Chapitre 119
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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Ode of the Brave ◈
Chapitre 119
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Peut-être ce qui bouleversait le plus le monde n’était-il pas ce qu’on pouvait voir, mais ce qui échappait aux regards.
Ainsi, celui qui était véritablement sage savait regarder au-delà de ce qui se trouvait devant lui.
En entrant dans Adelivari, Ricart lut les sentiments dans les yeux tournés vers lui.
Qui était cet homme ? Que pouvait-il faire, et pourquoi était-il venu ici ? La confusion et la surprise, l’inquiétude et l’espoir, le désespoir et l’espérance se mêlaient.
Il y avait un vieillard bien vêtu aux cheveux blancs, un homme aux mains calleuses qui témoignaient de son dur labeur, un enfant au regard vif et alerte, et une belle femme dont les cheveux étaient dissimulés sous une capuche.
Malgré leurs différences de sexe, de métier, de rôle, d’âge et de condition, tous regardaient Ricart et les soldats qui le suivaient avec des sentiments semblables.
Ricart accueillit ces regards sans se troubler et observa la foule. Puis il tourna les yeux vers la ville.
Il avait déjà contemplé toute la ville depuis le col, mais y pénétrer lui fit un tout autre effet.
À vrai dire, c’était la plus belle ville qu’il eût jamais visitée. Rien que pour cela, il ne pouvait pas la laisser tomber aux mains de l’ennemi.
Adelivari était nichée dans les bois, au creux d’un bassin peu profond. Contrairement aux autres villes, ses bâtiments anciens n’étaient pas serrés les uns contre les autres, mais espacés.
Une rivière limpide traversait le centre de la ville, enjambée par un long pont de pierre en arc.
Le pont était solide, orné çà et là de sculptures raffinées. Des statues de pierre représentant d’anciens héros s’alignaient de part et d’autre. Certaines avaient été abîmées par le temps, tandis que d’autres étaient restées intactes.
Son seul défaut était sa petite taille. Vu le nombre d’habitants, l’appeler une ville était presque gênant. Elle ressemblait plutôt à un grand village.
Comme elle avait autrefois servi de résidence secondaire au roi, sa construction avait dû faire l’objet de soins particuliers. Mais, faute de contacts avec le monde extérieur, elle ne semblait pas avoir beaucoup grandi.
Peut-être était-ce justement sa petite taille qui avait préservé sa beauté.
Alors que Ricart parcourait la ville du regard avec assurance, quelqu’un s’avança.
C’était un homme d’âge mûr, coiffé d’un chapeau ample et vêtu d’une robe de soie bien taillée. Sa peau ferme et sans rides lui donnait un air étonnamment jeune.
« Bienvenue à Adelivari, brave héros. Je suis Markwin, le maire. Si vous êtes venu profiter des sources chaudes, je serais ravi de vous les faire visiter moi-même. Préférez-vous d’abord défaire vos bagages ou découvrir la ville ? »
Ricart n’avait aucune chance d’être venu ici en touriste. Le maire n’avait pas pu ne pas s’en rendre compte ; sa question revenait donc à demander les choses de façon détournée.
Qui êtes-vous, et pourquoi êtes-vous venu ici ?
Ils n’avaient même pas espéré recevoir des renforts, alors son arrivée était la bienvenue. Mais ils ne savaient rien de lui, ce qui les mettait mal à l’aise.
Pourtant, ils ne pouvaient pas se permettre de provoquer à la légère un homme disposant d’une force armée. En s’avançant pour interroger un conquérant inconnu, le maire avait risqué sa vie.
Heureusement, Ricart n’était pas aussi brutal et ignorant qu’un capitaine mercenaire ordinaire.
« Le mot héros est bien trop généreux. Je suis Ricky… Ricart, de la famille Calderbern de Stormhertz. En route vers la Frontière orientale, j’ai rencontré les guerriers qui gardaient le sommet et appris les problèmes de cet endroit. Je suis venu vous aider. »
Les habitants, qui avaient observé Ricart de près et écouté ses paroles, se mirent à murmurer en entendant le nom Calderbern. Cela signifiait qu’il descendait de Caldebert.
