Chapitre 11
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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Ode of the Brave ◈
Chapitre 11
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* * *
C’était une taverne à l’apparence ordinaire. Elle était vieille, mais les poutres ne semblaient pas pourries et rien ne paraissait particulièrement délabré.
La salle comportait un bar et plusieurs tables. À l’étage, une balustrade surplombait le rez-de-chaussée.
Les murs de bois étaient couverts d’un fouillis de marques de couteau, comme si une bête avait marqué son territoire. Elles prouvaient à elles seules qu’on n’était pas ici en terrain facile.
Contrairement à la plupart des tavernes des bas quartiers, celle-ci n’était pas particulièrement bruyante.
Les gens parlaient à voix basse, jouaient aux cartes, sirotaient de l’alcool, lançaient des poignards contre le mur au lieu de fléchettes ou brûlaient une plante qui ressemblait à de l’armoise avant d’en inhaler la fumée.
À l’écart, dans un coin, plusieurs personnes légèrement armées étaient assises ou adossées au mur.
L’homme assis avait l’air un peu féroce, mais en y regardant de plus près, on voyait qu’il n’était pas très vieux. Dix-huit ou vingt ans, peut-être.
Il fronçait les sourcils, comme s’il venait de voir quelque chose d’horrible. La tête à moitié détournée, il gardait pourtant les yeux rivés sur ce qui se trouvait sur la table.
Les têtes tranchées des frères Biltun.
« Ce sont bien les bons. Ouais. Maintenant, débarrassez-moi cette saloperie. »
À ces mots, l’un des hommes à proximité saisit une tête par les cheveux dans chaque main et les emporta.
L’homme cracha par terre. Pouah ! Puis, peut-être parce qu’il avait l’estomac retourné, il but une gorgée d’alcool fort dans sa chope de bois.
Il regarda de l’autre côté de la table.
Arno et Ricart y étaient assis. L’un était clairement un novice, l’autre beaucoup trop jeune. Ils formaient un drôle de duo dans un endroit pareil. L’arrivée avec les têtes des frères Biltun les rendait encore plus étranges.
Mais il ne leur demanda ni leurs raisons ni leur histoire.
« Ces putains d’ordures valent une belle récompense pour si peu de boulot. Trente pièces d’argent par tête. Tiens, regarde. »
Il posa un document sur la table.
On y voyait des portraits des frères Biltun, ainsi que leurs caractéristiques et leurs antécédents criminels. Ricart le parcourut du regard et repéra des mots comme « femmes » et « traite des êtres humains ».
Au bas de la page figuraient les sceaux de la Cour impériale et du connétable. Le document promettait une pièce d’or par tête s’ils étaient capturés et ramenés vivants, ou trente pièces d’argent si on rapportait leurs têtes.
L’homme posa ensuite une petite bourse sur la table.
« Soixante en tout. Comptez-les et signez. »
Sans un mot, Ricart ramena la bourse vers lui, la dénoua et fit glisser les pièces entre ses doigts trois ou quatre fois.
Puis il prit aussitôt la parole.
« Il en manque deux. »
« Quoi ? »
« J’ai dit qu’il en manquait deux. »
Il les avait toutes comptées en un instant ? Sans même les sortir, il s’était contenté de les regarder et avait trouvé le bon nombre ?
« Hein… Tu as l’œil. Ces deux pièces, c’est la commission. Compris ? »
« D’accord. »
Ricart accepta sans attendre et prit vingt-neuf pièces d’argent dans la bourse.
« Ça, c’est pour Arno. Arno. Arno ! »
« Hein ? O-Oui ?! »
Arno regardait autour de lui d’un air terrifié, mais ne revint à lui que lorsque Ricart l’appela.
« Elles sont à toi, Arno. Vingt-neuf pièces. C’était trente par tête, mais ils disent qu’ils en ont pris deux pour la commission. »
« Ah, oui… »
Le courage qu’Arno avait gagné en tuant quelques bandits s’était apparemment envolé. Il avait l’air complètement secoué.
