Chapitre 94
Certains avancent que toute chose existe dans le plan astral. Tous les cieux et tous les enfers, jusqu’à notre propre monde, s’y trouveraient. Les frontières qui les séparent sont plus souples et malléables qu’elles n’en ont l’air aux yeux des profanes. Je ne suis pas du genre à décourager les théories, mais je trouve que bien trop d’étudiants s’interrogent sur cette idée en particulier en fumant de la fleur de flétrissure, au lieu de faire véritablement avancer leurs études.
Haut Mage Luther
Lorsque les applaudissements et les exclamations s’éteignirent, Le Magicien revint à l’avant de la scène où il se tenait et réclama de nouveau le silence d’un geste. Celui-ci fut aussitôt imposé par magie.
« Il est rare que nous accueillions quelqu’un de nouveau parmi nous, mais nous aimerions que cela se produise plus souvent. Sachez que nous cherchons à pourvoir les sièges vacants des Arcanes majeurs : la Lune, le Soleil, la Grande Prêtresse, la Force, le Pendu, la Maison Dieu, l’Étoile et la Justice. Ces sièges sont inoccupés depuis un certain temps ; quelques-uns n’ont même jamais été occupés. » Il marqua une pause. « Si les Arcanes majeurs pouvaient accueillir des mages véritablement dignes de ce rang, qui n’auraient pas peur de ce qui est soi-disant interdit, alors nous pourrions un jour rivaliser avec l’Union elle-même. »
Solomon sentit l’enthousiasme grandir autour de lui, malgré le silence magique.
« On s’est toujours demandé ce qui permettait d’intégrer les Arcanes majeurs. Je vais vous l’expliquer aussi clairement que possible. Il faut démontrer son talent dans l’art des sorts et sa capacité à innover, apporter une contribution de grande valeur et accomplir une tâche réputée impossible. Et il faut remplir chacune de ces conditions à plusieurs reprises. Nous allons toutefois vous faciliter un peu les choses. » Il désigna la porte du fond, derrière laquelle se trouvait la salle des registres. « À partir de notre prochaine réunion, nous, les Arcanes majeurs, vous adresserons directement des requêtes, à vous, les arcanes mineurs. Nous ne cacherons pas nos noms, et tout le monde pourra tenter d’accomplir les tâches que nous confierons et de répondre à nos demandes. »
Solomon conserva une expression neutre. Devenir l’un des Arcanes majeurs, c’était bien beau, mais les avantages que cela procurerait restaient flous. Il se demandait aussi si ces tâches ne serviraient qu’à améliorer la réputation des candidats auprès des Arcanes, ou si elles s’accompagneraient d’une récompense convenable. Tant qu’il n’en saurait pas davantage, il n’y voyait guère d’intérêt.
« J’ai hâte de vous voir plus nombreux à nos côtés », déclara Le Magicien. Son regard s’attarda brièvement sur Solomon, et une lueur d’inquiétude traversa son visage avant de disparaître aussitôt.
Les regards étranges que lui lançait Le Magicien l’angoissaient, mais il ne pouvait pas y faire grand-chose.
La parole fut rendue à la foule tandis que les Arcanes majeurs montaient à l’étage supérieur de la salle de bal, laissant les autres à leurs ragots et à leurs manigances.
Solomon retourna auprès du Chevalier de Deniers.
« Alors, vous aviez vu juste ? » demanda-t-il en venant se placer à côté d’elle.
« Oui. Vous n’auriez pas regretté d’y mettre votre argent. »
Solomon sourit à cette remarque.
« Maintenant qu’elle est Tempérance, vous pensez qu’elle nous oubliera complètement, nous autres, pauvres Deniers ? »
« Non. Pas tant qu’elle pensera pouvoir tirer quelque chose de nous, en tout cas. »
« C’est vrai. » Il tendit un peu l’oreille, puis reporta son attention sur elle. « Vous comptez viser un siège parmi les plus hautes sphères ? »
« C’est toujours ce que j’ai voulu. Maintenant, les choses sont plus claires. »
« Pourquoi ? On ne m’a jamais expliqué clairement ce qu’apportait le fait d’être un Arcane majeur. »
« À moi non plus, pas complètement. Mais c’est une place à une table où siègent des gens puissants. J’imagine qu’on en tire autant qu’on est capable d’en obtenir. Même si c’était le seul avantage, cela aurait de la valeur. »
Il hocha la tête. Elle avait raison : il se montrait trop borné face à toutes les possibilités que cela pouvait offrir.
Il sentit une pulsation traverser le lieu de réunion et prit congé du Chevalier. Les couloirs des Arcanes s’effacèrent, et il se réveilla dans sa cabine, plongée dans l’obscurité. Les bougies qu’il avait allumées s’étaient consumées ; seule la lune, dont la lumière se reflétait sur l’eau, éclairait les lieux.
Il ralluma une bougie et effaça soigneusement toute trace de son rituel. Puis il rédigea les instructions des sorts qu’il avait échangés contre un ouvrage consacré aux sceaux et aux runes avancées, afin qu’elles soient prêtes pour le matin.
Cela fait, il prit son journal et la Hallebarde des Morrow, puis s’installa dans son hamac avec eux.
…
Il se retrouva au milieu d’une large rue pavée. Tout autour de lui, les gens étaient figés. Une femme marchandait des fruits, penchée à demi vers le marchand, qui avait levé les mains en signe d’apaisement. Deux enfants jouaient à la balle, mais celle-ci flottait immobile entre eux. Un carrosse se trouvait à quelques mètres derrière lui ; le cheval qui le tirait avait une patte levée, arrêté au beau milieu d’un trot.
