Chapitre 107
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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Ode of the Brave ◈
Chapitre 107
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Au milieu d’un col peu élevé se dressait une grande borne de pierre, haute comme les épaules d’un homme. Des caractères grossiers avaient été gravés sur sa surface plane.
« Que ceux qui franchissent cette borne respectent scrupuleusement les règles du Clan Viola. »
On aurait moins dit une simple annonce qu’un avertissement. Pourtant, Ricart sourit en contemplant la borne, vêtu d’une cape et une épée à la ceinture.
« Ricky. »
Marie l’appela depuis quelques pas plus loin. Quand il se retourna, le groupe se tenait au sommet du col et regardait en contrebas, de l’autre côté.
Ricart avait été le dernier à les rejoindre, absorbé qu’il était par la borne. Lorsqu’il arriva auprès des autres, au sommet, un paysage pastoral tout droit sorti d’un rêve s’étendit devant lui.
Il y avait un grand lac, un village sur ses rives et une fumée blanche appétissante qui montait des cheminées des maisons.
Des bovins paissaient tranquillement dans les champs, tandis que des gens pêchaient ou travaillaient la terre.
Le village n’était pas grand, mais semblait tout avoir. C’était le genre d’endroit où l’on avait envie de vivre.
Le terrain descendait en pente douce vers le lac, peut-être avait-on façonné les lieux de cette manière, et un petit château se dressait là.
Comme à Stormhertz, il ressemblait davantage à un manoir flanqué d’une tour défensive qu’à un château. Mais c’était ainsi que se présentaient les châteaux ordinaires à la campagne.
« C’est un endroit sûr, alors vous pouvez vous détendre. Allons-y. »
Bremen, leur guide, prit la parole.
Bremen ouvrit la marche et le groupe le suivit. Ricart avançait sans se presser, observant tour à tour le lac, les champs, un arbre solitaire et les montagnes.
Sur la digue qui traversait le lac et les terres agricoles, les paysans se méfiaient à peine des étrangers. Au contraire, ils les saluaient avec le sourire. C’était étrange.
Les migrants n’arrivaient même pas à leur rendre leur salut. Ils se contentaient de regarder les lieux, stupéfaits. Un endroit pareil existait donc ?
« Là-bas. C’est le quartier général du clan. »
Kaspar prit la parole. Quand Ricart l’avait rencontré pour la première fois, le jeune homme était renfrogné et taciturne, mais il s’était peut-être habitué à Ricart et aux autres. À présent, il prenait même l’initiative de parler.
« Nous allons chercher un endroit où planter nos tentes. »
Bremen s’adressa à Ricart et Marie, qui avaient des liens avec le Clan Viola. Ricart avait aussi une affaire à régler avec le clan : il avait promis de lui présenter Bletter.
« Ah, mais vous ne pouvez plus camper ici. »
Kaspar s’adressa à Bremen.
« Hein ? »
« Tant d’étrangers sont venus s’installer ici sous des tentes que ça a fini par causer toutes sortes de problèmes. Maintenant, ils doivent loger chez l’habitant ou dans une auberge. Sinon, on risque de vous mettre dehors. »
Les règles avaient apparemment changé depuis la dernière fois que Bremen était passé par ici. Comme le territoire était autonome, les règles du clan faisaient pratiquement office de loi.
Le clan décidait de ce qui constituait un crime et de la manière de punir les criminels.
« Les auberges coûtent cher ? Dans ce cas, mieux vaudrait sans doute loger chez l’habitant. »
« Une pièce d’argent par chambre. Le prix comprend l’eau du bain et les repas. Ils feront peut-être une réduction pour les longs séjours, mais je n’en sais rien. »
C’était assez cher. Dans les grandes villes, les bonnes auberges demandaient à peu près le même prix.
À bien y réfléchir, l’endroit n’était pas si accueillant pour les étrangers. On les poussait doucement vers la sortie, sans les chasser ouvertement.
La situation était gênante. Pourtant, c’était précisément grâce à ces règles que le paysage était si propre et pastoral et que les paysans souriaient.
Le clan protégeait les siens et tenait les étrangers à l’écart, afin d’éviter tout conflit entre les deux groupes.
« Et si on ne restait qu’une nuit ? On peut se serrer à plusieurs dans une chambre. »
Ils n’étaient pas complètement démunis. Ils avaient un peu d’argent, mais il fallait en consacrer autant que possible à la nourriture.
« Je vais demander. Ils nous feront peut-être une faveur. Ne déchargez pas vos affaires tout de suite. Suivez-moi, pour l’instant. »
Ricart prit la parole.
