plaint le premier afficha un sourire idiot. Son désir montait depuis quelque temps déjà, et son imagination s’emballa vite.
« Waouh… Ça fait combien de temps… »
Malheureusement, son fantasme ne se réaliserait pas.
Une flèche surgit de nulle part sans un bruit et se ficha dans son cou.
Fff ! Thud !
« Ghh ! »
Il porta la main à sa gorge et s’effondra sur le côté. Il ne pouvait émettre que des sons étranglés, ghh, ghh. Sa gorge était obstruée ; impossible de parler ou de crier. Seul du sang frais jaillit de sa bouche.
Le mercenaire qui discutait avec lui le fixa, les yeux écarquillés. Il devait avertir les autres immédiatement, mais resta figé une seconde environ.
Ce fut son dernier instant.
Fff ! Thunk !
Cette fois, une flèche se ficha entre ses sourcils et lui rejeta violemment la tête en arrière. Il ne put même pas reprendre son souffle. Ses doigts se recroquevillèrent de façon grotesque tandis que son corps tressautait un instant.
Les deux mercenaires ne tardèrent pas à mourir. Bientôt, un bruit de pas écrasant des brindilles se fit entendre quelque part, puis Ricart apparut près du feu.
Les flammes vacillantes repoussèrent l’obscurité et éclairèrent le visage de Ricart jusqu’au menton. Au-dessus, tout était plongé dans l’ombre, tandis que ses yeux brûlaient d’un éclat doré, comme de petites flammes fantomatiques.
Son regard ne se posait pas sur les deux cadavres, mais sur le camp ennemi voisin, éclairé par des feux de joie et des torches.
La lumière des étoiles ne pénétrait pas dans la forêt. Mais elle n’était plus nécessaire.
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