Chapitre 103
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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Ode of the Brave ◈
Chapitre 103
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* * *
« Sandy me l’a dit, mais… ça fait vraiment huit ans ? »
Bletter déboucha une bouteille en forme de fiole à remède et versa l’alcool dans un gobelet en bois. En le tendant à Ricart, celui-ci remarqua qu’il manquait l’index gauche de Bletter.
C’était un vétéran qui gagnait sa vie avec son épée depuis plus de dix ans. Peut-être que perdre un seul doigt était un prix bien modeste à payer pour garder la vie sauve.
Ricart prit le gobelet et en but une gorgée. C’était un vin agréable, aux tanins bien présents et au léger parfum floral.
Même Ricart, qui ne connaissait pas grand-chose à l’alcool, savait reconnaître un bon vin. Et il comprit aussi que Bletter l’avait sorti exprès pour quelqu’un qu’il n’avait pas vu depuis longtemps.
Une brise venue de la rivière lui caressa le visage. Lorsqu’il se retourna, le soleil couchant se décomposait sur les doux remous de l’eau.
L’endroit ne sentait pas la bouse et était plutôt à l’écart, même si n’importe qui ne pouvait pas s’y installer. Grâce à Bletter, le groupe avait pu camper au bord de la rivière.
C’était comme à l’époque. Bletter avait déjà bu, et ils avaient discuté au bord d’une rivière.
Qu’est-ce qui avait changé ? Le doigt manquant de Bletter ? Ricart, qui avait grandi et beaucoup gagné en taille ?
Ils étaient assis sur une souche et un gros rocher, autour d’une caisse en bois vide qui leur servait de table, à partager quelques verres. S’il y avait une différence, c’était celle-là. À l’époque, Ricart ne buvait pas.
« Sandy va bien ? »
« Je suis désolé pour Sandy, mais c’est ma femme, maintenant. »
« C’est quoi, cette façon de parler ? »
Ricart éclata de rire en entendant le mot « désolé ». Bletter se contenta de sourire faiblement, comme le jour qui déclinait autour d’eux.
« Enfin, Ricky, je me souviens que tu avais bien réussi. Qu’est-ce qui t’amène jusqu’à la Frontière orientale ? »
La renommée de Ricart s’était limitée à celle d’un épéiste de génie. Peu de gens savaient seulement s’il avait participé à ce qui s’était passé dans le Temple sacré de l’Église du Jugement, car les événements n’avaient jamais été vraiment révélés.
Quatre années avaient passé depuis, et seuls ceux qui connaissaient ses exploits d’autrefois s’en souvenaient encore.
Quand on demandait à quelqu’un s’il connaissait la Cape Rouge, la réponse habituelle était : « Ah, ce gamin-là ? Il était incroyable pour son âge. Mais il est encore en vie, au moins ? »
« J’étais simplement curieux. On dit que le dernier espoir se trouve là-bas. »
« … Tu n’as pas changé. Qu’est-ce que tu disais, à l’époque ? Un truc sur la guerre ? »
« Je me demandais si cette guerre en valait la peine. S’il était vraiment nécessaire d’aller jusqu’à Fernland pour se battre dans une guerre sanglante. »
Bletter n’avait pas compris ce que Ricart voulait dire à l’époque, et il n’y comprenait toujours rien. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était le respecter.
Et maintenant, il s’inquiétait moins. Ricart était peut-être plus fort que lui, mais certainement pas plus faible.
« Alors, cette guerre d’il y a longtemps, elle en valait la peine ? »
« Je ne sais pas. On pourrait énumérer des raisons à l’infini. La politique, les exploits, ce genre de choses. Je suis sûr que ça compte pour certains. Mais ne vaut-il pas mieux réfléchir à la façon dont on vit aujourd’hui plutôt que de rester attaché au passé ? Le mauvais peut devenir bon, et le bon peut devenir mauvais. »
« Tu parles comme un vieillard qui a tout vécu. »
« Hahaha… Bref, tu es avec la Confrérie, ou quoi ? Ils n’ont pas l’air d’être une bande très recommandable. »
Bletter avait été aventurier. Il appartenait à la Guilde de Beringen et avait pratiquement vécu en pensionnaire de la Guilde des voleurs de Rainfurt, alors qu’il essayait d’y établir une antenne.
Il but directement à la bouteille et contempla la rivière en parlant, comme autrefois.