Il ne refusa même pas par politesse. Même cette somme énorme de vingt-neuf pièces d’argent ne lui laissait pas assez de répit pour se réjouir.
Après tout, Arno avait l’impression d’être entré dans la tanière d’un tigre. Il voulait s’en aller au plus vite.
Il y avait eu une brève agitation dehors, puis on lui avait dit de suivre. À présent, il n’arrivait pas à se défaire de l’impression d’avoir fait une terrible erreur.
« Au fait, c’est bien la succursale de la Guilde des aventuriers de Beringen ? »
Ricart posa la question à l’homme à l’air féroce tout en signant le document. Signer ne consistait qu’à écrire son nom, et son écriture était aussi élégante que des branches de saule, comme celle de sa mère.
« Non. C’est un bâtiment de la Fraternité de fer. En clair, une guilde de voleurs. »
L’homme récupéra le document comme si de rien n’était. À l’expression « guilde de voleurs », les yeux d’Arno s’écarquillèrent.
« Hein ? »
Une guilde de voleurs n’avait rien à voir avec de simples bandits.
Elle était organisée, professionnelle, mesurée, secrète et certaine de se venger.
Arno avait entendu parler de la Fraternité de fer parce que, même si son travail l’emmenait partout, il vivait à Rainfurt.
Non, il n’aurait pas pu ne pas en entendre parler. Si quelqu’un vivait à Rainfurt sans connaître la Fraternité de fer, autant dire qu’il avait déjà renoncé à la moitié de sa vie.
Ricart jeta un coup d’œil à Arno, comme pour lui demander ce qui se passait, puis se tourna de nouveau vers l’homme assis en face de lui.
« Tu n’es pas un aventurier ? »
« Si. Mais un boulot, ça reste un boulot, quel que soit le nom qu’on lui donne, non ? Les Nords pillent et font du commerce, eux aussi. »
« Et la succursale ? La Guilde des aventuriers de Beringen ? »
« Lui, lui, lui et moi, on est tous des aventuriers inscrits à la Guilde de Beringen. Les autres sont sortis. On pourrait dire qu’on loge ici pour le moment. Ça fait même un sacré bout de temps. Si tu veux bien faire ton boulot d’aventurier, que ce soit pour les affaires ou pour l’argent, mieux vaut s’entendre avec la guilde des voleurs. »
Arno ne semblait pas savoir si des gens qui se terraient dans un bâtiment de guilde de voleurs pouvaient vraiment appeler ça une succursale. Toute l’organisation paraissait fonctionner sans grand ordre.
Ricart ne comprit pas tout de suite pourquoi une Guilde des aventuriers était liée à une guilde de voleurs.
« Pourquoi ? »
« Pour quelle autre raison ? Il faut des renseignements pour faire quoi que ce soit. »
« C’est comme ça que ça marche ? »
« C’est comme ça que ça marche. À mon tour de te poser une question. Comment tu les as tués ? Les frères Biltun, je veux dire. »
« Je me suis caché et je les ai pris par surprise. »
« C’est vraiment aussi simple ? J’ai beau y réfléchir, je ne crois pas que j’aurais pu faire ça à ton âge. »
« Chacun est différent. »
« Quand même, il y a une sacrée différence, non ? Bref, tu as besoin d’autre chose ? »
« Je cherche un guide pour m’emmener à l’Académie de Beringen. »
« Pourquoi tu veux aller au poulailler ? »
« Au poulailler ? »
« Un poulailler, c’est un poulailler. Qu’est-ce que tu vas faire là-bas ? »
Plutôt que de s’expliquer, Ricart sortit sa lettre d’admission et la lui montra.
Cette fois, l’homme à l’air féroce et ses compagnons proches furent tous surpris.