Ricart n’avait jamais quitté le clan. Il était simplement parti sans prévenir. Il en restait donc l’un des membres fondateurs ; parler de faveur n’était pas tout à fait juste.
Mais il préférait le dire, au cas où. Ses amis avaient construit leur vie ici sans lui, et il ne pouvait pas se prévaloir de sa position pour imposer sa volonté.
À vrai dire, Ricart était lui aussi un peu nerveux. Est-ce qu’ils m’en voudront d’être parti sans un mot ? Est-ce qu’ils se sentiront trahis ? Est-ce qu’ils me détesteront… ?
Le château se trouvait dans la partie des terres qui s’avançait vers le lac ; une porte barrait donc la bande de terre qui le reliait au reste du territoire.
Des gens vêtus d’habits assortis, presque comme des uniformes d’académie, s’affairaient près de la porte. À la différence des coûteux uniformes de l’Académie de Beringen, ils portaient simplement les mêmes gambisons, capes, pantalons et bottes.
Ils semblaient avoir entre quinze et vingt ans. Certains avaient une épée à la ceinture ; d’autres transportaient des charges et travaillaient sans arme.
Quand Kaspar et Yulia s’approchèrent, les membres du clan parurent les reconnaître. Pourtant, personne ne vint les saluer ni leur parler.
« Vous n’êtes pas si proches que ça ? »
« Ce sont des apprentis ou des aspirants. Beaucoup abandonnent avant de devenir élèves, alors on n’est pas très proches. »
Kaspar répondit à Ricart. Lui et Yulia étaient des élèves et, en tant que disciples directs d’un Maître de l’Épée, ils gardaient généralement leurs distances avec les autres.
« Vous êtes déjà de retour ? J’ai entendu dire que le Gardien vous avait confié une quête. »
Contrairement aux autres, une personne vêtue d’une cape noire s’approcha de Kaspar et Yulia. Une épée pendait à sa taille.
La personne semblait plus âgée que Kaspar, mais lui parlait avec respect.
« Je crois qu’on a terminé la quête, maintenant. Nous avons rencontré notre maître en chemin. »
« Votre maître ? »
« Voici maître Ricky. Et voici madame Marie. »
Lorsque Kaspar présenta Ricart et Marie, le jeune épéiste en cape noire les dévisagea.
« Qui… ? »
« Comment ça, “qui” ? Hunts, tu ne connais même pas les fondateurs du clan ? »
Kaspar fronça les sourcils et le réprimanda. Certains des plus jeunes ne savaient pas grand-chose de Ricart.
« Pas moi. »
Marie rectifia les propos de Kaspar. Les fondateurs du clan étaient Volka, Bori, Delphi et Ricart. Marie les avait rejoints plus tard, après être entrée à l’Académie un an après eux.
Quoi qu’il en soit, Kaspar rabroua l’épéiste, qui semblait plus âgé que lui, puis demanda :
« Le maître est à l’intérieur ? »
Le maître du clan était Volka. Le titre de maître de clan avait quelque peu changé de sens depuis. Il désignait la personne responsable du territoire autonome et du clan dans son ensemble. Volka avait été le premier à occuper cette fonction.
« Oui, il y est. »
« Et mon maître ? »
« Bori est partie pour Adelorne. On a découvert un Codex. »
« Pourquoi un Codex ? »
Ricart les interrompit pour poser la question. Il n’avait pas une très bonne opinion des Codex.
« Je n’en sais pas grand-chose… »
« Notre maître part parfois à la recherche de Codex pour les brûler ou les récupérer. Je ne connais pas non plus les raisons dans le détail. »
Bori cherchait des Codex pour les brûler ? Elle avait peut-être constaté leurs graves effets secondaires et cherchait à les faire disparaître du monde. Quant aux Codex les moins dangereux, elle les conservait à part.
Ricart fut partagé quand il comprit que Bori s’occupait de ce genre de choses. Il trouvait ça triste qu’elle le fasse seule.
« On entre d’abord ? »
Kaspar désigna la porte, déjà ouverte. Sous sa conduite, ils passèrent sans encombre. Même si tout un groupe de migrants en haillons les suivait, les gens se contentèrent de les dévisager bizarrement. Personne ne les arrêta.
La route qui menait au château formait comme un pont naturel au-dessus du lac. Ils la traversèrent et arrivèrent au château.
Les murs n’étaient guère plus que des clôtures, au point qu’on avait du mal à les appeler ainsi. Mais cela laissait entrer beaucoup de soleil et, comme le site formait déjà une forteresse naturelle, de hautes murailles ne semblaient pas nécessaires.
