Chapitre 88
La mer recèle bien des dangers. Pirates, Orcs, Sirènes, tempêtes, monstres. La marine de Drakthiss les affronte tous chaque jour avec force et dignité.
Amiral Strixen
Solomon arriva dans la cabine du capitaine où les officiers étaient tous attablés pour le dîner. Le capitaine Trask siégeait au bout de la table, entouré des premier, deuxième et troisième officiers, du navigateur et du maître d'équipage. Un jeune marin à l'air nerveux se trouvait également parmi eux. Certains navires avaient pour tradition d'inviter un membre d'équipage ordinaire à dîner avec les officiers pour porter chance ; il semblait que l'Arabella fût de ceux-là.
Une conversation légère, interrompue par son arrivée, se poursuivait autour du vin. Les officiers se levèrent et s'inclinèrent devant lui, tandis que Trask lui adressa un signe de tête respectueux alors qu'il prenait place au siège d'honneur, en face de lui. Un cuisinier apparut et versa à Solomon un verre de vin rouge.
« Merci de vous joindre à nous », dit le capitaine d'un ton guindé.
« Merci de m'accueillir », répondit Solomon, prenant une gorgée de vin en s'installant. Il observa les autres hommes autour de lui.
« Je vous prie de m'excuser, hormis le capitaine et le troisième officier, je crains de ne pas avoir eu le privilège de faire votre connaissance. » Il avait reconnu leurs rangs grâce à leurs tenues et aux décorations de leurs uniformes, mais il ignorait leurs noms.
« Premier officier Conners », dit un homme à la peau sombre, aux yeux parsemés d'éclats dorés et aux cheveux bouclés commençant à grisonner.
« Second officier Lemuel », dit un homme au crâne rasé et à la peau rougie par le soleil.
« Maître d'équipage Nock », dit un homme à lunettes, aux cheveux blonds courts et aux joues couvertes de taches de rousseur.
Comprenant que c'était à son tour, le navigateur, un homme trapu au teint hâlé, avala rapidement le vin qu'il avait en bouche. « Japol », lâcha-t-il dans un toussotement.
« Je suis, euh, Jim. Juste un marin. »
Solomon sourit au jeune homme, à peine plus jeune que lui. « Être "juste un marin" vous qualifie bien plus pour être ici que moi. »
Jim, ne sachant comment répondre, se contenta d'un signe de tête maladroit.
« Alors, comment trouvez-vous le voyage jusqu'ici ? » demanda Conners.
« Terrible, mais ce n'est en rien de votre faute. »
Quelques rires étouffés parcoururent la table.
« Nous sommes tous ravis que vous soyez rétabli. Nous n'aurions certainement pas voulu avoir à expliquer votre état proche de la mort à notre arrivée à Manacht. »
« Je n'avais jamais navigué sur un tel bâtiment. Quelques petites embarcations sur des rivières ou des lacs, mais mon corps n'était apparemment pas préparé à la mer. »
« Vous ne le croirez peut-être pas, mais le vôtre n'est pas le pire cas que j'aie vu », dit Lemuel, le second officier.
« Ah oui ? »
Il hocha la tête. « J'étais sur un navire qui transportait l'un des Gryden, je ne sais plus lequel. Non seulement il fut malade durant tout le trajet, mais il était aussi rouge qu'un dragon de feu à notre arrivée. Il devait passer moins d'une demi-heure par jour sur le pont. »
Solomon en rit. Les Gryden étaient connus pour leurs cheveux blancs, leur teint notoirement pâle et leur santé souvent fragile. Il se souvenait très bien de ses frères essayant de le convaincre qu'il était un bâtard Gryden adopté, en se basant sur deux de ces trois traits.
« Eh bien, je suis simplement heureux d'avoir pu ne pas vous gêner. Alanse me dit que nous avançons bien ? »
« Un temps excellent », renchérit Japol. « Depuis quelques jours, le navire semble naviguer avec une fluidité sans pareille. »
« Merveilleux », dit Solomon en posant son verre de vin alors qu'il entendait le bruit des plats arrivant dans la cabine.
Le repas se composait principalement de poisson frais légèrement assaisonné et arrosé de citron pour plus de saveur. Outre cela, il y avait du chou mariné, du homard et, en dessert, un pudding aux raisins secs que Solomon trouva s'accorder parfaitement avec le vin.
« Avez-vous déjà rencontré des orcs ? » demanda-t-il en avalant sa dernière bouchée de pudding. « Je n'en ai vu qu'un seul dans une ménagerie à Brevantiss. Il avait l'air bien dépéri, cela dit. » Il se souvenait distinctement d'avoir eu la nausée à sa vue, ainsi qu'à celle des gens qui jetaient des cacahuètes dans la cage où il était retenu. Il s'était senti encore plus mal quand ses frères l'avaient poussé à en lancer lui aussi.
