Chapitre 3
Le tri commença sans discours
Hopeniem ne fit aucun rassemblement, aucune allocution destinée à galvaniser quiconque. Il se tenait simplement à l’entrée de l’abri principal, une lampe à la main, et désignait les hommes un par un, dans une file qui se formait spontanément à mesure que la nouvelle se propageait à voix basse de poste en poste. Trois cent dix-sept silhouettes, et il fallait en extraire celles qui marcheraient encore debout dans quatre heures.
Le critère n’avait rien d’arbitraire. Hopeniem demandait à chacun de faire dix pas dans la neige profonde, hors du sentier tassé par les bottes successives, et il observait. Ceux dont les jambes tremblaient à la cinquième enjambée étaient renvoyés sans commentaire vers la tranchée. Ceux qui boitaient, qui traînaient un pied dont l’orteil avait viré au gris sale de la nécrose, subissaient le même sort. Schreiber fut de ceux-là. Braun le vit s’écarter de la file sans un mot de protestation, le visage fermé sur une résignation que la douleur avait depuis longtemps rendue muette. Il n’y eut pas un regard d’excuse échangé entre eux. Il n’y avait rien à excuser : c’était de l’arithmétique, et Schreiber, en bon soldat de cette compagnie, le comprenait aussi bien que Braun lui-même.
À ceux qui restaient en arrière — une soixantaine d’hommes, blessés légers, malades, porteurs de gelures trop avancées pour la marche — Hopeniem donna des instructions précises, presque administratives dans leur sécheresse : entretenir des feux espacés tout au long de la ligne de tranchée, tirer quelques cartouches isolées à intervalles irréguliers durant la nuit, maintenir l’illusion d’un effectif complet et alerte. Si la colonne soviétique sondait leur front pendant l’absence du détachement principal, ces hommes mourraient probablement, en infériorité numérique écrasante, pour gagner aux autres le temps nécessaire à l’exécution du plan.
Personne ne le dit à voix haute. Personne n’en avait besoin. Braun observa cette répartition silencieuse avec la même froideur qu’il appliquait au reste : ces hommes constituaient une dépense, au même titre que les vingt-trois obus de mortier comptés la veille, et une dépense ne se discute pas, elle se budgétise.
Cent cinquante-deux hommes mobiles se rassemblèrent dans l’obscurité totale, sans une lampe allumée, sans un mot échangé au-delà du strict nécessaire transmis de bouche à oreille. Braun en prit la tête. Hopeniem resterait au QG pour superviser la diversion frontale prévue à l’aube — un détail tactique que Braun n’avait appris que deux heures plus tôt, et qui ne l’avait pas surpris : Hopeniem ne confiait jamais à un subordonné une mission qu’il aurait pu accomplir personnellement, sauf lorsque sa propre présence ailleurs servait mieux l’ensemble du plan.
La marche commença un peu avant minuit.
Le ravin s’enfonçait dans le paysage comme une cicatrice sombre entre deux pans de steppe blanche, bordé d’arbres squelettiques dont les branches nues griffaient les visages au passage avec une précision presque délibérée. La neige, ici, n’avait pas la consistance tassée des sentiers de la ligne de front. Elle montait par endroits jusqu’à mi-cuisse, une masse cotonneuse et trompeuse qui engloutissait chaque pas et le rendait à grand prix, exigeant de chaque homme un effort que ses muscles, déjà rongés par des semaines de sous-nutrition, n’auraient jamais dû pouvoir fournir.
Aucune cigarette. Aucune lumière. Le moindre point rouge incandescent, dans cette obscurité, se serait vu à des centaines de mètres et aurait signé l’arrêt de mort du détachement entier. Braun avait fait passer la consigne deux fois, avec la même sécheresse glaciale : un homme surpris à fumer serait abattu sur place, sans procès, sans hésitation, parce que sa vie individuelle ne valait objectivement rien comparée à celle des cent cinquante et un autres qu’il aurait trahis par sa négligence.
Le seul bruit toléré était celui qu’on ne pouvait pas supprimer : le crissement sourd et répété de la neige sous les semelles, un grincement sec et cristallin qui semblait à Braun, dans le silence absolu de cette nuit sans lune, résonner comme un tambour. Il savait, intellectuellement, que ce bruit ne portait pas à plus de quelques mètres. Il ne pouvait s’empêcher, malgré tout, d’y prêter une attention presque douloureuse, comme si chaque pas risquait de trahir leur position à un ennemi pourtant endormi à des kilomètres de là.
Vers la deuxième heure de marche, un homme s’effondra.
Braun l’entendit avant de le voir — un bruit mat, étouffé par l’épaisseur de neige, suivi d’un silence pire encore que la chute elle-même. Il se retourna. La colonne s’était figée. Le soldat, un jeune Sturmmann dont Braun ne connaissait le nom que par les registres, gisait face contre la neige, immobile, sans un gémissement.