Après avoir franchi la porte du château, Ricart fut un peu surpris de voir à quel point l’intérieur était bien entretenu.
La cour était débarrassée des mauvaises herbes et régulièrement balayée. Les logements des élèves se trouvaient de part et d’autre ; la bâtisse qu’il avait aperçue de loin était le Château intérieur, où semblaient vivre les véritables épéistes du clan.
Des cris d’effort retentissaient quelque part. On aurait dit que quelqu’un enseignait les postures de base.
Ricart et Marie regardèrent autour d’eux, interdits. Ce que leurs amis avaient bâti leur était étranger, mais les touchait profondément. Puis ils entendirent une voix familière.
« Ricky ? »
Ricart se tourna vers la voix. C’était Volka, qui le fixait, les yeux écarquillés.
« Mon Dieu, c’est vraiment toi, Ricky ? »
Volka avait l’air de revoir quelqu’un qu’il croyait mort.
Il attira soudain Ricart contre lui et le serra si fort qu’il aurait presque pu lui briser les os. Sans dire un mot. Ricart avait du mal à respirer, mais ressentait un soulagement indescriptible. Il ne me déteste pas.
Quand ils se séparèrent et se regardèrent, les lèvres de Volka finirent par s’étirer en un sourire. Il prit aussi Marie dans ses bras, puis afficha un large sourire.
« Hé, qu’est-ce que ça veut dire ? »
« À ton avis ? On a appris la nouvelle en chemin, alors on est venus vous voir. »
« Mais qu’est-ce que tu as fabriqué tout ce temps ? »
« J’ai gardé des moutons. »
« Des moutons ? Des moutons d’or, ou quoi ? »
« Non. »
Ricart éclata de rire en retrouvant la façon de parler inchangée de Volka.
« Quand même, Volka, tu as accompli quelque chose d’incroyable. »
« C’est grâce à toi. Après tout, tu as réussi l’opération. »
« … »
Ce qui s’était passé au Temple sacré de l’Ordre n’était pas un souvenir agréable. Volka n’avait pas vu Ricart tirer son épée, mais il avait découvert les conséquences terribles de son acte.
Aussi abominables qu’ils eussent été, la vue de près de plusieurs centaines de corps éparpillés était une horreur indescriptible. Le sang leur montait aux chevilles.
À l’époque, au milieu du silence stupéfait, Bori, qui se trouvait sur place, s’était contentée de dire que Ricart et Marie étaient « partis ».
Volka ne pouvait donc s’empêcher de le dévisager, les yeux écarquillés, maintenant que Ricart se tenait soudain devant lui.
« J’ai entendu dire que Bori était partie chercher des Codex. »
« C’est ça. Ce sont des objets inquiétants, pas vrai ? On n’est pas obligés de s’en mêler, mais on a vu cet endroit. »
Tout le monde avait été traumatisé par le laboratoire d’expérimentation humaine découvert pendant l’opération de répression.
C’était une époque où l’on exécutait des gens en public sur les places des villes et où l’on torturait parfois des prisonniers en leur arrachant la peau. Mais ce laboratoire dépassait de loin ces horreurs.
« Au fait, qui sont ces gens ? »
Volka regarda Bletter et les migrants derrière Ricart. Ils se tenaient là, embarrassés.
« Ce sont des gens avec qui je voyage vers la frontière orientale. Nous sommes passés par ici, mais nous n’avons pas trouvé d’endroit où loger. Ah, voici Bletter. C’était mon aîné à l’Académie, et je me suis dit qu’il pourrait rejoindre le clan… Je me porte garant de lui. »
Ricart se sentit un peu gêné en le disant à voix haute. Bletter s’avança pour se présenter, mais Volka était toujours aussi fougueux.
« Hé ! Je n’ai pas besoin que tu te portes garant, Ricky ! Tu me prends pour qui ? S’il est venu avec toi, c’est déjà un des nôtres. Et bienvenue à vous tous aussi. Tous ceux qui voyagent avec Ricky sont des invités de marque pour moi. Je vais vous trouver des chambres, alors installez-vous aussi longtemps que vous le voudrez. Au fait, vous n’aviez pas une quête ? Vous êtes déjà de retour ? »
Volka regarda Kaspar et Yulia.