« Oh ! C’est quoi, ça ?! Ces sales bâtards se sont mis à en fabriquer aussi ?! »
« Qu’est-ce que c’est ? Waouh, pourquoi ça a l’air si convaincant ? »
« Attends, tu es un noble ? »
La formule écrite, qui souhaitait à la maison Calderbern de prospérer dans les arts martiaux, surprit encore une fois l’homme.
« Ouais. Pourquoi ? »
« Il y a un problème. »
« Lequel ? »
« Ce n’est pas un endroit pour des enfants comme toi. »
« Qu’est-ce que tu veux dire ? Explique. »
« Plus de la moitié sont des bâtards. Les autres sont des roturiers. Il n’y a probablement pas de nobles comme toi là-bas. »
C’était surprenant. Ou plutôt, inattendu était le mot juste. Ricart avait inconsciemment supposé qu’il s’agissait d’un endroit où se retrouvaient des enfants dans sa situation.
Les bâtards étaient des bâtards. Ni nobles ni roturiers, juste des bâtards. Des gens nés d’unions désapprouvées et condamnés à mener une vie difficile.
Les nobles les méprisaient ouvertement, tandis que les roturiers les maudissaient dans leur dos. Aucune des deux classes ne leur témoignait de respect.
Bien sûr, certains étaient inscrits au registre familial par le chef de leur maison et d’autres réussissaient à se faire une place malgré leur naissance. Mais ces cas étaient rares.
Était-ce si important ? Peut-être à cause de son éducation, Ricart ne se souciait guère du statut social. Dans sa vie précédente, il avait tué tout le monde sans distinction.
« Ça n’a pas d’importance. J’ai décidé de devenir aventurier de mon plein gré. »
« Hein ? Pourquoi ? »
« Je veux savoir si cette guerre en valait la peine. »
« Qu’est-ce que tu racontes ? »
« Fernland. Il y a eu une guerre là-bas, il y a cent ans. Tant de gens ont souffert et sont morts dans d’atroces souffrances. C’est normal de se demander si ça en valait vraiment la peine, non ? »
L’homme eut l’air d’avoir croqué dans un insecte. Qu’est-ce que cet enfant racontait ? Et surtout, pourquoi s’en souciait-il ?
« Tu pourrais au moins gagner de l’honneur en rejoignant un ordre de chevalerie, ou de l’argent en devenant officier mercenaire. Mais tu veux être aventurier ? »
« Alors je deviendrai aventurier et j’aurai les deux. L’honneur et l’argent. »
L’homme lança à Ricart un regard étrange. Ce gamin n’avait pas toute sa tête.
« Hahaha. Tu as raison. Prends les deux. Je ne m’attendais quand même pas à trouver un jeune frère dans un endroit pareil. Allons ailleurs. Ici, c’est trop lugubre. »
La personne adossée au mur prit la parole. Son visage était dissimulé sous une capuche, mais sa voix était celle d’une femme.
L’homme à l’air féroce cligna plusieurs fois des yeux, puis acquiesça.
« Ouais, allons-y. J’ai passé tellement de temps à l’ombre que de la moisissure va me pousser sur le visage. Suis-moi, jeune seigneur. Hurst, garde les lieux. »
« D’accord. »
L’homme se leva et fit signe à Ricart de le suivre plus loin dans le bâtiment.
Ricart s’apprêtait à le suivre naturellement, mais se retourna vers Arno.
Arno hésita.
« Merci, Arno. »
Puis Ricart laissa Arno derrière lui et suivit l’homme à l’air féroce. Qu’il l’ait voulu ou non, il avait paru un peu froid.
Arno cligna des yeux, tout simplement.
Ils se séparaient comme ça, tout bonnement ?
Le bâtiment de la guilde des voleurs était plus grand et plus vaste qu’il ne l’avait imaginé. Il communiquait avec des passages souterrains où les eaux usées coulaient au milieu, tandis que des chemins permettaient de circuler de chaque côté.