« Je ne fais pas partie de leur groupe. Je gagne simplement ma vie avec mon épée. Si la paie est bonne, j’accepte ce qui se présente. Je ne suis plus dans une guilde non plus, alors je ne suis plus aventurier. Les choses ont beaucoup changé depuis la mort de l’Empereur. De nos jours, si on ne possède pas de terres, il faut vivre comme ça. Les gens se dispersent presque à tous vents, clan après clan. C’est pareil dans les autres guildes. »
« … Vraiment ? Pourquoi ? »
« À ton avis ? Il n’y a plus aucun avantage à appartenir à une guilde. Ils n’arrêtent pas de te dire de faire ceci ou cela, et te refilent toutes les corvées. J’ai déjà assez à faire pour survivre. Pourquoi est-ce que je les écouterais ? Il n’y a plus d’Empereur. Les guildes sont donc devenues des organisations privées. »
La mort de l’Empereur semblait avoir eu des conséquences plus importantes que Ricart ne l’avait imaginé. L’Empereur était la source de la légitimité accordée aux aventuriers ; il était donc naturel que tout s’effondre dès que ces fondations commenceraient à vaciller.
Et même si les organisations se désagrégeaient, les gens ne disparaissaient pas. D’innombrables épéistes avaient perdu leur métier ou l’avaient abandonné.
« Et comme tu le sais, la plupart des anciens élèves de l’Académie sont des bâtards. Beaucoup en veulent à leur famille d’origine. J’ai entendu dire que certains s’étaient rassemblés dans le chaos, qu’ils avaient attaqué leur famille et massacré tout le monde. Ensuite, ils prennent sa place. »
« Vraiment ? »
« Je sais. Ça paraît absurde. Mais c’est le genre d’époque qu’on vit. Bien sûr, la plupart se font tuer en essayant, mais certains arrivent à passer entre les mailles du filet. Tout est si chaotique que même les grands seigneurs se contentent souvent d’exiger un serment de loyauté et d’en rester là. Ou alors, ils ignorent tout de ce qui est arrivé à leurs vassaux. »
Certains, comme ceux de l’Église du Jugement, nourrissaient une rancune envers la classe dirigeante. D’autres étaient nés bâtards ou cadets et portaient leur propre ressentiment profond.
Ricart avait été élevé avec bonté. Il n’en voulait donc pas à sa famille et n’avait aucune envie de gravir les échelons.
Mais les autres, eux, étaient différents. Cette époque troublée leur offrait une occasion. L’occasion de s’élever. Et pour la saisir, il suffisait de tuer ses propres parents.
Le Deuxième Prince et le Cinquième Prince, qui se dévisageaient autour du trône de l’Empereur, n’étaient pas fondamentalement différents des autres.
Pourquoi est-ce que je ne pourrais pas devenir seigneur ? Je ferais sûrement mieux. Je n’ai pas droit à la succession ? Alors si je te tue, je l’aurai.
Quand la société sombrait dans le désordre, des désirs que personne n’aurait osé nourrir en temps normal refaisaient naturellement surface. Et en voyant quelqu’un d’autre réussir, les gens se laissaient gagner par l’ambition.
Moi aussi, je peux le faire !
Il y avait aussi des ratés, qui connaissaient une fin misérable. Mais une fois saisis par l’ambition, ils étaient incapables de le voir clairement.
Qui était un voleur, et qui était un brigand ? Dans un monde chaotique, la différence devenait difficile à faire.
« Et l’Académie ? Elle va bien ? »
« L’Académie s’en sort mieux que tout le monde, de nos jours. Quelques-unes ont peut-être fermé, mais celle de Beringen ne fait que prospérer. Il paraît qu’il y a maintenant plus d’élèves issus de familles nobles que de bâtards. Alors les dons affluent de partout, ils ne vivent plus dans un poulailler comme nous, ils portent des uniformes sur mesure bizarres et ils sont meilleurs aussi… On ne me traite même plus comme un ancien. J’ai vingt-six ans, et ils me prennent pour un vieux d’une autre époque. Ça t’arrivera aussi, Ricky. »
C’était une bonne chose que l’Académie se porte bien, même si cela ne signifiait pas forcément qu’elle prospérait d’une façon qui plairait à Ricart.
Ricart était le premier diplômé de l’Académie de Beringen, mais il ne tenait pas à être traité comme quelqu’un de spécial. Même ce statut de premier diplômé n’existait que parce que Carlich lui avait remis de sa propre initiative un document appelé diplôme.
Carlich n’avait donné un diplôme qu’à Ricart. Celui-ci n’avait donc pas fait partie de la première promotion, avec les autres élèves. Il était, au sens propre, le premier diplômé.
À l’origine, l’endroit tenait davantage d’un refuge où l’on rassemblait des enfants abandonnés. Mais les choses évoluaient peu à peu et l’on privilégiait désormais les enfants de familles riches ou assez influentes.