Ils devraient décider s’ils le croyaient, mais il n’y avait aucun moyen de vérifier pour le moment.
Ils l’avaient vu chasser les ennemis de la montagne. De plus, il commandait des soldats ; ils n’osaient donc pas le mettre en doute.
Et s’ils posaient des questions et se faisaient trancher la tête pour leur insolence ? C’était Ricart qui tenait l’épée, à présent.
La ville ne disposait presque pas d’une véritable force militaire. Ses habitants s’étaient pratiquement enfermés derrière leurs murs, comptant sur la nature et les fortifications. Si l’ennemi les avait contournés pour les attaquer, même une petite troupe aurait vraiment pu prendre la ville.
La réputation de Grants était si terrible qu’ils pensaient mourir, qu’ils se rendent ou non. Tout ce qu’ils avaient fait, c’était trembler de peur.
« Vous semblez avoir assez d’eau potable. Combien vous reste-t-il de nourriture, combien avez-vous d’armes et combien d’hommes adultes en état de se battre ? »
Cette fois, ce fut Ricart qui posa la question. À la différence des paroles prudentes du maire, il alla droit au but.
En temps normal, ces renseignements comptaient parmi les secrets les mieux gardés de la ville. Mais vu la situation, ils n’avaient pas le choix : il leur fallait répondre.
Malgré tout, les révéler revenait à abattre toutes leurs cartes, et cela ne leur plaisait guère.
« Je vous accompagnerai et vous expliquerai tout en temps voulu. Je vais demander à mes subordonnés de préparer un endroit où loger les soldats. »
Markwin s’exprima aussi calmement que possible. Ricart hocha la tête. Il comprenait la position du maire.
Ricart, ses amis et les voyageurs qui les accompagnaient depuis le début vers la Frontière orientale prirent la direction d’un bâtiment qui ressemblait à l’hôtel de ville.
Les soldats étaient originaires d’Adelorne et étaient souvent venus ici par le passé ; les habitants ne se méfiaient donc presque pas d’eux. Pour la ville, seuls Ricart et son groupe étaient des étrangers.
La salle ressemblait à un petit palais royal. En fait, elle avait autrefois servi de palais annexe où les rois séjournaient lors de leurs visites.
« Ce palais s’appelle Non Curarum dans la langue ancienne, dit le maire Markwin. Cela signifie “sans soucis”. »
Vu la situation, le nom avait quelque chose d’ironique.
En traversant les couloirs, ils remarquèrent les délicates sculptures qui ornaient les murs et les bases des piliers. Il y avait des sorcières aux visages effrayants, des chevaliers terrassant des dragons, des chevaux ailés, et bien d’autres figures.
Au-delà de l’espace séparé par des rideaux se trouvait une salle d’audience. Plus loin dans le couloir se situaient la chambre du roi et les pièces où logeaient les serviteurs. Les bains chauds se trouvaient quelque part derrière le palais, comme dans un jardin arrière.
Quand on conduisit Ricart jusqu’à la chambre du roi, il secoua la tête.
« Je ne suis pas roi. Je logerai dans une autre chambre. »
Markwin le regarda avec une légère surprise, comme s’il ne s’était pas attendu à cette réponse. Il n’avait vu que des gens qui se fiaient à leur propre puissance et se comportaient avec arrogance. Ricart était tout leur contraire.
Ricart n’agissait pas par humilité. La famille royale d’Adelorne avait, d’une manière ou d’une autre, des liens avec la sienne, et cela le mettait mal à l’aise.
La famille Calderbern possédait une résidence de comte distincte, même si elle ne constituait pas tout à fait une branche collatérale. Loger là où des générations de rois d’Adelorne étaient venus se reposer le gênait.
Même si leur pouvoir avait décliné avec le temps, il estimait que c’était une raison de plus pour les traiter avec respect.
