Chapitre 96
En tant que peuple, ils sont naturellement serviles et dociles. Et non, ils n’en ont pas quatre. Je vous prie de conserver au moins un semblant de tenue dans vos prochaines lettres.
Vaughn Morrow, dans une lettre à Jude Morrow
Solomon se tenait sur le pont de l’Arabella tandis que Manacht apparaissait à l’horizon. C’était une ville de pierre brune aux toits orange. La plupart des bâtiments étaient de hautes constructions à un seul étage, mais on apercevait çà et là des exemples d’architecture drakthique. À mesure qu’il approchait, il remarqua que plusieurs façades étaient ornées de motifs peints. De simples répétitions de losanges, de longues bandes parallèles et des cercles concentriques les recouvraient, tous déclinés en brun, orange et jaune. Leur simplicité et leur régularité leur conféraient une harmonie plaisante à l’œil, tandis que les quelques bâtiments drakthiques détonnaient cruellement par leur manque d’uniformité.
Les quais eux-mêmes étaient principalement de conception drakthique et ressemblaient beaucoup à ceux qu’il avait vus à Ventariss, en plus petit. Plusieurs galions en bois elfique étaient à quai et masquaient la ville, mais on distinguait aussi quelques navires plus modestes. Il aperçut plusieurs petites embarcations de pêche untoss, assez éloignées du galion pour éviter son sillage, et entrevit quatre hommes à quatre bras remontant des filets pleins de poissons.
Maintenant qu’il avait vu Manacht, Solomon, satisfait, regagna sa cabine afin de ne pas gêner les marins tandis qu’ils accostaient. Il ouvrit alors Runes et sceaux avancés et poursuivit son étude. Lorsqu’il avait reçu le tome du monde, il avait été surpris de voir sur sa couverture le titre Méditations de Lady Arbessa, volume un. Pourtant, à l’intérieur, il s’agissait d’un ouvrage officiel de l’Union consacré aux runes et aux sceaux. Il se demanda distraitement s’il serait plus embarrassé d’être surpris en train de lire les écrits de Lady Arbessa ou s’il risquait davantage en étudiant ouvertement la magie à l’aide d’un ouvrage volé à l’Union.
Il songea à reprendre la traduction des journaux de son oncle, mais, comme il en était à peine au-delà de la moitié, il estima préférable de garder la suite pour le voyage de retour. Il avait aussi simplement besoin de faire une pause dans les visions, les rêves et les récits des autres. Il était temps qu’il ait les siens.
Au bout de quelques heures, le navire s’immobilisa au quai. Solomon se retrouva sur le pont, à regarder plusieurs Untoss charger ses affaires sur une voiture militaire. Il les avait vus de loin, mais c’était la première fois qu’il les observait d’aussi près. Leur allure était étrange : leur torse semblait étiré et disproportionné pour accueillir leurs membres supplémentaires, et leur peau se déclinait en diverses nuances de violet. Certains étaient clairs comme la lavande, d’autres si sombres qu’ils en paraissaient presque noirs. Leurs cheveux étaient tressés en coiffures élaborées et superposées ; leurs vêtements, quant à eux, étaient tous ornés de cordons faits de tissus variés, tissés en motifs impressionnants ou noués en délicats entrelacs.
« Ce sont des créatures laides, n’est-ce pas ? » demanda le Troisième officier Alanse.
Comme Solomon ne répondit pas, l’homme poursuivit :
« Avec quatre bras, ils peuvent au moins accomplir quatre fois plus de travail. »
Solomon serra la main de l’homme. « Merci pour votre hospitalité », dit-il d’un ton neutre.
Le troisième officier hocha la tête. « Votre chambre au Voyageur accueillant n’est pas tout à fait prête, mais on m’a assuré qu’elle le serait d’ici ce soir. Ils garderont vos affaires et vous serviront un repas en attendant. »
Rien d’étonnant. Ils avaient plusieurs semaines d’avance sur le programme, après avoir accompli le voyage en un temps sans précédent.
Le capitaine s’approcha et lui adressa un signe de tête en lui tendant la main.
Solomon la prit et ils échangèrent une poignée de main ferme.
« Il est peu probable que nous soyons ceux qui vous ramèneront à Drakthiss, mais si nous en avons la possibilité, je me porterai volontaire. »
Solomon haussa un sourcil.
Trask lui adressa un léger sourire. « J’ai rarement eu un invité aussi discret, et les hommes ont fini par croire que les nobles malades en mer portaient bonheur aux voyages. Sans compter que vous nous avez aidés avec les Mers. »
« Espérons que mon prochain voyage en mer sera moins mouvementé et que j’aurai l’estomac plus solide. »
« Nous ne pouvons que l’espérer. »
Solomon échangea encore quelques brèves salutations d’adieu, puis quitta le pont et posa le pied sur le quai de Manacht. Dès que ses pieds ne touchèrent plus l’Arabella, il sentit son mana commencer à s’apaiser. Il ne retrouva pas la stabilité absolue à laquelle il s’était habitué à Moonfallow, mais son état s’améliora nettement. Son léger mal de tête s’estompa, tout comme les torsions dans son estomac, tandis qu’il se dirigeait vers la voiture qu’on lui avait préparée. Edmure ouvrit la portière et ils montèrent tous deux à bord.
Solomon garda le silence jusqu’au départ de la voiture, puis se tourna vers Edmure.