« Eh bien… On s’est occupés de la Fraternité de l’épée Ringwald, alors on s’est dit que ça voulait peut-être dire qu’on avait accompli la quête donnée par notre maître : nous faire un nom comme épéistes. »
« La Fraternité de l’épée Ringwald ? Vous deux ? Moi-même, j’aurais du mal à m’en débarrasser. Vous les avez affrontés ensemble ? »
« Eh bien, nous avons reçu de l’aide. Maître Ricky nous a beaucoup aidés… »
« Vous l’avez rencontré en chemin ? Je vois. La chance est aussi une compétence. Mais je suis content que vous soyez sains et saufs. Vous devriez savoir qu’il ne faut pas en faire trop. Pourquoi croyez-vous que Bori vous a confié une quête pareille ? »
« Je suis désolé. Cette fois, j’ai vraiment retenu la leçon. »
« Bien, bien. Ça me fait plaisir. Au fait, pourquoi partez-vous pour la frontière orientale ? »
« Eh bien… Volka, est-ce qu’on pourrait d’abord entrer pour en parler ? »
« Ah, oui. Qu’est-ce qu’on fait à rester plantés là ? Kaspar, Yulia, faites visiter les lieux à ces gens. Ricky, Marie, venez avec moi. »
Volka leur fit signe de le suivre d’un geste ample, puis prit les devants. Mais il boitait.
Quoi ?
Pendant l’absence de Ricart et Marie, Volka avait dû endurer bien des épreuves et des dangers en construisant tout ça. Ricart sentit une douleur lui serrer la poitrine. Marie ressentit la même chose.
Pourtant, Volka était toujours aussi fougueux et solide. La scène faillit tirer des larmes à Ricart, mais il les retint.
Une fois entré dans le Château intérieur, Volka se mit aussitôt à crier :
« Delphi ! Delphi ! Hé, ma femme ! »
Delphi lui répondit de quelque part :
« Hé ! Je t’ai dit de ne pas crier à l’intérieur ! Ça résonne partout ! »
« Comment veux-tu que je ne crie pas ? Sors tout de suite ! »
« Si je sors, tu es mort ! »
« Je m’en fiche de mourir, sors, c’est tout ! »
« Espèce de petit… ! »
Delphi apparut, furieuse. Puis elle vit Ricart et Marie et se figea.
« Ça fait longtemps, Delphi. »
Ricart la salua avec un doux sourire.
Delphi resta un long moment sans bouger, puis se précipita vers eux et se jeta dans leurs bras. Tous trois s’étreignirent et, contrairement à Volka, Delphi fondit en larmes.
« Pardon. Pardon. Pardon… »
Elle n’avait aucune raison de s’excuser, mais Delphi ne cessait de répéter qu’elle était désolée en pleurant.
Gagnés par son émotion, Ricart et Marie se mirent à pleurer eux aussi. Même les yeux de Volka s’embuèrent.
Ils ne savaient pas pourquoi. Était-ce simplement parce que, dans ce monde cruel, se retrouver vivants les bouleversait à ce point ? L’espérance de vie n’était pas longue, surtout pour ceux qui gagnaient leur vie l’épée à la main.
Les membres du clan qui passaient par là les regardèrent, perplexes, sans comprendre ce qui se passait. Certains rebroussèrent même chemin.
Tous les quatre pleurèrent un bon moment, comme s’ils étaient accablés de chagrin. Ce n’était pas qu’une simple émotion. Ils ne pouvaient pas savoir exactement ce que c’était. Leurs cœurs débordaient seulement d’un sentiment que leur esprit ne comprenait pas.
Avec le recul, Ricart se demandait comment ils avaient pu endurer ces épreuves. Sans rien savoir, ils s’étaient heurtés les uns aux autres, brisés, serré les dents et tenu bon jusqu’à en arriver là.
Ricart avait lui-même frôlé la mort plusieurs fois. Ses autres amis aussi.
Ils ne craignaient pas de vieillir. Ils ne regrettaient pas les années écoulées. Seuls un brin de nostalgie, un sentiment inexplicable de perte et un peu de soulagement imprégnaient leurs cœurs.
Ils n’étaient encore que de jeunes gens, à peine sortis de l’adolescence ou dans la vingtaine, et pourtant ce monde brutal les avait poussés dans leurs derniers retranchements depuis l’enfance.
Peut-être leurs larmes étaient-elles une façon de remercier la personne que j’étais à l’époque, et mes amis qui, sans rien savoir, riaient ensemble, unis par la confiance, et avaient réussi d’une manière ou d’une autre à survivre jusqu’ici.
Même si leurs chemins s’étaient séparés, des amis restaient des amis. Amis pour toujours. Voilà ce qu’était le Clan Viola.
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