On pouvait s’incliner devant une personne ou une famille puissante par crainte. Mais mépriser ceux qui avaient déchu, ça, aucune personne digne de ce nom ne devait le faire.
Ricart et ses compagnons logèrent donc à plusieurs par chambre dans les modestes appartements autrefois réservés aux serviteurs royaux. Même ces pièces étaient bien meilleures que la plupart des auberges de luxe.
On n’entendait aucun rat courir dans les murs ou le plafond, et chaque chambre possédait sa propre cheminée.
Ricart défit ses bagages et déclina même l’invitation aux bains chauds. Pouvoir se laver à l’eau chaude sans même aller aux thermes était déjà un luxe suffisant.
Les serviteurs du palais leur apportèrent de beaux vêtements de soie, et la famille de Roy, ainsi que Bremen, ne savaient comment exprimer leur gratitude.
Même Ricart et Marie, qui étaient tous deux nobles, se sentaient gênés ; leur réaction était donc compréhensible. Bori était la plus à l’aise dans les vêtements de soie et les portait avec un naturel parfait.
« Pas étonnant que ça coûte si cher. C’est agréable à porter. »
Ce n’était pas comme si Bori n’avait jamais vu de soie, mais celle qu’elle connaissait était de piètre qualité. Porter des vêtements confectionnés dans une soie vraiment fine, c’était comme avoir un vent doux ou des nuages posés sur la peau.
Après s’être lavés et changés, tous avaient l’air si frais qu’on les reconnaissait à peine.
« J’ai vécu assez longtemps pour voir ça. Quand on m’a chassé du clan, je pensais ne plus jamais connaître un tel luxe. »
Roy baissa la tête sans parvenir à détacher les yeux de ses vêtements en soie bleu canard. Il ne cessait de les caresser.
« Espèce de gamin, quel âge as-tu pour dire que tu as vécu assez longtemps ? Ne t’habitue pas au confort. »
« Pourquoi pas ? »
« Parce qu’on finit par ne plus avancer. »
Ricart attira Roy à lui comme pour le prendre dans ses bras et lui ébouriffa vigoureusement les cheveux.
« Alors, je peux m’arrêter au rang de Maître de l’Épée ? »
Bori posa la question.
« C’est à toi d’en décider. »
« Ça fait un peu mal. Avant, tu me portais partout et tu t’occupais de moi. »
« Maintenant, tu peux me porter partout. »
Après s’être lavés à l’eau tiède et avoir enfilé de beaux vêtements, ils ne pouvaient s’empêcher d’être de bonne humeur. Ricart échangea quelques plaisanteries avec Bori.
Ricart et les siens ne se rendirent nulle part ailleurs ; ils bavardèrent bruyamment dans les couloirs du palais. Les femmes étaient occupées à admirer les broderies raffinées cousues sur leurs vêtements.
Le maire Markwin revint alors.
« Y a-t-il quelque chose qui vous incommode ? »
« Nous vivons à la belle étoile. Qu’est-ce qui pourrait bien nous incommoder ? Merci de votre bonté. »
« De ma bonté ? Pas du tout. Souhaitez-vous vous reposer encore un peu ou préférez-vous que je vous conduise à l’arsenal ? »
Ricart regarda ses compagnons, puis se tourna vers Markwin.
« Conduisez-moi à l’arsenal, je vous prie. »
Markwin hocha la tête et se dirigea vers l’un des entrepôts attenants au palais. Cette fois, Ricart le suivit seul.
Ils traversèrent une sorte de jardin intérieur au palais et suivirent le maire jusqu’à une porte fermée par un gros cadenas.
Quand Markwin le déverrouilla et ouvrit la porte à la volée, ils découvrirent l’intérieur frais, rempli d’armes et d’armures soigneusement rangées.
La lumière du soleil ne pénétrait que par une fente étroite, presque collée au plafond, qu’on pouvait à peine appeler une fenêtre.