Les couloirs se ramifiaient encore et encore, comme un labyrinthe. Ils semblaient anciens, mais restaient très solides. Quand avaient-ils été construits ? Des gens avaient-ils vraiment pu bâtir tout ça ?
Après avoir suivi l’homme à l’air féroce et deux de ses compagnons dans les tunnels, Ricart déboucha sur une berge ensoleillée.
Des navires marchands de contrebande sillonnaient la rivière et un quai de chargement se trouvait là.
La contrebande consistait à faire entrer des marchandises en secret, pourtant rien ici ne semblait clandestin ou discret.
Une brise soufflait depuis la rivière. Elle semblait chasser la puanteur de la ville et dénouer l’oppression dans sa poitrine.
« Je respire enfin. »
La femme était confortablement installée parmi plusieurs caisses en bois. Lorsqu’elle retira sa capuche, son joli visage apparut au soleil.
Ses cheveux bruns étaient tirés en arrière et attachés fermement. La forme harmonieuse de son crâne se prêtait bien à cette coiffure.
Après avoir contemplé un instant les rayons du soleil qui se dispersaient sur la rivière, elle s’adressa à Ricart.
« Enchantée. Moi, c’est Sandy. Le laid, là, c’est Bletter, et lui, c’est Boden. »
L’homme à l’air féroce était Bletter, tandis que celui qui n’avait pas prononcé un mot jusque-là était Boden.
Leurs noms semblaient avoir été choisis à la va-vite, mais c’était l’une des particularités des bâtards. Ils empruntaient souvent leurs noms à des choses comme les feuilles, la terre ou le sable.
Les noms nobles comme Ricart, Abelich et Bilter évoquaient la force d’un guerrier, une fureur glorieuse et la protection. Même leur origine était différente.
« Alors, il te faut quelqu’un pour t’accompagner à l’académie ? »
« Ouais. »
« Tu veux y aller avec ta grande sœur ? »
« D’accord. »
Ricart accepta sans hésiter. Sandy le trouvait visiblement mignon, et un sourire lui resta aux lèvres.
« Hé, on devrait pas au moins lui présenter le poulailler ? Ou lui expliquer à quoi ressemblera la vie là-bas ? »
Bletter parla en ouvrant une caisse pour en sortir une bouteille d’alcool.
« Boden sait expliquer, non ? C’est notre spécialiste des renseignements. »
« …Il faut des renseignements pour expliquer un poulailler ? »
« Pourquoi tu appelles ça le poulailler ? »
Avant qu’ils ne commencent à se chamailler, Ricart les interrompit d’une question.
Boden répondit.
« Les lits sont serrés les uns contre les autres. Des lits superposés. Le reste de la pièce est juste assez large pour laisser passer une personne, et cent vingt personnes y vivent ensemble. Pendant deux ans. »
À cette seule idée, Sandy et Bletter grimacèrent et secouèrent la tête comme s’ils allaient vomir.
Boden poursuivit d’un air calme.
« Il n’est pas trop tard, jeune seigneur. Tu devrais faire demi-tour. J’ignore ce que tu as entendu pour vouloir y aller, mais c’est loin d’être aussi romantique que tu le crois. Pas du tout. »
Il ne cherchait ni à effrayer Ricart ni à le mettre à l’épreuve. C’était un conseil sincère, tiré de son expérience.
Mais la réponse de Ricart fut inattendue.
« S’il y a un toit pour nous protéger de la pluie et que le sol n’est pas froid et nu, c’est déjà le grand luxe, non ? »
« Quoi ? »
« La vie est pénible de toute façon. Pas vrai ? »
Des mots qu’aucun enfant n’aurait dû prononcer sortirent de sa bouche. À première vue, ils semblaient pessimistes, mais son visage n’exprimait ni résignation ni désespoir.