— Relevez-le, dit Braun à voix basse, à l’homme le plus proche.
Deux soldats le redressèrent. Le jeune homme cligna des yeux, hagard, et tenta de se remettre en marche, mais ses jambes refusèrent de le porter au-delà de quelques pas avant qu’il ne s’effondre une seconde fois.
Braun connaissait la règle. Il l’avait lui-même formulée, des heures plus tôt, avec la clarté froide d’un homme qui refuse de se mentir sur le prix d’une opération militaire : aucun arrêt prolongé, aucun homme porté, aucune perte de temps qui mettrait en péril l’ensemble du détachement pour sauver un seul de ses membres. Le froid, lui, n’attendait personne, et l’aube non plus.
— Laissez-le, dit Braun.
Aucune hésitation perceptible dans sa voix. Les deux soldats relâchèrent leur prise, et le jeune Sturmmann resta là, dans la neige, sa silhouette s’effaçant déjà derrière eux à mesure que la colonne reprenait sa marche sans un regard en arrière. Braun ne se retourna pas non plus. Il savait que l’image — un corps abandonné, vivant encore, dans un froid qui finirait le travail en moins d’une heure — resterait gravée quelque part en lui, dans ce recoin qu’il avait appris à sceller depuis longtemps. Cela ne changeait rien à la décision. La décision était la seule possible.
Ils atteignirent le point indiqué sur la carte un peu avant trois heures du matin.
Le ravin, à cet endroit précis, surplombait d’une dizaine de mètres l’unique piste praticable que la colonne soviétique devrait nécessairement emprunter pour rejoindre le nœud routier — un goulet naturel resserré entre la pente abrupte et un second escarpement rocheux de l’autre côté, sans aucune voie de contournement possible dans un rayon de plusieurs kilomètres. Hopeniem avait choisi son terrain avec la précision d’un joueur d’échecs identifiant la seule case où l’adversaire serait contraint de se découvrir.
Braun fit installer la MG42 dans une encoche naturelle de la roche, à demi dissimulée par un enchevêtrement de branches mortes, orientée pour prendre la piste en enfilade sur près de deux cents mètres. L’arme avait été purgée à l’alcool une dernière fois avant le départ ; il ne restait quasiment plus de réserve pour la suite, mais une arme qui s’enraye au moment du déclenchement ne valait rien, et ce moment-là comptait plus que tous les autres.
Plus loin, en amont sur la pente, une équipe de génie installa avec une lenteur méticuleuse des charges explosives rudimentaires sous deux arbres morts et un surplomb de glace fragilisé par le dégel partiel de l’après-midi précédent, suivi du regel nocturne — une masse instable qui, correctement détonée, s’effondrerait sur la piste avec assez de violence pour écraser ou immobiliser les premiers véhicules de la colonne.
Puis il ne resta plus rien à faire que d’attendre.
Les hommes se couchèrent dans la neige, à plat ventre, immobiles, fusils calés contre l’épaule. Le froid, à cette heure, avait encore gagné un degré supplémentaire de cruauté — cette plage nocturne, juste avant l’aube, où la température chutait toujours à son minimum absolu, comme si la nuit elle-même rassemblait ses dernières forces avant de céder. Braun les observait, allongés en ligne le long de la crête, et il ne voyait plus que des formes blanches, indistinctes, des statues de givre que seul un mouvement occasionnel de respiration distinguait encore des cadavres qui servaient de remparts sur la ligne de front.
Il tira de sa poche sa montre à gousset — un objet de famille, hérité de son grand-père, l’un des seuls vestiges de cette autre vie qu’il conservait encore sur lui. Le mécanisme, ralenti par le froid, semblait hésiter entre chaque tic-tac, comme si même le temps lui-même refusait d’avancer normalement dans ce paysage. Il la rangea sans un mot.
Sa pensée, dans cette attente qui s’étirait au-delà de toute mesure raisonnable, ne portait sur aucune angoisse personnelle. Elle restait strictement arithmétique : cent cinquante et un hommes contre neuf cents, et seule la surprise totale pouvait compenser ce rapport. Si un seul cliquetis d’arme, un seul éternuement mal contenu trahissait leur position avant que la colonne ne soit pleinement engagée dans le goulet, l’opération entière basculerait d’une embuscade calculée à un massacre pur et simple — le leur.
Les premières lueurs grises commencèrent à percer l’horizon, dessinant peu à peu le contour de la piste en contrebas, encore vide, encore silencieuse.
Puis, porté par l’air immobile et glacial de l’aube, un grondement mécanique sourd monta de la steppe — lointain encore, mais régulier, croissant, le bruit caractéristique de moteurs américains tournant sans effort dans un froid qui paralysait tout le reste. La colonne soviétique approchait.
Braun fit glisser, sans bruit, la sécurité de son pistolet. À côté de lui, le canon noir de la MG42 attendait dans l’ombre des branches, immobile, patient.
Le piège était tendu.