Les pointes des lances luisaient dans la lumière, et quelque chose à leur sujet sortait de l’ordinaire. C’était leur état impeccable. De toute évidence, quelqu’un en avait pris grand soin pendant longtemps.
« Ces armes et ces armures ont été préparées pour protéger le roi en cas d’urgence. Les lames sont en fer météorique et les hampes des lances en frêne. Tout l’équipement ici a été fabriqué par Billunt, le forgeron légendaire de Zoltgen. »
La voix de Markwin laissait percer une dernière pointe de fierté.
Ricart parcourut lentement l’arsenal en examinant les armes. Des lances, des épées, des haches, des masses, des boucliers, des casques et toutes sortes d’armures.
« Quand ont-elles été fabriquées ? »
« Il y a plus de cent ans. À part le remplacement de certaines pièces, nous les avons conservées aussi proches que possible de leur état d’origine, comme neuves. »
En entendant cela, Ricart fronça les sourcils et pencha la tête.
« … C’est étrange. »
« Qu’entendez-vous par là ? »
« Vous entretenez ces armes et ces armures avec un soin remarquable. Alors, comment en êtes-vous arrivés là, sans même pouvoir réprimer une révolte paysanne ? Si vous aviez consacré ne serait-ce que la moitié de ces efforts à former de vrais soldats, vous n’en seriez pas là. »
Au lieu d’admirer cet équipement entretenu à l’excès, Ricart sentait que quelque chose clochait.
Quand un pays tombait en ruine, il arrivait souvent qu’on consacre tous ses efforts à des choses inutiles. C’était exactement ce qu’il voyait ici.
Entretenir les armes n’était évidemment pas inutile. Mais l’essentiel n’était-il pas de former des hommes, de les faire combattre, de leur faire acquérir de l’expérience et de développer leurs capacités ?
Comprenant ce que Ricart voulait dire, Markwin rougit légèrement de honte.
« Les entretenir, c’est bien, mais le moment est venu de les sortir et de s’en servir. Même si elles se brisent sur le champ de bataille. Sortez tout et distribuez-le aux soldats. »
« Tout ? Ce sont des armes précieuses, fabriquées par un forgeron légendaire. »
Ricart eut un ricanement incrédule.
« Faites comme vous voulez. Si vous voulez que cet endroit tombe à son tour, laissez-les ici. Vous les verrez aux mains de l’ennemi après, si vous êtes encore en vie. »
Sur ces mots, il prit un casque, une cotte de mailles et d’autres pièces d’équipement pour lui-même, puis s’en alla.
Il demanda ensuite à Marie de lui confectionner un surcot aux armes de sa famille : une croix blanche sur fond rouge.
D’ordinaire, les épouses brodaient les drapeaux et les surcots en priant pour que leurs maris reviennent sains et saufs de la guerre. Voilà pourquoi il le lui avait demandé.
Après cela, il sortit avec ses compagnons et examina la ville. L’ombre sous les arbres était fraîche, la rivière limpide et le vent descendu de la montagne revigorant.
Sans la situation actuelle, l’endroit aurait été parfait pour une promenade. Mais Ricart mit son admiration de côté et repéra l’emplacement de chaque bâtiment, les quartiers des soldats et la configuration du terrain.
Près de la porte principale de la ville se dressait un long mur haut d’environ une poitrine.
Il ne ressemblait guère à un véritable rempart, mais juste en dessous se trouvait une falaise de quatre ou cinq mètres. Un mur plus haut était inutile.
Il avait probablement été construit à cette hauteur parce qu’au combat, il suffisait de protéger le corps des archers.
Une longue structure de bois couverte d’un toit longeait également le mur. Elle dissimulait aux regards extérieurs l’emplacement et le nombre des soldats postés là.
Elle protégeait aussi de la neige, de la pluie et du vent. En réalité, c’était son principal avantage pour les défenseurs.
Qu’il s’agisse des armes ou des remparts, ils avaient manifestement réfléchi avec soin à leur conception, à leur entretien et à leurs réparations.
