Chapitre 1
La mèche de la lampe à huile crachait plus de suie que de lumière. Braun von Erich regardait cette flamme malade depuis presque une heure, non par fascination, mais parce que c’était la seule chose dans cet abri qui bougeait encore sans qu’on l’y force.
Le bunker n’était pas un bunker. C’était un trou. Une excavation grossière creusée dans la terre gelée, étayée de rondins coupés à la hâte, recouverte d’un mètre de neige tassée qui faisait office d’isolant et de tombeau à la fois. L’air y était à peine moins meurtrier qu’à l’extérieur — on y respirait une buée gercée qui se figeait en cristaux sur les moustaches, sur les cils, sur le col de fourrure élimé de son manteau. Braun avait cessé depuis longtemps de sentir ses pieds. Il savait, avec la précision froide d’un homme qui avait fait des études de médecine militaire avant de servir, que c’était mauvais signe. Que la chair, sous le cuir des bottes, devait déjà virer au violet sale annonçant la nécrose.
Cela n’avait pas d’importance immédiate. Seul comptait ce qui avait une importance immédiate.
Il porta à sa bouche un quignon de pain qu’il venait de détacher à la hachette d’un pain entier — un bloc de seigle compact, gelé jusqu’au cœur, qu’aucune dent humaine n’aurait pu entamer sans cet outil. Le morceau lui resta en bouche comme un caillou, à fondre lentement contre la chaleur dérisoire de sa langue, avant qu’il puisse seulement songer à le mâcher. C’était ainsi qu’on se nourrissait, en décembre, sur cette portion de front que les cartes d’état-major appelaient encore, par habitude administrative, un “secteur”.
Braun von Erich avait grandi dans un manoir de Prusse-Orientale où l’on ne servait jamais le pain autrement que tranché fin, beurré, sur une nappe blanche repassée par trois domestiques. Il ne pensait plus à cette époque qu’avec la distance clinique d’un homme observant un spécimen disparu. Cette vie-là appartenait à un autre monde — un monde aboli, qu’il avait lui-même contribué à abolir en endossant l’uniforme noir, par devoir de caste plus que par conviction. Son père, général de la Reichswehr puis de la Wehrmacht, n’avait jamais aimé le Parti. Il l’avait toléré, comme on tolère un outil grossier mais efficace. Braun avait hérité de ce mépris feutré, de cette aristocratie du dédain : il servait le Reich, pas le Führer ; il servait l’ordre, la discipline, la verticalité d’un monde qui avait un sens — pas les braillements d’estaminet des bureaucrates bruns qui pullulaient désormais dans les arrières, décorés de croix qu’ils n’avaient jamais méritées sous le feu.
À l’autre bout de l’abri, penché sur une carte d’état-major posée à plat sur une caisse de munitions vide, le commandant Karl Hopeniem ne disait rien depuis un long moment. Cela non plus n’était pas inhabituel.
— Cette carte ne vaut plus rien, dit enfin Braun, sans lever les yeux de sa lampe.
— Je sais.
Hopeniem ne discutait jamais l’évidence. Il l’enregistrait, et passait à la suite. La carte indiquait des routes, des cours d’eau, des hameaux aux noms cyrilliques mal transcrits — un réseau de repères qui avait eu un sens en septembre. Depuis, trois tempêtes de neige avaient effacé les chemins, enseveli les ruisseaux sous des congères dures comme de la pierre, et rasé au moins deux des hameaux indiqués, dont les charpentes calcinées ne dépassaient plus aujourd’hui que de quelques centimètres sous le linceul blanc. Le terrain réel n’avait plus rien à voir avec ce losange de papier quadrillé. Seul un homme stupide continuerait à s’y fier. Hopeniem n’était pas stupide. Il s’en servait comme d’un aide-mémoire abstrait, un squelette sur lequel il reconstruisait mentalement, trait par trait, une géographie qu’il devinait plus qu’il ne la lisait.
— Si la météo tient, dit Hopeniem, les Soviétiques ne pourront pas ravitailler leur ligne avant trois jours. Leurs pistes sont aussi mortes que les nôtres.