« Alors, comment s’est passée votre dernière partie de cartes à bord de l’Arabella ? »
Edmure sourit et tapota la poche intérieure de son manteau, d’où s’éleva un léger tintement de pièces.
« Très bien, Lord Morrow. Je crois que j’emmènerai Clara faire les boutiques à notre retour. »
Solomon sourit et se tourna vers la fenêtre pour regarder Manacht défiler. Les rues étaient animées, pleines d’Untoss et d’humains. La plupart des humains qu’il apercevait appartenaient à l’armée drakthique et portaient de nets uniformes vert foncé. Les autres étaient marchands ou membres de guildes d’explorateurs, transportant des marchandises ou escortant quelque cargaison. Il aperçut parfois d’autres nobles ou leurs voitures. Peut-être vaquaient-ils à des affaires familiales, comme lui, ou étaient-ils simplement venus découvrir une nouvelle contrée.
Il vit très peu de chevaux, mais les bêtes trapues à la peau épaisse que les Untoss appelaient Ichthyn étaient nombreuses. Leur corps était couvert d’épaisses écailles, leurs queues courtes et leurs membres robustes. Leur visage était large et leur museau épais laissait échapper des souffles irrités dès que quelque chose se mettait en travers de leur chemin, ce qui arrivait souvent. Elles étaient lentes, mais semblaient très fortes et pouvaient tirer des charges bien plus lourdes qu’un cheval.
Les Untoss qu’il apercevait étaient encore plus divers que les humains. Certains portaient des uniformes beiges de style drakthique et recevaient des ordres de soldats. D’autres aidaient les marchands à charger leurs charrettes, tandis que beaucoup travaillaient dans les échoppes du marché. Sur une place, il en vit une demi-douzaine former un cercle et s’occuper mutuellement de leurs tresses, faisant intervenir leurs quatre mains. Une Untoss était assise, entourée de trois autres qui s’affairaient auprès d’elle. Elle avait les cheveux blancs et portait des vêtements entièrement faits de soie orange et blanche tissée. De sa place, Solomon ne pouvait entendre ce qu’elle disait, mais ceux qui l’entouraient semblaient suspendus à ses lèvres.
Il observa tout ce qu’il pouvait jusqu’à leur arrivée sur une vaste place. Les bâtiments drakthiques y étaient plus nombreux que partout ailleurs jusque-là, et la proportion d’humains y était également bien plus élevée. La voiture s’arrêta devant un jardin clos, derrière lequel se dressait un bâtiment d’une hauteur impressionnante, qui dominait la plupart de ceux qu’il avait vus jusqu’alors.
Edmure ouvrit la portière et Solomon descendit, puis inspira profondément. Manacht dégageait une odeur qui lui était inconnue. Il ne l’avait pas remarquée sur les quais, à cause de l’omniprésence du sel dans l’air, mais elle devenait plus nette au cœur de la ville. C’était une senteur douce, mais quelque peu écœurante. Il ajusta son col, sentant la sueur commencer à s’y accumuler. Il s’était peu à peu habitué à la chaleur en mer, mais Manacht même lui semblait nettement plus chaude.
Un domestique untoss lui ouvrit le portail, s’inclina à son passage, puis le conduisit au Voyageur accueillant.
Un humain vêtu d’un costume crème en étoffe légère, sans gilet, s’approcha.
« Lord Morrow, dit-il en s’inclinant avec panache. Je suis Saltaire. Bienvenue dans la meilleure auberge de Manacht. »
« Merci », répondit Solomon en sortant de sa poche un mouchoir noir pour s’essuyer le front.
« Je regrette de devoir vous annoncer que votre chambre n’est pas encore prête. Nous ferons porter vos affaires depuis votre voiture dès qu’elle le sera. En attendant, nous avons préparé un repas local dans le salon. »
Solomon acquiesça. On le conduisit dans un salon somptueusement aménagé et on l’installa à une table, juste devant la fenêtre qui donnait sur le jardin. Quelques instants plus tard, on lui apporta un plateau contenant une sorte de viande, ainsi qu’une boisson qu’il ne reconnut pas.
« C’est un beau morceau de veau d’Ichthyn, expliqua le serveur. On les abat avant que leur peau ne s’épaississe, lorsque leur chair est la plus tendre. » Il désigna la boisson. « C’est du café mélangé à du lait épaissi et sucré, puis réfrigéré. Les Untoss en raffolent, surtout ceux qui travaillent dans les mines de manarite… mais le nôtre est préparé avec un café de meilleure qualité, bien entendu. »
Solomon remercia l’homme et goûta la viande. Elle était en effet très tendre, mais aussi particulièrement grasse. Il la trempa dans la sauce, dont il trouva l’acidité presque insupportable. Il fit passer le tout avec le café, qui aurait été délicieux à lui seul, mais dont l’association avec la viande et la sauce rendait le repas difficile à supporter.
Edmure s’approcha tandis qu’il s’efforçait d’avaler une nouvelle bouchée, décidé à donner sa chance au repas et à ne pas manquer de respect au cuisinier local.
Edmure s’inclina.
« Monseigneur, le général Clyturn a accepté de vous rencontrer demain pour un déjeuner tardif. »
Machinalement, Solomon posa la main sur la poignée de son épée.
« Excellent. »
Il se réjouissait à l’idée de rencontrer le fiancé de sa sœur.