Chapitre 5
Le silence revint progressivement, comme une marée se retirant après une vague trop haute.
Il ne s’agissait pas d’un silence absolu — un camion à l’arrière de la colonne brûlait encore, son moteur éventré crachant une fumée noire et grasse qui montait droit dans l’air immobile avant de se diluer dans la brume grise du matin — mais des coups de feu isolés, sporadiques, qui ponctuaient désormais le paysage à la place du fracas continu de l’embuscade. Çà et là, un gémissement montait de la neige, vite réduit au silence par une détonation unique et sèche.
Braun descendit de la crête à la tête d’un groupe restreint, ses bottes s’enfonçant dans une neige qui n’était plus blanche. Elle avait pris, sur toute la longueur du goulet, une teinte rosâtre et boueuse, mélange de sang gelé, de terre retournée et de débris métalliques, une texture nouvelle que la bataille avait imposée au paysage comme une signature.
Les hommes progressaient entre les corps avec une méthode dénuée de toute hâte. Ce n’était plus le moment du combat, mais celui, plus prosaïque, de la vérification. Chaque silhouette étendue dans la neige était examinée d’un regard rapide ; celles qui respiraient encore, qui gémissaient ou tentaient un geste, recevaient sans délai un coup de grâce au pistolet, une balle unique dans la tempe ou la nuque, administrée avec l’indifférence technique d’un geste d’entretien plutôt que d’un acte de violence. Aucun médecin n’accompagnait le détachement. Aucune réserve de morphine n’existait au-delà de ce qui était strictement réservé aux blessés allemands eux-mêmes, et ceux-là se comptaient déjà en nombre suffisant. Un prisonnier blessé représentait une bouche à nourrir, un poids à transporter, un risque à surveiller — une dépense que l’arithmétique de la survie ne pouvait tout simplement pas couvrir.
Braun observait cette procédure sans qu’aucun muscle de son visage ne trahisse la moindre réaction. Il l’avait lui-même ordonnée, implicitement, par l’application stricte d’une règle qui n’avait jamais eu besoin d’être formulée à voix haute tant elle s’imposait d’elle-même depuis des mois sur ce front. Ce n’était ni de la cruauté gratuite ni un plaisir sadique — c’était une économie de guerre, aussi froide et nécessaire que le dégraissage des culasses ou le débitage d’un cheval mort.
C’est en progressant vers l’arrière de la colonne, là où les camions Studebaker avaient échappé à l’avalanche initiale, que la véritable portée de la victoire se révéla.
Le premier véhicule fouillé livra des caisses de rations américaines, encore scellées, dont l’étiquetage en lettres latines tranchait étrangement avec le décor environnant : viande en conserve, blocs de chocolat compact, cartouches de cigarettes alignées avec une régularité industrielle. Le deuxième camion contenait des bidons de carburant d’une qualité que Braun reconnut immédiatement à l’odeur et à la fluidité du liquide malgré le froid — un carburant additivé, conçu pour ne pas geler, contrairement à celui que la Wehrmacht distribuait à ses propres unités et qui se solidifiait en gelée inutilisable dès que le thermomètre chutait sérieusement. Le troisième, enfin, révéla ce que Braun considéra, sur l’instant, comme la prise la plus précieuse de toutes : des piles entières de manteaux d’hiver soviétiques, doublés, conçus par une administration qui avait au moins compris, elle, ce que représentait un hiver russe pour un corps humain non préparé.
Trois cent dix-sept hommes vêtus de capotes allemandes standard, inadaptées, rongées par des semaines d’humidité et de gel répétés, venaient de récupérer de quoi s’habiller deux fois.
Braun se permit, pour la première fois depuis des semaines, une pensée qui ressemblait presque à de la satisfaction — non pas un sentiment de triomphe martial, mais quelque chose de plus froid, de plus comptable : l’équation de la survie, jusque-là si défavorable, venait de basculer d’un coup d’un seul.
C’est en contournant l’arrière d’un des camions encore fumants qu’il tomba sur l’officier.
L’homme était adossé contre une roue, jambes étendues dans la neige rougie, le ventre traversé par un éclat qui avait dû le clouer là dès les premières secondes de l’embuscade. Il respirait encore, par saccades courtes et sifflantes, mais son regard, lorsqu’il se posa sur Braun, ne portait aucune supplication. Seulement une haine froide, intacte, presque clinique elle aussi — celle d’un homme qui savait précisément ce qui l’attendait et refusait, par une forme de dignité minérale, d’en quémander le report.
Braun s’agenouilla à distance respectueuse, sans hâte. Il ne posa aucune question. Il avait appris depuis longtemps que les officiers de cette trempe ne parlaient jamais, et que perdre du temps à l’interrogatoire d’un homme mourant relevait du même gaspillage que de soigner un blessé incurable. Il se contenta de fouiller, d’un geste sec, la tunique de l’homme, et y trouva ce qu’il cherchait : une carte d’état-major soviétique récente, encore pliée selon les plis administratifs réglementaires, ainsi qu’un ordre de marche manuscrit, signé d’un nom que Braun ne connaissait pas mais dont le sceau indiquait clairement une émanation du commandement de secteur. Des renseignements d’une valeur tactique immédiate.
L’officier le regardait faire sans un mot, sans un geste de résistance — seulement cette haine muette qui ne faiblissait pas, même à l’article de la mort.
Braun ressentit, en cet instant précis, quelque chose qui n’avait rien à voir avec de la pitié — un respect froid, presque professionnel, pour cette rigidité terminale qui ressemblait, par un curieux effet de miroir, à celle qu’il s’efforçait lui-même de maintenir en toutes circonstances. Cet homme mourait comme un soldat mourait, sans theatre, sans bassesse. C’était, dans l’univers mental de Braun, la seule forme de noblesse qui survivait encore à la guerre industrielle.
Il leva son pistolet, visa la tempe, et tira.
Le convoi s’ébranla un peu avant midi — une dizaine de Studebaker capturés, désormais conduits par des chauffeurs allemands qui découvraient avec un mélange de stupeur et de gratitude amère la douceur d’un moteur qui démarrait sans lutte, la chaleur diffuse d’une cabine isolée du vent. Au loin, vers les anciennes lignes, le grondement de la diversion d’Hopeniem s’était tu depuis un moment déjà — signe que le simulacre avait fait son office et que les soixante éclopés laissés en arrière avaient, eux aussi, survécu à leur propre rôle dans cette mécanique.
Braun s’installa à l’avant du véhicule de tête, sentant pour la première fois depuis des semaines une chaleur réelle remonter le long de ses jambes, dégeler quelque chose d’engourdi qu’il avait fini par croire perdu. Le paysage défilait derrière la vitre embuée, le même blanc indifférent qu’auparavant, mais que Braun regardait désormais avec un calcul différent.
Trois cent dix-sept hommes n’étaient plus des spectres voués à une mort lente par le gel et la faim. Ils possédaient désormais de l’acier capturé, du carburant qui ne gelait pas, des manteaux conçus pour cette terre, et du pain qui n’aurait peut-être plus besoin d’être taillé à la hachette. L’équation, pour la première fois depuis le début de cet hiver, penchait en leur faveur.
Cela ne durerait pas. Braun le savait avec la même certitude froide qui gouvernait chacune de ses pensées. Mais pour l’instant, c’était suffisant.