Carlich était au cœur de ce changement et mettait en place un système éducatif. Ricart avait passé ces dernières années à garder des moutons ; il ne savait donc pas exactement comment les choses se passaient là-bas désormais.
« Bref, si vous allez à la Frontière orientale, évitez la route de l’est. Même si vous devez faire un long détour, mieux vaut partir vers le nord. On dit que le royaume d’Adelorne est pratiquement devenu l’enfer, en ce moment. Le nord devrait être plus sûr, au moins. Le Clan Viola y a la situation bien en main. »
« Le Clan Vio… quoi ? »
Ricart s’interrompit, surpris par ce nom familier, tandis qu’il buvait le bon vin et écoutait Bletter.
Bletter semblait ne connaître que des rumeurs et ce que Sandy lui avait raconté sur Ricart lui-même, pas les détails de sa vie.
Contrairement à Ricart, dont les activités s’étaient concentrées dans le nord, Bletter avait surtout travaillé dans les régions centrales et méridionales. Sandy, elle, s’était parfois déplacée pour des missions.
« Le Clan Viola. Il paraît que ces gens ont joué le rôle le plus important pendant l’opération contre l’Ordre. Un prince impérial leur a accordé des terres en personne, ce qui est rare, et leur a aussi reconnu une certaine autonomie. Après eux, les temps ont changé. Les autres aventuriers ont compris qu’on pouvait réussir de cette manière, en clan et sans appartenir à une guilde, et qu’il fallait, au bout du compte, posséder des terres. Même si la plupart des aventuriers, comme moi, continuent à errer à la recherche d’un boulot. »
« Où ça ? Où se trouve le Clan Viola ? »
« À Britzlingen. Il faut trois ou quatre jours pour y arriver d’ici. Enfin, les Neuf Épées de l’Empire, c’est de l’histoire ancienne, maintenant. Seuls ceux qui aiment les histoires en parlaient. Qu’est-ce qu’ils en savaient ? Mais le Clan Viola, c’est autre chose. À l’heure actuelle, c’est le clan le plus puissant de l’Empire. On dit que les criminels n’osent même pas respirer librement dans le coin. Un homme appelé Épée noire est le gardien du clan et, maintenant que les Champions de l’Empereur sont tous hors jeu, c’est peut-être l’homme le plus fort de l’Empire. À moins que l’Épée blanche soit dans les parages. Mais ils sont si loin l’un de l’autre qu’ils ne se rencontreront sûrement jamais. »
« … »
Ricart trouvait étrange d’entendre parler du Clan Viola et de Boribori comme s’ils appartenaient à l’histoire de quelqu’un d’autre. Tant de choses avaient changé, et il n’avait pas été là pour les vivre.
Tout ce qu’il pouvait se dire, c’était qu’ils avaient travaillé dur. Et qu’ils avaient une sacrée endurance. Est-ce qu’ils ne se fatiguaient jamais ?
« Ce n’est pas une Académie, mais ils prennent des disciples, un peu comme dans une école. On dit que les élèves d’Épée noire sont jeunes, mais incroyablement doués à l’épée. Comme toi, Ricky. »
« Haha, je ne suis plus si jeune que ça. Et je suis marié, moi aussi. »
Dix-huit ans, c’était encore jeune. Mais Ricart avait abattu des ennemis redoutables à un âge si incroyablement tendre qu’il avait dépassé l’époque où l’on le trouvait exceptionnel simplement parce qu’il était jeune.
« Ah, la personne de tout à l’heure, c’est ça ? Elle était incroyablement belle. »
« Sandy est belle aussi. »
« Peut-être, pendant trois mois. »
« Moi, ce n’est pas mon cas. »
« Espèce de salaud, tu t’es bien laissé dompter. Pauvre de toi, marié si jeune. »
« Ce n’est pas ce que je voulais dire. »
Ricart rit et secoua la tête. Il n’avait pas rencontré beaucoup d’hommes mariés, mais ils se plaignaient tous. Bletter ne faisait pas exception.
« Et Sandy ? Elle va continuer à faire ce travail ? »
« Elle allaite les enfants, en ce moment. Quand ils seront un peu plus grands, eh bien, tu sais. On ne peut pas rester trop longtemps sans manier une épée. Elle ne pourra probablement plus travailler comme épéiste. Et même si elle reprend, elle aura du mal à retrouver ses anciens réflexes. Elle pourrait se blesser en essayant. Je préférerais qu’elle ne le fasse pas. »
Ricart n’avait pas tenu d’épée depuis quatre ans, et pourtant il ne semblait pas avoir perdu la main. Le perfectionnement technique ne signifiait rien pour lui. Quand il brandissait son épée en suivant son cœur, cela devenait un nouvel art du combat à l’épée.