— Et nos hommes ?
— Les nôtres tiendront un jour de plus que les leurs. Peut-être deux.
Ce n’était pas de l’optimisme. C’était une équation. Hopeniem ne parlait jamais en dehors des équations. Braun avait vu cet homme, en août, faire abattre sans une hésitation perceptible un cheval boiteux dont la viande avait nourri quarante hommes pendant deux jours — et calculer, dans la même phrase, la ration calorique exacte que cela représentait par tête et par jour de combat gagné. Il n’y avait dans cette froideur ni cruauté ni vertu : seulement l’absence totale de ce résidu sentimental que Braun observait encore, parfois avec une certaine gêne, chez lui-même.
C’était précisément pour cela que Braun le respectait. Pas d’affection entre eux — l’affection était un luxe que ni l’un ni l’autre ne pouvait plus se permettre depuis longtemps — mais une reconnaissance mutuelle, sèche et silencieuse, de la compétence de l’autre. Hopeniem savait que Braun exécuterait un ordre absurde sans poser de question inutile, tant que l’ordre avait une logique militaire sous-jacente. Braun savait que Hopeniem ne donnerait jamais un ordre qui n’en avait pas.
Dehors, le vent reprit de la voix, hurlant contre les rondins du toit avec cette insistance animale qui ne cessait jamais vraiment, qui n’était qu’un répit entre deux rafales plus violentes. Quelque part au fond de l’abri, un soldat toussait, une toux grasse et profonde qui n’annonçait rien de bon non plus.
— Schreiber, dit Braun à voix basse, en désignant d’un mouvement de tête la direction de la toux.
— Pied gauche, répondit Hopeniem sans même se retourner. Le Hauptscharführer l’a vu ce matin. Gangrène sèche, stade précoce. Il finira l’hiver, ou il ne le finira pas.
Aucun des deux n’ajouta rien. Il n’y avait rien à ajouter. L’hôpital de campagne le plus proche se trouvait à vingt-deux kilomètres, par une route qui n’existait plus, dans un froid qui tuait un homme immobilisé en moins de deux heures. Schreiber resterait avec son unité parce que c’était, objectivement, son option la moins mauvaise.
Braun rabattit son col et tira de sa poche intérieure, contre sa poitrine — le seul endroit du corps qu’il jugeait encore tiède — une petite boîte de cartouches qu’il avait personnellement dégraissée à l’alcool la veille. La graisse standard de la Wehrmacht, conçue pour des hivers d’Europe occidentale, se solidifiait ici en un bloc cireux qui bloquait les culasses aussi sûrement qu’un grain de sable dans un engrenage. Il l’avait appris à ses dépens en novembre, lorsqu’un tiers de sa compagnie s’était retrouvée avec des fusils inertes au moment précis où l’ennemi chargeait. Depuis, l’ordre courait sur toute la ligne : dégraisser, dégraisser encore, accepter le grippage léger plutôt que le blocage total. C’était une leçon que ni Berlin ni les manuels d’instruction n’avaient anticipée. Le froid russe écrivait lui-même son propre règlement, et il l’imposait par la mort de ceux qui refusaient de l’apprendre.
— Vous avez des nouvelles du secteur sud ? demanda Braun.
Hopeniem laissa passer un silence — pas d’hésitation, simplement le temps nécessaire pour organiser une réponse qu’il savait déplaisante.
— Les Roumains ont reculé sans en informer leur flanc. Les Italiens, à l’ouest, ont abandonné deux pièces d’artillerie intactes pour se replier plus vite. Ils ont laissé le matériel aux Soviétiques, en état de marche.
Braun sentit sa mâchoire se contracter, un réflexe presque involontaire — la seule trace visible, chez lui, de quelque chose qui aurait pu ressembler à de la colère chez un homme moins discipliné.
— Des pièces intactes, répéta-t-il avec un mépris d’une froideur presque clinique. Voilà ce qu’on obtient en allant chercher des alliés dans les bordels de Naples et les tavernes de Sofia.