Mais tout cela devait être utilisé par des hommes. Si les hommes n’étaient pas à la hauteur, rien de tout ça ne servait à rien.
« Waouh, merde. Mais s’ils nous foncent tous dessus en même temps, on est complètement foutus, non ? »
dit Bori en regardant par une meurtrière. En bas, la foule couvrait réellement le sol d’une masse noire qui s’étendait jusqu’à l’horizon.
On avait beau entendre souvent que le nombre ne faisait pas tout, un spectacle pareil suffisait à vous briser le moral.
« Je vois beaucoup d’inquiétude. »
dit Ricart.
« Vraiment ? »
« Pense à tous ces gens qui tournent le dos à Grants. C’est sûrement ce que Grants craint le plus. C’est pour ça qu’il a dû recruter des subordonnés sans aucune retenue. »
Au fond, Grants n’était pas si différent de Ringwald, que Ricart avait rencontré auparavant. Peut-être n’était-il qu’une version plus grande de Ringwald, un homme englouti par les conséquences de ses propres actes, incapable de les maîtriser.
À en juger par le déploiement des troupes et leur tentative de les contourner pour attaquer, Grants n’avait pas l’air complètement stupide. Mais il avait pris plus qu’il ne pouvait gérer, ce qui le plaçait dans une position stratégique défavorable.
Bien sûr, Ricart était le seul à pouvoir évaluer la situation avec autant de sang-froid.
Ce n’était pas une époque où existaient des écoles militaires. Une telle perspicacité ne pouvait s’acquérir que par l’expérience.
Ricart étudia silencieusement le déploiement ennemi et commença à élaborer ses plans, l’un après l’autre.
Une multitude de petits plans lui vinrent à l’esprit. Il les combina, cherchant une voie vers la victoire.
Quand il eut tiré sa conclusion, il rassembla les soldats et les habitants de la ville.
Comme il n’y avait pas de vraie place, Ricart grimpa sur la balustrade du pont de pierre. Il prit la parole devant les centaines de personnes réunies le long de la berge, comme s’il prononçait un discours.
À côté de lui se dressait une statue sculptée à l’image d’un héros de l’Antiquité. Son regard était fixé sur les ennemis à l’extérieur de la ville.
« Je vous aiderai à vaincre l’ennemi. Mais vous devrez m’aider vous aussi si nous voulons l’emporter. Je ne parle pas de promesses en l’air. Nous pouvons gagner. C’est possible. Alors, allez-vous le faire ou non ? Commençons par répondre à cette question. »
Tous se contentèrent de cligner des yeux ou d’afficher un air inquiet. Ils feraient ce que Ricart leur demanderait, mais ce n’était pas suffisant. On ne pouvait pas les entraîner malgré eux.
Ricart leur demandait davantage. Il voulait qu’ils se battent de leur plein gré.
« En arrivant ici, j’ai entendu dire que les habitants d’Adelorne étaient fiers. N’avez-vous plus de lame de fierté pour frapper vos ennemis ? A-t-elle rouillé ou s’est-elle déjà brisée ? Je ne vous demande pas de sortir vous battre. Que chacun fasse ce qu’il peut, ce qu’il doit faire. Femmes, raccommodez les uniformes déchirés. Hommes, transportez des pierres si vous ne pouvez rien faire d’autre. Si un voisin est en difficulté, prenez soin de lui comme d’un membre de votre famille. Aidez à pousser et tirer les charrettes pour acheminer la nourriture. Ce que je veux, c’est que tout le monde s’unisse pour la victoire. »
L’idée même de la conscription générale n’existait pas, pas plus que celle de devoir se battre même quand la mort était proche.
Si quelqu’un disait à un fermier ou à un marchand qu’il devait se battre parce que tout le monde allait mourir, l’autre le dévisagerait, perplexe, en répondant : « Mais je ne suis pas soldat ! »
Voilà pourquoi perdre une guerre revenait à céder à l’ennemi le pouvoir de vie et de mort.