Ceux qui ne connaissaient pas Ricart étaient souvent surpris par ce genre de remarques. Boden ne fit pas exception.
« …Mais comment as-tu vécu, au juste ? »
Contrairement à Boden, Bletter prit une gorgée d’alcool, souffla bruyamment et approuva sans détour.
« Pfiou, tu as raison. »
« C’est étrange d’entendre ça de la bouche d’un jeune seigneur. Je savais bien que je t’aimais, toi. »
Sandy sourit doucement en parlant. Ils avaient vécu comme des bâtards et connaissaient mieux que la plupart des gens la tristesse et les chagrins d’amour.
« Au fait, j’ai entendu dire en venant que la plupart des élèves de l’académie finissaient estropiés ou morts. C’est vrai ? »
« Ouais, c’est vrai. »
« Pourquoi ? C’est quoi, cette académie ? Si la Maison impériale la finance, ça devrait être quelque chose de très honorable, non ? L’académie fait plutôt des choses déshonorantes ? »
« L’honneur ? Hahaha, tu connais des mots aussi démodés, toi ? Tu es vraiment un noble. Mais c’est bien ça, le problème. La Maison impériale leur donne de l’argent. Alors ils se battent entre eux jusqu’à ce que le sang coule. Si une autre guilde disparaît, notre part augmente. »
Sandy rejeta la tête en arrière et éclata de rire au mot « honneur », puis elle s’expliqua.
« Je ne comprends pas très bien. »
« La Maison impériale a des fonds limités. Mais il y a plusieurs guildes, alors l’argent est réparti entre elles. Si une autre guilde disparaît, notre part augmente. Voilà tout. J’ai entendu dire que les endroits financés par la couronne sont encore plus féroces, parce que leur territoire est minuscule. Mieux vaut ne pas les chercher. Ils sont toujours en colère. »
Même Ricart, que peu de choses déstabilisaient, fut intérieurement stupéfait. Les gens s’entretuaient pour de l’argent ? Enfin, c’était à peu près pareil sur un champ de bataille.
« On te fait trimer comme une bête au poulailler pendant deux ans. Si tu survis, on t’envoie te battre et tu rempiles pour trois ans. Pendant tout ce temps, on te classe parmi les rangs supérieur, moyen ou inférieur. Ensuite, tu passes l’épreuve finale ou tu signes un contrat comme nous pour devenir aventurier. Le boulot, c’est surtout… Explique-lui, toi, le malin. »
Lorsque Sandy se tourna vers Boden, celui-ci parla comme si de rien n’était.
« Tabasser les mauvaises personnes, chasser des bêtes sauvages ou des monstres, transporter des marchandises, escorter des caravanes, effectuer les missions qu’on nous confie d’en haut, celles qu’on nous demande, des missions officielles ou non. Les missions non officielles comprennent des choses comme les assassinats. »
« En gros, vous faites tout ce qui vous tombe dessus. »
« C’est ça. »
« Vous allez à Fernland, dans le Territoire de l’Expédition orientale ? »
« Je crois que c’est là-bas qu’a lieu l’épreuve finale. C’est là que vont les élèves de Rang spécial, ceux qui dépassent le rang supérieur. Des gamins aux talents et aux nerfs monstrueux. Comme tu peux le voir, nous ne sommes pas de Rang spécial, alors on n’en sait pas grand-chose. Il paraît que ceux qui réussissent l’épreuve finale deviennent les Champions de l’Empereur. »
Un champion était un grand guerrier. C’était une vieille tradition. Quand quelqu’un devait défendre son honneur lors d’un duel, mais qu’il était trop âgé ou pas assez doué, un champion se battait à sa place.
En général, un proche ou un ami se portait volontaire. Plus la personne était haut placée, plus il était honorable de servir de champion. De nombreuses ballades martiales avaient été écrites sur le sujet : les Ballades du Champion.