— Les Hongrois ne sont pas meilleurs, ajouta Hopeniem. Ils combattent quand on les regarde. Le reste du temps, ils négocient déjà avec qui leur survivra.
— Tous opportunistes. Tous prêts à vendre leur secteur pour une nuit de sommeil au chaud.
Il y eut un silence, le genre de silence partagé qui, entre ces deux hommes, valait pour de l’intimité. Puis Braun reprit, d’une voix plus basse, presque réticente à concéder quoi que ce soit qui ressemblât à de l’estime :
— Les Finlandais, en revanche.
— Les Finlandais tiennent leur ligne avec moins d’hommes que nous et plus de froid qu’eux, dit Hopeniem. Ils ne demandent rien. Ils ne reculent pas sans ordre. Ce sont les seuls dont je n’ai jamais eu à vérifier le flanc deux fois.
— Mannerheim sait commander des hommes qui savent mourir sans theatre, dit Braun. C’est plus que je ne peux dire du reste de cette coalition de circonstance.
Ce n’était pas de l’affection non plus. C’était, comme tout chez Braun von Erich, une question d’ingénierie morale : il existait, dans ce chaos de nations rassemblées de force ou d’intérêt sous la même bannière, une hiérarchie objective de la valeur martiale, et les Finlandais s’y trouvaient seuls, tout en haut, avec l’armée allemande — tandis que le reste s’effondrait, couche après couche, dans la boue de leur propre médiocrité.
La discussion s’arrêta net quand le rabat de toile gelée qui faisait office de porte fut arraché de l’intérieur par une main gantée, laissant entrer une bouffée de vent et de poudreuse qui éteignit presque la lampe. Un sous-officier se figea sur le seuil, le visage à peine reconnaissable sous une croûte de givre qui lui était montée des cils jusqu’au front, son casque couvert d’une carapace de glace bleutée. Il claqua les talons par réflexe — un réflexe absurde, ici, dans ce trou, mais un réflexe malgré tout, le dernier vestige d’un monde qui avait eu des règles.
— Sturmbannführer. Hauptsturmführer.
Hopeniem releva enfin les yeux de sa carte inutile.
— Le rapport.
Le sous-officier déglutit. Sa pomme d’Adam, sous la glace qui craquelait sa peau, remonta et descendit une fois, comme s’il cherchait dans son propre corps gelé l’énergie nécessaire pour prononcer le chiffre.
— Revue de l’effectif terminée, Sturmbannführer. Bataillon au complet, blessés transportables et combattants valides confondus.
— Le chiffre, dit Hopeniem, sans la moindre impatience dans la voix, seulement cette exigence sèche qui n’admettait pas de détour.
— Trois cent dix-sept hommes, Sturmbannführer.
Le silence qui suivit n’avait rien de la qualité du silence précédent. Celui-là tombait comme une chape, lourd du poids exact de tout ce qu’il ne disait pas : les centaines d’hommes qui ne répondraient plus à aucun appel, ensevelis quelque part sous cette même neige qui recouvrait le toit de l’abri, ou empilés en remparts grossiers contre le vent, à l’extérieur, leurs corps raidis servant désormais de fortification à ceux qui leur avaient survécu — la dernière utilité tactique d’un soldat mort en territoire hostile.
Braun regarda Hopeniem. Hopeniem regarda Braun.
Ni l’un ni l’autre ne dit rien. Il n’y avait rien à dire qu’un chiffre n’eût pas déjà dit à leur place. Trois cent dix-sept hommes, contre un secteur que l’état-major s’imaginait encore tenu par un bataillon entier. Trois cent dix-sept hommes, et au-delà de la ligne, dans le blizzard qui ne faiblissait jamais vraiment, l’immensité silencieuse et patiente d’un ennemi qui, lui, ne manquait ni de neige, ni de temps, ni d’hommes à perdre.
Le piège de l’hiver venait de se refermer, et tous deux, dans ce trou de terre gelée, le savaient avec la même précision froide.