Chapitre 100
WeTried Translations
Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
Discord : <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" class="link" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>
◈ Ode of the Brave ◈
Chapitre 100 : Le berger à l’épée
──────
Porter le cœur de Dieu était comme souffrir d’une maladie. On éprouvait une profonde tristesse pour le monde.
Alors, pour guérir, Ricart avait renoncé à la vie mondaine avec Marie et s’était consacré à garder les moutons. Le soir, il s’endormait en la regardant et, le matin, à son réveil, elle était là.
À vrai dire, il s’agissait plutôt de tuer le temps. Ils faisaient leur travail, parcouraient les champs main dans la main et regardaient le soleil se coucher. Rien de plus.
Sans but ni regret, ils savouraient chaque instant au fur et à mesure qu’il se présentait.
Quand des voyageurs passaient parfois par là, ils leur offraient à manger et leur ouvraient la grange. S’ils n’étaient pas de braves gens, mais de mauvaises personnes, ils les tuaient. C’était leur seul lien avec le monde.
Puis des invités non conviés arrivèrent.
« Je vous avais demandé de garder ça secret… »
Ricart lança ces mots à Bremen tout en faisant entrer les moutons dans la bergerie.
Ils n’en avaient pas beaucoup : quatre ou cinq adultes et trois ou quatre agneaux. Il sépara les petits de leurs mères et les installa dans des enclos distincts.
Les brebis étaient étonnamment peu maternelles. Mieux valait ne pas les laisser ensemble, sauf quand les agneaux avaient besoin de téter.
Après avoir rentré les moutons, Ricart se tourna vers Bremen. À dix-huit ans, il était adulte aux yeux de tous.
Il devait mesurer plus d’un mètre quatre-vingts. Sa carrure était solide, ses épaules larges. Ses manches retroussées dévoilaient des avant-bras qui n’étaient pas monstrueusement épais, mais témoignaient d’une grande force.
« Je suis désolé. Mais nous n’allions pas rester là à laisser les bandits nous attaquer. »
« C’est vrai. »
Ricart regarda vers la grange. Le blessé et quelques autres se trouvaient à l’intérieur, tandis que les autres étaient installés sous des tentes, dehors. À en juger par leur installation, ils ne comptaient pas repartir au bout d’un jour ou deux. Ils devraient attendre que le blessé se rétablisse.
Marie sortit après avoir prodigué les premiers soins au blessé. Elle portait une robe bleue pratique et avait couvert ses cheveux d’un voile blanc, signe qu’elle était mariée.
Elle s’approcha en s’essuyant les mains sur son tablier taché, celui qu’elle portait toujours. Même après l’avoir lavé, les traces de sang ne partaient pas complètement.
Marie était assez grande pour ne dépasser Ricart que de peu en taille.
« Alors ? »
« Une chance sur deux. »
Ricart posa la question, et Marie répondit. Leur échange était dépourvu d’émotion. Une chance sur deux signifiait que le blessé avait autant de chances de vivre que de mourir.
Accoudée à la clôture de la bergerie, le corps de travers, Marie interrogea Bremen. Elle avait quelque chose de plus robuste et d’assuré qu’autrefois.
« Ça fait environ six mois ? Qu’est-il arrivé aux gens qui vous accompagnaient la dernière fois ? »
« Ils sont tous morts. »
« Des bandits les ont attaqués ? »
« Non. »
« Alors, que s’est-il passé ? »
« Ils se sont entretués. La discorde frappe les forts comme les faibles. »
« … »
Ricart et Marie savaient tous les deux que le monde était en plein chaos, mais l’entendre dire ainsi leur laissa tout de même un goût amer.
« Où disiez-vous que vous emmeniez ces gens, à l’époque ? »
demanda Ricart.
« À la frontière orientale. »
« La frontière ? Pas à Fernland ? »
Ricart pencha la tête, sans comprendre tout de suite.
Ils n’avaient guère parlé lors de leur première rencontre. Ce n’est que maintenant que Ricart apprenait où Bremen conduisait ces gens.
« L’expédition est partie il y a un siècle, n’est-ce pas ? Aujourd’hui, c’est devenu une frontière. Un refuge pour ceux qui sont las et épuisés, un havre de salut, leur dernier espoir. »
« Cet endroit-là ? Difficile à croire. »
Ricart se souvenait de Fernland comme d’un enfer qui n’aurait jamais dû exister dans ce monde. Et voilà qu’on en parlait comme d’un refuge, d’un dernier espoir ?
