Chapitre 2
L’aube ne se levait pas, en décembre, sur ce coin du front. Elle suintait, grise et sale, comme une fuite lente à travers un plafond bas, sans jamais offrir de véritable lumière — seulement une nuance de blanc légèrement moins opaque que celle de la nuit. Braun von Erich marchait le long du parapet en l’observant avec la même indifférence clinique qu’il accordait désormais à toute chose ne relevant pas directement de la survie de sa compagnie.
Le rempart, sous ses bottes, n’était pas fait de sacs de sable. Il n’y en avait plus depuis octobre. C’était de la neige tassée, durcie à la pelle et au froid, renforcée par endroits de blocs plus sombres que Braun ne regardait jamais directement — des formes humaines raidies, empilées les unes sur les autres comme des rondins, recouvertes d’une fine couche blanche qui les rendait presque indiscernables du reste de la fortification. Les hommes de la première vague d’assaut soviétique, ceux que la mitrailleuse avait fauchés en rangs entiers trois semaines plus tôt, servaient désormais de blindage. Le froid les avait pétrifiés dans des postures absurdes, un bras tendu, une bouche ouverte sur un cri que personne n’entendrait plus jamais, et la neige les recouvrait chaque nuit d’un linceul supplémentaire qui comblait patiemment les brèches du parapet. Personne, dans la compagnie, n’en parlait. C’était devenu un simple fait du terrain, au même titre que la pente d’un ravin ou la direction du vent.
Plus loin, dans ce qui avait été un parking de fortune, les camions reposaient sous une carapace de glace, alignés comme des bêtes mortes. Aucun n’avait plus une goutte d’essence depuis onze jours. Le dernier convoi de ravitaillement remontait à une éternité, perdu quelque part dans une congère que personne n’avait la force d’aller dégager. À côté, dans un enclos de fortune fait de branches gelées, les chevaux de réquisition — de petits chevaux russes trapus, capturés en septembre dans une ferme abandonnée — se tenaient debout, immobiles, les côtes saillant sous une peau hérissée de givre. L’un d’eux était mort durant la nuit sans même tomber, figé sur ses quatre pattes par le gel avant que son corps n’ait eu le temps de céder. Braun nota mentalement de le faire débiter dès que la lumière serait suffisante. Rien ne se perdait plus, ici. Rien ne pouvait se perdre.
Il s’arrêta devant la position de mortier, où un servant comptait et recomptait les obus alignés à même la neige durcie — vingt-trois exactement, posés avec un soin presque religieux, comme des reliques dans une sacristie pillée. Vingt-trois obus pour tenir un secteur que l’état-major s’imaginait, sur ses cartes lointaines, armé d’une compagnie entière en pleine capacité de feu.
— Hauptsturmführer.
Le servant s’était figé au garde-à-vous, un obus encore dans les bras, comme s’il craignait d’être jugé pour le chiffre qu’il venait de murmurer à son voisin. Braun se contenta d’un signe de tête sec et poursuivit son inspection.
Devant l’emplacement de la MG42, il s’arrêta plus longuement. L’arme reposait sur son bipied, soigneusement enveloppée d’un sac de toile qui ne la protégeait qu’en apparence. Braun connaissait cette mitrailleuse comme il connaissait peu d’autres objets au monde — une perfection d’ingénierie, capable de cracher plus de mille deux cents coups par minute, un instrument qui avait fait, à lui seul, la différence entre l’effondrement et la tenue de la ligne en plusieurs occasions cet automne. Mais le froid n’avait aucun respect pour le génie allemand. Il s’en prenait au mécanisme avec la même indifférence patiente qu’il appliquait aux hommes : la graisse insuffisamment purgée se solidifiait dans le mécanisme de culasse, transformant cette merveille de cadence en un bloc de métal capricieux qui s’enrayait au moment précis où l’on avait le plus besoin de lui. Le tireur, un jeune Rottenführer aux lèvres fendues par le froid, manipulait la culasse à mains nues malgré l’interdiction, parce que les gants, disait-il, lui faisaient perdre toute sensibilité dans les doigts.
— Elle a tiré cette nuit ? demanda Braun.
— Deux rafales courtes, Hauptsturmführer. Elle a grippé à la troisième. Je l’ai redégraissée à l’alcool, mais nous n’en avons presque plus.
Braun hocha la tête sans commentaire et reprit sa marche.