Il baissa les yeux et vit qu’il tenait la Hallebarde des Morrow, mais ses mains étaient bien les siennes. Il savait qu’il dormait, pourtant tout ce qui l’entourait semblait réel. Il sentait sous ses pieds les irrégularités des pavés.
Une paire d’yeux violets flottait à côté de lui, entourée d’un filet d’ombre.
« Vous savez ce qui se passe ? » demanda-t-il.
Les yeux se tournèrent vers lui. « Nous sommes dans le royaume astral. »
« Comment ? »
« Je n’en suis pas certain. Les rêves frôlent toujours ce royaume, toutefois. Peut-être la force des visions de la lame, conjuguée au fait que vous dormiez déjà, vous a-t-elle permis de franchir le seuil. »
Solomon leva les yeux vers le ciel, s’attendant à voir une folie de nuages fuchsia en perpétuelle mutation, mais il n’aperçut qu’un ciel bleu et paisible. Il savait peu de choses sur le royaume astral, hormis quelques bribes glanées au fil des conversations. Il savait qu’il était étroitement lié à l’animancie et qu’on le disait infini, mais il n’avait jamais entendu parler d’un phénomène semblable à ce qu’il voyait.
Il se mit en marche, ses bottes claquant sur les pavés. Il tourna dans une rue et observa les alentours. La ville était ancienne. L’architecture et les vêtements des gens figés en témoignaient. C’était sans aucun doute une ville de Drakthiss, probablement dans le sud-est, mais il ne l’avait jamais vue.
Il tourna à un coin de rue et déboucha sur une artère animée. Il s’immobilisa. Tous les passants lui faisaient face. Leurs bouches étaient tordues en grimaces, et leurs yeux grands ouverts le fixaient sous des sourcils froncés.
Quand il bougea, leurs yeux ne le suivirent pas. Il recula néanmoins et fit demi-tour pour reprendre le chemin par lequel il était venu. Mais, arrivé à la rue qu’il venait de quitter, il vit que tous les passants lui faisaient face, eux aussi. Leurs visages exprimaient une rage folle, tandis qu’ils le dévisageaient sans bouger.
Il s’engagea dans une rue où il n’était pas encore allé et découvrit une demi-douzaine de personnes qui le fixaient comme les autres, mais qui, cette fois, le pointaient du doigt.
Il tenta de se réveiller par la seule force de sa volonté, mais rien ne se passa. Il courut dans une autre rue, barrée par d’autres silhouettes qui le désignaient. Hommes et femmes, jeunes et vieux, tous le regardaient avec haine en pointant le doigt vers lui.
Il s’immobilisa, se demandant si garder les yeux fixés sur eux les empêcherait d’agir. Alors, ils parlèrent.
« Vous ne devriez pas être ici », dirent-ils tous en ouvrant la bouche à l’unisson. Leurs voix se mêlèrent en un écho inhumain, qui résonna horriblement dans son crâne.
« J’avais cru comprendre », répondit-il en dégainant la Hallebarde des Morrow. Il ne la pointa pas vers les silhouettes figées. Il posa plutôt la lame, face contre sa paume, et la fit glisser dessus. Il ressentit une brève gêne, mais sa main ne fut pas entaillée et il resta endormi.
Il leva les yeux et vit que tous les habitants de la ville s’étaient rapprochés. Il leva la main et lança rafale, mais le sort eut beau fonctionner, le vent souffla sur eux sans leur faire le moindre mal, comme s’ils étaient de lourdes statues.
Il se retourna et vit que d’autres habitants de la ville commençaient à converger vers lui. Ils ne s’approchaient pas seulement par les rues. Il en aperçut plusieurs, figés au beau milieu d’une escalade sur les toits, et d’autres qui serpentaient le long des murs des ruelles, le corps contorsionné en une reptation bestiale.
Il ignorait ce qui se passerait s’ils l’atteignaient, mais il ne tenait pas à le découvrir.
« Aristopheles, pouvez-vous me réveiller ? » demanda-t-il.
« Oui. »
Il rengaina la hallebarde. « Faites-le. »
Les yeux qui flottaient à côté de lui grossirent, puis une gueule garnie de crocs apparut en dessous et s’agrandit à son tour, jusqu’à atteindre la taille de Solomon. Elle s’ouvrit et l’engloutit.
…
Solomon se réveilla dans son hamac. Il eut l’impression de ne pas être tout à fait réel, mais le contact du hamac dans son dos, le bruit des vagues contre le navire et l’odeur du sel le ramenèrent au monde réel.
« Il vous reste deux requêtes ? » demanda Solomon.
« Oui », répondit le démon. Ses yeux se fermèrent tandis qu’il disparaissait dans les ombres voisines.
Solomon se dégagea prudemment de son hamac et posa la Hallebarde des Morrow sur le bureau. La vision qu’il avait eue était-elle un accident ? Le fruit de rêves et de visions qui l’auraient entraîné par inadvertance vers quelque chose qu’il n’aurait pas dû voir ? Ou bien la lame avait-elle tenté de lui montrer quelque chose ? Jusqu’ici, toutes les visions importantes qu’il avait eues étaient liées, d’une manière ou d’une autre, à son histoire ou à sa situation. Il avait cependant du mal à comprendre ce que cette étrange ville cherchait à lui révéler.
Il laissa la lame sur le bureau et s’allongea seul dans le hamac. Il fut incapable de se rendormir avant le matin.