« Aucune rencontre sur l'Arabella, mais lorsque je servais sur le Dosia, nous avons été abordés par eux une fois », dit Lemuel en s'essuyant le visage avec une serviette. « C'étaient des créatures redoutables. Nous n'avons réussi à les repousser que grâce à notre supériorité numérique. Nous avons perdu beaucoup de braves hommes. »
« Ce sont de bons marins », ajouta le capitaine. Il était resté silencieux, concentré sur son repas, semblant satisfait de laisser ses officiers divertir Solomon. « Vous ne rencontrez jamais leurs navires seuls. Ils manœuvrent plusieurs petits vaisseaux qui se coordonnent tous entre eux. Leur objectif est toujours l'abordage, et chaque fois qu'ils prennent un galion, cela leur garantit les services de mercenaires elfes pour les mois à venir. » Il effleura distraitement les petites cicatrices sur son visage. « Ils préfèrent le tromblon au fusil. J'ai vu plus d'un homme déchiqueté par l'un d'eux. » Il tourna son attention vers Solomon. « Ils possèdent une ruse et une force sauvages, mais ils ne connaissent rien à l'ordre et à la tactique. »
Solomon sirota son vin. D'après ce qu'il avait lu sur les territoires orcs et leurs conflits avec Drakthiss, ils semblaient pourtant assez ordonnés, du moins à grande échelle. Néanmoins, il ne lui parut pas prudent de le mentionner à ses hôtes.
« Vous n'avez pas grand-chose à craindre sur cette route », dit Japol. « Elle est bien patrouillée. »
Solomon hocha la tête. « Je suis sûr que je n'aurais pas grand-chose à craindre de toute façon, avec un navire aussi bien équipé et doté d'un tel équipage. »
Après quelques politesses supplémentaires, Solomon regagna sa cabine. Il avait peut-être un peu trop mangé, son estomac n'étant pas encore totalement remis, mais il pensa que le problème se résoudrait de lui-même pendant son sommeil.
Il se déshabilla et s'allongea dans le hamac, équilibrant soigneusement Commandement Écarlate sur sa poitrine avant de laisser le doux balancement des vagues l'emporter dans le sommeil.
…
Solomon se sentit réveillé en douceur et entendit un murmure à son oreille.
« Vous êtes en danger », dit Aristophèle, ses yeux violets fixés sur le hublot au fond de la cabine, à droite du hamac.
Solomon resta immobile, ouvrant un œil pour regarder vers le hublot sans bouger la tête. Il vit que le hublot était ouvert et qu'une forme sombre s'approchait de lui. C'était un humanoïde, mais dans l'obscurité, il ne pouvait distinguer exactement de quoi il s'agissait.
La créature dut remarquer qu'il était éveillé, car elle se précipita vers lui.
Plutôt que de lancer un sort, il se retrouva à dégainer Commandement Écarlate, parant un gourdin de corail alors qu'il s'abattait vers son crâne.
Le hamac oscilla violemment sous l'impact et il en fut éjecté, mais il parvint à rouler et à se remettre sur pied, faisant face à la créature, sa lame rouge fermement tenue à deux mains.
Les deux yeux désormais ouverts, il put voir les nageoires sur les bras de la créature, ses dents acérées et luisantes, et ses yeux noirs. C'était un homme-sirène.
La créature se jeta sur lui et, au lieu de reculer, il se surprit à avancer dans le coup, passant sous la garde de son adversaire et tranchant vers le haut. S'il avait manié l'épée d'une seule main, il n'aurait pu percer les écailles épaisses de la créature, mais avec la force de son élan combinée à la sienne, il parvint à infliger une profonde entaille à travers son estomac et sa poitrine. Ses organes se répandirent devant lui alors qu'il s'effondrait au sol.
Il secoua soigneusement l'épée vers le bas, éjectant le sang bleu qui s'était accumulé sur la lame, avec un geste qui semblait avoir été pratiqué mille fois. Il observa l'arme un instant, émerveillé par la façon dont le simple fait de la tenir l'avait transformé, lui qui était incapable de se battre, en un maître escrimeur.
Réalisant qu'il n'était peut-être pas la seule cible, il utilisa une autre des capacités de l'épée, projetant sa volonté à travers elle tout en criant :
« Nous sommes attaqués ! Des hommes-sirènes sont à bord ! »
L'épée projeta sa voix, la rendant assez puissante pour porter à travers tout le navire. En quelques instants, il entendit des luttes et des cris éclater partout, mêlés aux sifflements des créatures marines.
Edmure fit irruption dans la pièce, un long poignard à la main, évaluant rapidement la situation entre Solomon et l'homme-sirène mort au sol. Il se tourna pour pointer le hublot.
« Un autre arrive ! »
Solomon se tourna vers un autre homme-sirène, celui-ci armé d'une lance qui semblait avoir été sculptée dans du corail.
Il fit tournoyer l'épée, reculant pour se placer aux côtés d'Edmure tout en la pointant vers le monstre, la tenant parfaitement en main. Il lui serait très difficile de la rendre à Vaughn une fois arrivé à Manacht.