« Alors, vous allez devoir travailler dur, monsieur Bletter. »
« Oui… »
« Pourquoi ne pas rejoindre un clan ? Le Clan Viola n’est pas le seul au monde. Et vous avez vous-même dirigé un clan, autrefois. »
« C’est bien ça, le problème. À présent, je suis trop fatigué pour repartir de zéro. Mais je ne suis pas assez doué pour que mon expérience compte non plus. Au bout du compte, tout dépend des relations. On entre grâce aux gens qu’on connaît. Pourquoi un clan accepterait-il quelqu’un comme moi, sinon ? »
« Ah bon ? On entre grâce aux gens qu’on connaît ? »
« C’est comme ça que le monde fonctionne, Ricky. »
Comme le disait Bletter, dans un monde dépourvu de critères objectifs pour juger la personnalité ou les compétences de quelqu’un, les recommandations étaient le seul moyen d’intégrer un groupe.
C’était pareil quand on présentait quelqu’un à un seigneur, quand on rejoignait une guilde ou quand on s’engageait dans l’armée. C’était comme ça partout.
Dans un monde aussi dur, il fallait au moins pouvoir compter sur la fiabilité d’une personne en qui avait confiance quelqu’un à qui l’on faisait confiance.
« Alors, faisons comme ça. Venez avec nous à Britzlingen. Je vous présenterai au Clan Viola. J’en fais partie, vous savez. Je suis même l’un de ses fondateurs. »
« … Vraiment ? »
« Bien sûr. On a choisi la violette comme emblème du clan, en symbole de notre amitié éternelle. Vous n’avez rien à faire dans un endroit pareil, monsieur Bletter. Je le sais. »
« J’accepterais volontiers, mais… attendez. Si vous êtes l’un des fondateurs, pourquoi gardiez-vous des moutons ? »
« J’avais simplement envie de me reposer. Enfin, je ne sais pas si ça marchera. Mais rien que poser la question, c’est une occasion, non ? Venez avec nous. »
Bletter n’avait aucune raison de refuser. En des temps aussi dangereux, avoir un emploi stable relevait sans doute du rêve.
Ricart avait proposé ça à la légère, mais les occasions arrivaient souvent avec autant de légèreté que de petits oiseaux bleus.
« Je vais d’abord aller chercher d’autres bouteilles. »
Bletter se leva et s’éloigna. En amateur de bonne chère et de boisson, il semblait vouloir sortir toutes les bonnes bouteilles qu’il avait mises de côté.
Le soleil se coucha et, bientôt, les étoiles fleurirent dans le ciel.
Après avoir refait leurs provisions à Wertheim, Ricart et le groupe partirent vers le nord, accompagnés de Bletter, qui venait de les rejoindre.
Ricart troqua ses vêtements miteux contre un gambison et de vraies bottes, retrouvant l’allure d’un épéiste. Chez un forgeron, il fit remplacer l’ancienne poignée et la garde de son épée.
Lorsqu’il glissa celle-ci dans un fourreau dépourvu de toute décoration inutile et l’attacha à sa taille, il ressemblait beaucoup à celui qu’il était autrefois. Non, il avait désormais l’air encore plus imposant et plus digne, plus grand et plus large qu’à l’époque.
Pourtant, peut-être parce qu’il y était si habitué, il continuait de marcher avec une canne malgré son jeune âge.
Les migrants qui se rendaient à la Frontière orientale avaient l’impression de recevoir plus de luxe qu’ils n’en méritaient en voyageant avec trois épéistes : Ricart, Marie et Bletter.
Engager de bons épéistes pour servir de gardes coûtait cher. S’ils avaient eu les moyens, ils n’auraient jamais eu besoin de quitter leur foyer.
Depuis Wertheim, la route du nord descendait peu à peu vers les basses terres et n’était donc pas plus difficile que d’habitude.
Peut-être pour cette raison, les visages s’étaient éclaircis et les conversations étaient plus nombreuses. Marie semblait elle aussi de bonne humeur et ne cessait de plaisanter. Bletter taquinait le jeune couple.
Même Bremen, le guide toujours inquiet, mit ses préoccupations de côté pour la journée. Chacun prit son tour pour porter le bébé de Dalia, comme si chacun lui offrait sa bénédiction. Il s’appelait Riche, c’est ça ?