C’était le sens commun de l’époque. Tout le monde vivait ainsi. Les dizaines de milliers de personnes qui grouillaient en contrebas en étaient la preuve.
Mais cela allait changer. Du moins, à partir de cet instant.
Ricart ne demandait pas à tout le monde de se battre. Il leur demandait au moins de s’occuper de la logistique. Les soldats combattraient et, au minimum, les autres devraient faire ce qu’ils pouvaient.
Au combat, la logistique pouvait être encore plus importante que de prendre les armes. Il fallait réparer rapidement les armes et les armures brisées, assurer l’approvisionnement en nourriture et verser les soldes comme il se devait.
Naturellement, ils n’allaient pas comprendre tout cela sur-le-champ simplement parce qu’il le leur expliquait. Ricart le savait aussi.
« Vous ne semblez pas me faire confiance, alors je vais vous faire une promesse. Chaque jour, je prendrai moi-même la bannière d’une unité ennemie. Mais si je tiens parole et que vous ne tenez pas la vôtre, je vous en demanderai des comptes. Ceux qui ne sont pas d’accord peuvent lever la main et s’exprimer librement. »
Ricart parla avec politesse, mais avec assurance. Puis, par petites touches, il les mit sous pression et les contraignit. Ce n’était pas un talent particulier. C’était simplement ainsi qu’on prenait les gens en main.
Les grands commandants s’efforçaient toujours de tenir leurs promesses à leurs soldats. Non par bonté, mais parce que c’était ainsi que les choses devaient se passer.
Ce n’était pas : « Allez vous battre jusqu’à en mourir. » C’était : « J’ai tenu toutes mes promesses, et vous refusez encore de m’écouter ? Alors, vous mourrez. »
C’est ainsi que les ordres faisaient autorité, que la discipline s’installait, que les commandements étaient suivis et que les opérations pouvaient être menées correctement. Ricart avait appris tout cela de Caldebert.
Dans sa vie passée, son premier commandant avait foncé hardiment en avant et était mort au combat. Son deuxième commandant ne s’était fié qu’à son autorité, avait donné des ordres absurdes et perdu le campement. Son troisième commandant avait été Caldebert.
Bien sûr, les habitants n’étaient pas des soldats. Mais sans leur participation, impossible de mettre en œuvre le plan de victoire.
Quoi qu’il en soit, tous acceptèrent en silence la promesse en partie imposée par Ricart.
Ricart jugea que cela suffisait pour l’instant et attendit la tombée de la nuit.
Quand la lune froide se leva, il revêtit son armure et se dirigea d’un pas assuré vers la porte principale.
Il allait prendre la bannière d’une unité ennemie.
Pour un soldat, la bannière d’une unité représentait l’honneur, la fierté, ou quelque chose de plus grand encore. La perdre n’était pas seulement une honte. Cela brisait la volonté de combattre et ébranlait l’unité.
Grants commandait de nombreuses compagnies de mercenaires, chacune divisée en unités plus petites. Il y avait largement assez de bannières à prendre.
Sous la froide lumière de la lune, les habitants d’Adelivari se rassemblèrent le long des murs et regardèrent en contrebas. Même si la promesse avait été en partie imposée, ils voulaient voir si Ricart la tiendrait.
Plus que tout, aux yeux de gens qui ne connaissaient rien au combat, il semblait partir seul affronter cette immense armée. Ricart avait l’air fou et, même en le voyant de leurs propres yeux, ils avaient du mal à y croire.
Pourtant, le spectacle était réellement magnifique. Jusqu’alors, la peur les avait empêchés de regarder. Mais des dizaines de milliers de personnes s’étendaient sur les vastes plaines, des feux brillaient partout et l’on aurait dit qu’innombrables étoiles étaient descendues sur la terre.
Ceux qui avaient l’âme poétique sentaient déjà leur venir à l’esprit le premier vers d’une ballade guerrière.
Sa cape rouge flottant au vent, il s’avança au milieu de cette armée d’étoiles.
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