Il avait du mal à le croire. En même temps, cela l’intriguait. Une part de lui se demandait comment c’était possible. Ça ne pouvait tout de même pas être vrai.
« Que vous y croyiez ou non, de plus en plus de gens prennent la route. La plupart meurent en chemin. »
« … Vous y êtes allé, monsieur ? »
« Non. »
« Alors, ce n’est pas une arnaque ? »
Ricart avait toujours eu un certain franc-parler, mais il était particulièrement direct, cette fois.
« Ils sont tous morts avant d’atteindre Rotweil. Vous connaissez la Porte du Géant ? Il faut la franchir pour rejoindre la frontière. Si mon groupe ne se disloque pas d’ici là, je finirai moi aussi par partir vers la frontière orientale. »
Ricart connaissait bien Rotweil. C’était la ville qu’il avait atteinte après avoir traversé Griffinswald, à l’époque où il était étudiant à l’Académie. Alter, c’était ça ? C’est là que se trouvait le chef de branche de la Guilde de Beringen.
Il y avait accepté une mission consistant à poursuivre des déserteurs, et leur rencontre l’avait troublé.
Une immense chaîne de montagnes s’étendait du nord au sud, séparant l’Empire de contrées inconnues. Même en été, le vent qui soufflait des montagnes était froid.
« Quoi qu’il en soit, j’espère que nous ne vous dérangerons pas trop longtemps. Je vais en parler aux autres et voir si nous pouvons au moins vous offrir un veau. »
Comme il n’avait pas d’argent sur lui, il semblait chercher un moyen de les dédommager. Bien sûr, Ricart n’était pas du genre à accepter de l’argent pour ça.
« Ça ira. Ce n’est ni difficile ni gênant. Pas vrai, Marie ? »
Marie acquiesça.
Bremen ressentit une drôle d’impression en observant le couple. On aurait dit des êtres qui dépassaient le commun des mortels.
Ils aidaient les gens sans réagir outre mesure, et en tuaient sans réagir davantage. Ce n’étaient pas des gens ordinaires.
Mais surtout, l’incroyable adresse de Ricart n’avait rien de normal. Il avait décapité des hommes avec un bâton de bois.
Avant même de se demander s’il était habile ou non, on devait se demander si c’était seulement possible.
Voilà pourquoi Bremen était curieux de connaître le passé du jeune homme.
« Puis-je vous poser une question ? Que faisiez-vous avant de devenir berger ? »
Le jeune couple sourit en même temps. Leur sourire était chargé de sens. Désormais, ils pouvaient exprimer toutes ces épreuves et ces souffrances d’un seul sourire.
Bien sûr, tout n’avait pas été difficile. S’ils n’avaient connu que des épreuves, ils ne seraient probablement pas arrivés jusque-là.
« Eh bien, depuis toujours, les héros sont souvent issus du monde des bergers. Les gens l’ignorent, mais ce travail est plus dur qu’il n’en a l’air. Il développe naturellement l’endurance et les aptitudes au combat. »
C’était vrai. Si on laissait les moutons trop longtemps au même endroit, ils mangeaient jusqu’aux racines et ravageaient les terres. Il fallait donc les déplacer sans cesse.
Un berger parcourait montagnes et champs toute la journée. Si des loups ou des bandits apparaissaient, il lui fallait assez de force pour survivre, même s’il ne pouvait pas les vaincre.
Il devait pouvoir se frayer un passage parmi ses ennemis et courir jusqu’au village pour donner l’alerte, ou bien les affronter seul. Dans sa vie précédente, Ricart s’en était souvent chargé lui-même, parce que le village était trop loin. Avec pour seule arme son bâton.
C’était peut-être à cette époque qu’il s’était habitué à se battre seul.
Surtout, garder les moutons exigeait un grand sens des responsabilités. Si l’on en avait envie, rien de plus facile que de voler quelques agneaux.
Ricart répondit de façon évasive, et Bremen esquissa un sourire gêné.
« Ha ha… Vraiment ? Oui, j’en ai entendu parler. »
« Bref, nous ne vous demanderons pas d’argent. Installez-vous à votre aise. Si vous nous donnez un coup de main pendant votre séjour, ce sera bien suffisant. »
Ils pouvaient les aider de bien des façons, par exemple en réparant la bergerie ou en allant chercher de l’eau.
Ricart venait de rentrer après avoir erré plusieurs jours dans les champs. Il entra donc dans la maisonnette pour se reposer.