En réalité, pourtant, les rois et les empereurs n’avaient aucune raison de se battre en duel. Le titre de Champion de l’Empereur était donc honorable, mais, dans les faits, il désignait un homme à tout faire directement au service de l’Empereur. Il ne fallait pas le confondre avec les gardes impériaux chargés de protéger l’Empereur.
« Au fait, tu t’appelais comment, déjà ? »
Sandy posa la question en touchant ses cheveux bien coiffés, alors qu’il n’y avait rien à arranger.
« Ricart. »
« Ça fait distant. Tu n’as pas de surnom ? »
Ricart était un nom qui sonnait noble aux oreilles de tous.
« Ricky. »
« Waouh, c’est audacieux. »
« Quoi ? C’est un surnom courant, non ? »
« Quand même. C’est le même nom que Ricky l’Immortel. »
Chaque fois qu’il commençait à l’oublier, quelque chose lui rappelait sa vie précédente. Ricart sentit une amertume lui envahir le cœur.
« Ce n’est qu’une coïncidence. Mais il n’était peut-être pas immortel. »
« Personne ne l’a jamais tué, et personne ne l’a jamais vu mort. Certains croient même que c’était un dieu. L’Église du Jugement, je crois ? Et pour nous aussi, il avait une importance particulière. Toutes ces souffrances au poulailler étaient censées faire de nous des gens comme lui. »
« …Comme lui, comment ça ? »
« C’était le légendaire Maître de l’Épée. Un homme dont la lame brillait et qui pouvait fendre la roche, doté de capacités physiques et d’une endurance surhumaines, et d’un talent au combat capable de tenir tête à une armée à lui seul. Tant d’enfants sont morts en essayant de lui ressembler, ne serait-ce qu’un peu. »
Qu’est-ce que cela voulait dire ? Ricart n’arrivait pas à y croire. Il avait l’impression que l’ombre profonde de sa vie précédente s’étendait sur lui.
Non, c’était peut-être l’ombre de son moi actuel. Une ombre dont il ne pourrait jamais se débarrasser, aussi vite qu’il coure.
« Ce n’était pas que ça. »
Ricart était encore sous le choc quand Bletter reprit la parole.
« L’histoire du Maître de l’Épée me paraît aussi irréelle qu’un rêve, mais, pour moi au moins, ces années ont eu de la valeur. »
« Je ne savais pas que tu avais ce genre de penchant pervers. »
« Ce n’est pas ce que je veux dire. Il nous est arrivé beaucoup de choses. Je nous considère comme une famille. Sans ce poulailler, est-ce qu’on se serait rencontrés et est-ce qu’on serait encore ensemble aujourd’hui ? Je ne crois pas. Si je n’étais jamais devenu aventurier et que j’avais passé toute ma vie comme un bâtard… Qu’est-ce que je serais devenu ? »
Agréablement éméché, Bletter parlait sans détour, porté par l’alcool. Ses amis gardèrent le silence.
Ils se tournèrent simplement vers la rivière qui poursuivait son cours, pareille au temps qui passe.
« Ouais, il s’est passé beaucoup de choses… »
Boden marmonna pour lui-même. Ces mots semblaient chargés d’événements, d’années et de sens. Ricart ne pouvait pas encore en saisir toute la portée.
Pourtant, ils ne vénéraient pas Ricart parce qu’il était noble, pas plus qu’ils ne le méprisaient parce qu’il était jeune. Ils essayaient de le voir tel qu’il était.
Ils étaient eux-mêmes ouverts d’esprit, mais leur vie était plutôt fermée au monde extérieur.
Ils ne couraient pas après l’argent comme les mercenaires, ne poursuivaient pas l’honneur comme les chevaliers et ne vivaient pas uniquement dans l’ombre comme les guildes de voleurs.
Ils se faisaient simplement confiance et comptaient les uns sur les autres, tout en gardant un peu d’espoir.
Telle fut la première impression que les aventuriers laissèrent à Ricart.
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