Ce serait merveilleux s’ils pouvaient atteindre la Frontière orientale dans ces conditions, mais ce n’était qu’un rêve.
Une route traversait des champs verdoyants, bordés par un très vieux chêne immense.
Mais, au lieu de glands, ses branches portaient des grappes de corps pendus.
On appelait cela un arbre aux pendus. On en croisait de temps à autre en parcourant le monde.
Les rires s’éteignirent net. Plus personne ne parla.
Bremen regarda autour de lui avec vigilance. Tandis que Bletter et Marie veillaient sur le groupe, Ricart s’avança seul pour examiner l’arbre.
Non, il examinait l’état de décomposition des cadavres.
Leurs yeux et leurs lèvres ramollis avaient déjà été entièrement dévorés par les corbeaux et les insectes. Des asticots tombaient en pluie sur le sol, se transformaient en mouches et s’envolaient.
Ricart avança dans l’herbe autour de l’arbre, écrasant les brins sous ses pas, tout en examinant les autres corps.
Une personne ordinaire ne l’aurait pas remarqué, mais Ricart vit que les cadavres n’étaient pas tous décomposés au même degré. Cela signifiait qu’ils étaient morts à des moments différents et que l’on pendait régulièrement des gens ici.
Pourtant, cette scène macabre ne lui permettait pas de savoir si ces actes étaient l’œuvre de gens mauvais ou s’ils relevaient d’un juste châtiment.
Seule une odeur plus infecte encore que celle du fumier qu’il avait senti plus tôt lui piquait le nez.
Mais Ricart ne fronça pas les sourcils. Que les morts aient péché ou non de leur vivant, il avait l’impression de leur rendre un dernier hommage.
Des nuages blancs dérivaient dans le ciel bleu. Ces champs frais auraient été parfaits pour élever des moutons ou des bovins.
En se retournant, il aperçut au loin ce qui semblait être un village. Il n’y avait pas de trace d’incendie, mais pas âme qui vive non plus.
Alors, une jeune voix l’interpella dans son dos.
« Vous êtes des voyageurs ? Vous allez à la Frontière orientale ? »
Ricart se retourna et découvrit un garçon et une fille. Ils avaient l’air d’avoir quatorze ou quinze ans. Même si, si quinze ans signifiait l’âge adulte, garçon et fille n’étaient peut-être pas les termes appropriés.
La jeune fille avait les cheveux châtain roux, serrés en une queue-de-cheval dans le dos. Quant au garçon, il ressemblait un peu à Ricart. À Ricart, à l’époque où sa renommée était à son apogée.
Tous deux portaient une broderie d’hirondelle sur la poitrine et une épée à la taille.
Le vent soufflait dans les champs lorsque Ricart répondit.
« La Frontière orientale. »
« Alors, vous devriez faire demi-tour. Ou partir vers l’est. »
« J’ai entendu dire que l’est était l’enfer. »
« Ici aussi, c’est l’enfer. »
« Alors, où sommes-nous censés aller ? »
« Comment voulez-vous que je le sache ? C’est à vous de décider, non ? Vous venez de Wertheim, c’est ça ? Restez-y quelques mois, puis repartez. »
Le garçon resta silencieux, tandis que seule la jeune fille parlait avec Ricart.
« Et si nous continuons ? »
« Je ne vous le conseille pas. Vous et les gens derrière vous allez mourir. »
« À moins d’avoir du cran. Vous portez des épées. »
Le garçon prit la parole pour la première fois.
Ricart ricana en entendant parler de cran. Quel que soit le nombre de ses adversaires ou leur force, il n’avait jamais évité un combat et n’avait jamais perdu.
« Et vous deux, quel cran vous pousse à rôder dans un endroit pareil ? »
« Ce n’est pas une question de cran. Notre maître nous l’a demandé. Il a dit que chaque bonne personne que nous sauvions nous donnerait une raison de plus de manier nos épées. »
« C’est admirable. Qui est votre maître ? »
« Vous ne nous croiriez pas si on vous le disait. Personne ne nous croit. »
« C’est ça ? »
Ricart se détourna, comme pour leur signifier qu’ils n’étaient pas obligés de répondre s’ils ne le voulaient pas. Il jeta un regard au village lointain, puis retourna vers le groupe.
Bletter, Marie et les autres regardaient dans la direction de Ricart et des deux jeunes.
« Épée noire, Bori. C’est notre maître. »
« Difficile à croire, hein ? »
Le garçon et la fille parlèrent. Ricart se retourna vers eux.
Puis il dit :
« Eh bien, si je vous disais que c’est moi qui ai enseigné à Bori, vous auriez du mal à le croire, vous aussi. »
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