Les hommes qu’il croisait n’avaient plus grand-chose de soldats au sens où Berlin l’entendait encore, dans ses bulletins triomphants diffusés à la radio. C’étaient des silhouettes voûtées, le visage creusé jusqu’à l’os par des semaines de rations insuffisantes, les yeux enfoncés dans des orbites cernées de noir, mais qui se redressaient malgré tout, par réflexe, lorsque Braun passait devant leurs postes. Ce n’était pas du courage. C’était de la discipline — la sienne, qu’il avait imposée centimètre par centimètre depuis le premier jour de ce désastre, refusant systématiquement la moindre relâche dans la tenue, le moindre abandon dans le maintien. Il savait, avec une lucidité presque clinique, que c’était la seule chose qui les séparait encore d’une masse d’hommes en train de mourir sans organisation. Le sommeil profond, dans ce froid, tuait aussi sûrement qu’une balle ; seule l’astreinte rigide d’un tour de garde respecté à la minute empêchait certains de s’endormir pour de bon, accroupis contre une paroi de terre gelée.
Il revint au QG — l’abri d’Hopeniem — alors que la lumière, telle qu’elle était, atteignait son plafond médiocre pour la journée.
Hopeniem n’avait pas quitté sa carte. Il leva à peine les yeux quand Braun souleva le rabat de toile gelée.
— L’inspection ?
— Vingt-trois obus de mortier. Un cheval mort cette nuit, debout. La MG42 du secteur nord grippe toutes les trois rafales. Aucun camion en état de rouler.
Hopeniem ne nota rien. Il n’en avait pas besoin ; sa mémoire fonctionnait comme un registre comptable où chaque chiffre s’inscrivait sans effort apparent.
Le rabat se souleva de nouveau avant que Braun n’ait pu poursuivre. C’était le même sous-officier que la nuit précédente, le givre encore accroché aux sourcils, mais cette fois son visage portait une tension différente — pas l’épuisement de la veille, quelque chose de plus aigu.
— Sturmbannführer. Rapport de la patrouille de pointe.
— Parlez.
— Une colonne soviétique, Sturmbannführer. Repérée à six kilomètres au sud-est, en marche à travers la steppe. L’éclaireur l’estime à environ neuf cents hommes.
Le silence qui suivit n’avait rien de surpris. C’était le silence de deux hommes qui voyaient une équation se compléter exactement comme ils l’avaient redoutée.
— Direction ? demanda Hopeniem.
— Le nœud routier, Sturmbannführer. Derrière notre position. Ils ne visent pas notre ligne de front. Ils visent à nous couper la route à l’arrière.
— Équipement ?
— Camions américains, Sturmbannführer. Neufs. Bâchés, chenillés pour la neige. L’éclaireur dit qu’ils roulaient sans difficulté apparente là où nos propres véhicules sont ensevelis depuis des semaines.
Braun sentit quelque chose se durcir dans sa poitrine, une colère froide et sans expression qui ne montait jamais jusqu’à son visage. Le Lend-Lease. L’industrie de Détroit qui équipait, à des milliers de kilomètres de distance, l’armée censée les anéantir, tandis que les leurs s’enlisaient avec des graisses inadaptées et des chevaux moribonds.
— Le sous-officier peut se retirer, dit Hopeniem.
Le jeune homme claqua les talons et disparut, laissant retomber le rabat sur le froid.
Hopeniem déplia un instant les doigts gantés sur la carte, comme pour en sentir le relief sous le papier, puis les referma.
— Trois cent dix-sept hommes contre neuf cents, dit-il, sans inflexion particulière, comme on énonce un théorème. Un contre trois, dans la neige, sans appui aérien et sans artillerie de soutien.
— Une attaque de front est un suicide collectif, dit Braun. Attendre ici qu’ils nous encerclent et nous coupent la route en est un autre.
— Vous avez raison sur les deux points.
Braun s’approcha de la carte. Le losange de papier, qu’il avait jugé inutile la veille, retrouvait soudain une fonction : non plus celle de décrire fidèlement le terrain, mais celle de servir de support à une pensée qui, elle, n’avait pas besoin d’exactitude cartographique pour être juste.
— Alors que proposez-vous, Sturmbannführer ? Que nous évacuions le nœud routier sans combattre ?
— Non.
Hopeniem resta un instant silencieux, les yeux fixés sur un point précis de la carte que Braun ne distinguait pas encore. Puis il leva le regard, et il n’y avait dans ses yeux aucune trace de la peur que la situation aurait dû, logiquement, y inscrire — seulement cette résolution chirurgicale, presque inhumaine, que Braun avait appris à reconnaître comme le signe avant-coureur d’un plan déjà entièrement construit dans cet esprit qui ne s’embarrassait jamais de sentiment.
Le doigt ganté de Hopeniem se posa sur un pli sombre de la carte, une ligne sinueuse coincée entre deux courbes de niveau resserrées — un ravin boisé, profond, dont l’épaisseur de neige rendait à première vue le franchissement impraticable.
— Nous n’allons ni attendre, ni charger de front, dit Hopeniem d’une voix monocorde, posée comme une sentence. Nous allons les diviser.