D’une certaine façon, ils avaient eu beaucoup de chance. Dans ces vastes champs, ils avaient rencontré Ricart au moment où ils avaient besoin de lui. À bien y réfléchir, le monde regorgeait de miracles.
Tandis que Ricart et Marie se dirigeaient vers la maisonnette, les gens les observaient. Conscients qu’ils étaient des invités imprévus et qu’ils n’avaient rien à offrir en retour, ils semblaient profondément mal à l’aise.
Ricart leur adressa un sourire rassurant.
Près de la maisonnette, il ôta sa chemise et se lava avec une louche, puisant dans une jarre qui recueillait l’eau de pluie. Ses muscles fermes luisaient au soleil.
Quand il rentra, Marie retirait son fichu. Elle se retourna en lissant ses cheveux légèrement en bataille. Même après tout ce temps passé à vivre comme une femme de la campagne, sa beauté était éblouissante.
S’il y avait une vérité éternelle pour Ricart, c’était que Marie était la plus belle femme du monde. Il lui prit le visage entre les mains et l’embrassa.
Après s’être occupé de ce qu’ils avaient à faire, Ricart repensa au présent avec son objectivité habituelle. Plus exactement, les mots « frontière orientale » lui restaient en tête.
Les jours qui avaient été un enfer lui revinrent naturellement à l’esprit, mais ils ne lui faisaient pas mal. Il ressentait seulement une sorte de nostalgie pour Caldebert, son premier ami.
S’il avait un regret, désormais, c’était de ne pas être resté un peu plus longtemps aux côtés de Caldebert.
Peu importe à quel point on s’éloignait de la vie mondaine, peut-être était-il impossible de se détacher vraiment du monde.
Il n’avait pas quitté la société parce qu’il en avait eu assez du monde ou qu’il en était désillusionné. Peut-être s’était-il simplement lassé d’avancer sans jamais regarder en arrière.
Le cœur de Dieu… Ricart ne tenait pas à s’encombrer d’un concept aussi grandiose.
Quatre ans. S’il avait souffert d’une maladie, c’était plus qu’assez pour guérir. À présent, il lui arrivait même de se demander s’il avait vraiment été malade.
Garder les moutons à son rythme et sentir la peau de Marie sous ses doigts étaient d’excellents remèdes. Rien de tel pour apaiser le corps et l’esprit.
Mais désormais, ses pensées ne cessaient de dériver vers l’est lointain.
Cette terre avait autrefois été couverte de feu, d’acier, de sang et de morts. Comment avait-elle pu changer au point de devenir le dernier espoir des gens… ?
Après avoir dormi profondément — pas une simple sieste, mais toute la matinée —, il se réveilla dans l’après-midi.
Quand Ricart sortit, le ciel bleu, la chaleur du soleil et la brise fraîche l’accueillirent. Mais même un tel paysage perdait son charme à force de le voir chaque jour.
Deux vaches broutaient paisiblement dans le champ, tandis que leurs veaux ne s’éloignaient pas d’elles.
Les enfants s’amusaient à grimper sur le dos des vaches ou à caresser les veaux. Les plus âgés se relayaient au chevet du blessé et aidaient Marie à transporter des affaires.
Ricart entendit le craquement sec du bois qu’on fendait et se tourna vers le bruit. Un homme coupait du bois à la hache. Il cherchait sans doute à les remercier, même modestement, de les avoir hébergés.
Ce n’étaient pas de mauvaises personnes. Ils avaient l’air simples et honnêtes. Pourtant, puisqu’ils avaient quitté leur foyer pour partir aussi loin, leurs cœurs devaient renfermer de sombres histoires.
Il se trouvait que trois jeunes vauriens du groupe de Bremen avaient été capturés par des bandits. Il ne restait donc que trois hommes adultes, dont l’un était blessé et se battait pour survivre.
De plus, Bremen était âgé. Entre lui et Hartmann, Hartmann était pratiquement le seul homme valide capable de tenir son rôle.
Ricart n’avait pas besoin d’entendre leur histoire pour savoir à quel point ce groupe était vulnérable. Il ne voyait que des femmes et des enfants.
Sentant une présence derrière lui, il se retourna et aperçut un garçon qui devait avoir huit ou neuf ans. Il se tenait là, hésitant, les deux mains cachées dans son dos.
« Tu as besoin de quelque chose ? »
« Ah, non, c’est juste que… ça… »
Gêné, le garçon sortit quelque chose de derrière son dos. C’était une couronne de fleurs, décorée de fleurs printanières rouges, jaunes et blanches.
