Chapitre 4
La colonne apparut d’abord comme une tache plus sombre sur le gris uniforme de la steppe, puis se résolut, à mesure que la lumière gagnait en netteté, en une masse mécanique et humaine d’une ampleur qui aurait suffi, à elle seule, à briser le moral de troupes moins disciplinées.
Braun les compta sans bouger un muscle, allongé dans la neige, les jumelles serrées contre son visage avec une telle force que le métal glacé lui brûlait presque la peau. Des camions Studebaker américains roulaient en file, leurs moteurs tournant avec une régularité insultante dans un froid qui aurait dû, par toute logique, les paralyser comme il avait paralysé les leurs. Les soldats soviétiques marchant à pied entre les véhicules portaient des pelisses épaisses, neuves, des bottes de feutre qui n’avaient manifestement jamais connu la gangrène que Braun observait chaque matin sur les pieds de ses propres hommes. Ils avançaient avec cette décontraction particulière des troupes qui se savent en position de force écrasante — sans flanc-garde renforcée, sans cette tension nerveuse permanente qui tenait les Allemands éveillés malgré l’épuisement.
Quelque chose se contracta dans la poitrine de Braun, une rage froide, presque scientifique dans sa précision, devant cette disproportion de moyens. Ce n’étaient pas des soldats supérieurs. C’était une industrie supérieure, des usines de l’Oural et des chaînes de montage du Michigan qui rendaient possible cette aisance matérielle, là où ses propres hommes coupaient leur pain au gel à la hachette.
Il attendit. Ce n’était pas de la patience au sens vertueux du terme — c’était un calcul, posé et froid, sur la zone exacte où l’effet de l’embuscade serait maximal. Il laissa les premiers véhicules s’engager profondément dans le goulet, puis encore davantage, jusqu’à ce que la moitié de la colonne se trouve effectivement encaissée entre les deux parois du ravin, sans aucune possibilité de manœuvre latérale.
Il leva la main droite.
Le signal partit en silence, transmis de regard en regard le long de la crête, jusqu’à l’équipe de génie postée près des charges.
L’explosion ne ressembla à rien de ce que Braun aurait pu attendre d’une détonation classique. Le gel et l’épaisseur de neige étouffèrent le bruit en un grondement sourd, presque mat, comme un coup de poing donné contre une porte capitonnée — suivi, immédiatement, d’un fracas d’une nature totalement différente : le craquement profond et multiple du surplomb de glace qui se détachait de la paroi, entraînant avec lui deux arbres morts dans une masse de débris blancs et noirs qui s’abattit sur la tête de la colonne avec la violence indifférente d’une catastrophe naturelle.
Le premier Studebaker disparut littéralement sous l’avalanche, sa cabine s’écrasant dans un grincement de tôle tordue, ses roues arrière encore tournant dans le vide quelques secondes avant de s’immobiliser. Le véhicule suivant, incapable de freiner à temps sur la piste verglacée, vint s’encastrer dans les débris, achevant de sceller le goulet. La colonne soviétique se trouvait coupée en deux sections distinctes, sans aucun moyen de communication immédiat entre elles, prise au piège dans un corridor de glace et de roche d’à peine deux cents mètres de long.
C’est à cet instant précis que Braun donna le second signal.
La MG42 ouvrit le feu.
Le son qu’elle produisait n’avait rien de commun avec l’image populaire du crépitement de mitrailleuse. C’était un déchirement continu, une sorte de hurlement mécanique de toile qu’on arracherait sans interruption, mille deux cents coups par minute fusionnés en un seul cri métallique soutenu. Depuis l’enfilade parfaite que la topographie leur offrait, les balles balayèrent la piste dans toute sa longueur, ne laissant littéralement aucun angle mort aux hommes qui sautaient en désordre des camions immobilisés.
Braun observait avec une attention presque clinique le ballet macabre qui se déroulait en contrebas. Les soldats soviétiques, pris au dépourvu, tentaient de se disperser hors de la piste, mais la neige profonde sur les bas-côtés ralentissait chacun de leurs mouvements, les transformant en cibles immobiles pendant des secondes interminables — le temps exact qu’il fallait à la MG42 pour balayer une nouvelle section du couloir. Les corps s’effondraient par paquets entiers, certains encore agrippés aux ridelles des camions qu’ils tentaient d’évacuer, d’autres fauchés en pleine course, les bras encore tendus vers un abri qu’ils n’atteindraient jamais. La neige, sous l’effet cumulé de tant d’impacts, commençait à se teinter d’un rouge sombre qui contrastait violemment avec le blanc immaculé du reste du paysage.
Quelques officiers soviétiques, plus aguerris ou simplement plus rapides à comprendre la situation, parvinrent à rassembler une poignée d’hommes près de la seconde section de la colonne et entreprirent de mettre en batterie un mortier léger. Braun les vit s’agiter autour de la pièce, gestes saccadés, criant des ordres que la distance et le vacarme rendaient inaudibles.
Ils n’eurent pas le temps de tirer un seul coup.
Loin derrière, en direction des tranchées initiales que le détachement avait quittées la nuit précédente, un grondement d’artillerie roula soudain sur la steppe — sourd, lointain, mais parfaitement audible malgré le chaos du combat rapproché. Hopeniem venait de déclencher la diversion frontale, lançant ses soixante éclopés et le peu d’obus de mortier restants contre l’arrière supposé de la colonne soviétique, dans un simulacre d’attaque bien plus modeste qu’il ne le paraissait depuis cette distance.
L’effet psychologique fut immédiat et disproportionné. Pris entre le massacre qui se déroulait dans le goulet et cette nouvelle menace surgie de leurs arrières, sans aucun moyen d’évaluer le nombre réel d’assaillants, les officiers soviétiques survivants ne pouvaient tirer qu’une seule conclusion logique, bien qu’erronée : un encerclement par des forces allemandes bien supérieures à ce qu’ils avaient anticipé. La cohésion du commandement, déjà fragilisée par le choc initial, se rompit en quelques minutes. Ce qui restait d’organisation tactique au sein de la colonne se dissolut en un chaos individuel, chaque homme cherchant désormais sa propre survie plutôt que l’exécution d’un ordre quelconque.
Braun observait, depuis sa position en hauteur, des soldats soviétiques abandonner les camions pourtant encore intacts pour fuir à travers la steppe à découvert, où ils n’offraient plus que des cibles isolées et faciles aux tireurs allemands postés sur la crête. D’autres tentaient, dans un réflexe désespéré, de gravir l’à-pic enneigé du ravin lui-même, s’enfonçant jusqu’à la taille dans la neige, offrant leur dos sans protection au feu mesuré des Kar98k qui les abattaient un par un avec une régularité presque administrative.
Il fit glisser une nouvelle bande de munitions dans le chargeur de son propre fusil, ses gestes d’une lenteur calculée, sans la moindre précipitation. La boucherie, en contrebas, n’était pas terminée — des poches de résistance subsistaient encore, des hommes isolés continuaient de se battre ou de fuir entre les véhicules en flammes — mais l’issue, désormais, ne faisait plus aucun doute. Le rapport de force d’un contre trois venait de s’inverser entièrement, non par un miracle, mais par la seule application méthodique d’un terrain correctement lu et d’une topographie correctement exploitée.
La victoire, déjà, n’était plus qu’une question de temps et de munitions restantes.