Ricart pensa soudain à Boribori, qui aimait les fleurs, et sourit sans le vouloir. Est-ce qu’elle les aimait toujours ?
« Je suis désolé. Je n’ai rien d’autre… »
« Qu’est-ce que tu racontes ? C’est un cadeau magnifique. »
Ricart accepta la couronne et la posa sur sa tête. Elle lui allait étonnamment bien. Le garçon avait dû observer de loin la taille de sa tête.
Quand Ricart accepta son cadeau avec joie, le garçon sembla se détendre un peu.
« Comment tu t’appelles ? »
« Roy. »
« Moi, c’est Ricky. Enchanté. Installe-toi aussi confortablement que tu veux ; ne t’inquiète pas de ce que je pourrais penser. »
« Merci. »
Peut-être de nouveau gêné, Roy courut vers son père. Hartmann, qui fendait du bois tout en les observant, passa un bras autour de son fils et s’inclina légèrement devant Ricart.
Ricart lui rendit son salut, puis se dirigea vers la bergerie et fit sortir les moutons. Appuyé sur son bâton, il partit dans les champs.
À son retour, vers le soir, le blessé était mort. Il avait trois filles et un fils. Pourtant, ses enfants ne pleurèrent pas devant sa tombe.
Ce n’était pas qu’ils n’étaient pas tristes. Ils vivaient à une époque où la mort était devenue familière et l’acceptaient comme une réalité quotidienne. Les enfants de cette époque savaient que la mort n’était jamais loin. Et puisque leur père avait été blessé, sa fin n’était pas tout à fait inattendue.
Mais surtout, l’angoisse et l’inquiétude de savoir comment ils allaient vivre désormais étouffaient leur chagrin.
Le lendemain, le groupe de Bremen replia ses tentes et se prépara à partir. Ils ne supplièrent pas Ricart de leur accorder davantage de faveurs. Reconnaissants pour ce qu’ils avaient reçu, ils reprirent simplement la route.
Ricart et Marie les regardèrent partir, debout côte à côte. Ils mourraient probablement. Une violence soudaine les frapperait avant même que la discorde ait le temps de s’installer.
Marie prit la parole.
« Tu veux les suivre ? »
« … Ouais. Allons-y. »
Il n’avait pas besoin d’une grande résolution pour mettre fin à quatre années passées à garder les moutons.
Tout comme ils avaient soudainement renoncé à la vie mondaine, ils n’avaient qu’à reprendre leur chemin.
Ricart et Marie entrèrent dans la maisonnette, soulevèrent les planches du plancher et en sortirent le matériel qu’ils avaient enterré depuis longtemps.
L’épée sacrée — ou peut-être épée démoniaque — était enveloppée dans un tissu. Ricart ne l’avait pas regardée depuis qu’il l’avait utilisée une fois. Sa poignée et sa garde étaient rouillées et si usées qu’elles ne servaient plus à rien. Il devrait probablement aller chez un forgeron pour les remplacer.
Pourtant, la lame brillait d’un éclat tranchant, presque surnaturel, comme si elle était enchantée, alors qu’il ne l’avait pas entretenue une seule fois.
Marie s’était habillée pour voyager, mais Ricart avait tellement grandi que ses anciens vêtements ne lui allaient plus. Les seules choses qu’il pouvait reprendre de son ancienne vie étaient son épée et sa cape rouge.
Une cape rouge sur des habits de berger miteux. Cela ne lui allait pas du tout, mais il n’y pouvait rien.
Après avoir rassemblé leurs affaires, le jeune couple se rendit à la bergerie et libéra simplement les moutons dans les champs. Ils auraient très bien pu les vendre dans un village ou une ville voisine, mais ils n’en firent rien.
Ricart se contenta de regarder les moutons s’éloigner à travers les champs. Marie l’observa et dit :
« Ricky, comme ça, on dirait une sorte de magicien. »
C’était ridicule, mais elle n’avait pas tort. Il portait des vêtements miteux et une cape rouge, tenait une épée d’une main et s’appuyait sur un bâton de l’autre. Il avait effectivement l’air assez comique.
Marie avait trouvé le moyen d’emporter la couronne de fleurs et la posa sur la tête de Ricart. Il avait l’air encore plus ridicule, et elle éclata de rire toute seule.
Ricart sourit lui aussi.
« Allons-y. »
Appuyé sur son bâton, Ricart partit avec Marie rejoindre ceux qui entamaient un long voyage. Sa cape rouge flottait au vent.
Chapitre 20 : Le berger à l’épée. Fin.
Rejoignez notre Discord : <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" class="link" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>