Chapitre 83
La flotte éternelle, une armada de navires de guerre capables de se réparer eux-mêmes et de naviguer avec un entretien quasi inexistant. C’est là la source de la puissance de Drakthiss. L’Union peut bien prétendre que c’est sa magie qui maintient l’Empire, mais comment ses mages atteindraient-ils les confins du monde sans notre flotte ?
Amiral Strixen
Solomon battait les cartes de tarot pour une nouvelle partie de Destin Étrange. Ce faisant, il regardait par la fenêtre, l'esprit ailleurs. Ils longeaient le cimetière familial. Il gardait un souvenir précis d'avoir vu le cercueil de son père être déposé dans le mausolée. Le corps de son grand-oncle Victor devait y reposer également.
Il termina de battre les cartes et tira la Mort et la Tour, accompagnées d'une série d'arcanes mineurs. Un tirage de fin funeste, presque imbattable, à moins qu'Edmure n'eût une Tempérance en main.
Ils jouèrent quelques heures, puis Edmure choisit de s'installer avec le cocher à mesure qu'ils approchaient de Ventariss. Solomon délaissa son jeu de cartes pour se plonger dans Bêtes, Dieux et Esprits des Continents. Il l'avait parcouru rapidement, mais décida qu'il méritait une lecture plus approfondie. La plupart des créatures réellement dangereuses avaient été éradiquées de Drakthiss même. Il restait certes des hordes de dieux mineurs, des fées qu'on ne pouvait jamais vraiment chasser, et l'occasionnel drake venu des montagnes, mais dans l'ensemble, l'Empire avait fait place nette. Outre le désir de sécurité au sein de ses frontières, la soif d'ingrédients de l'Union avait été une raison majeure de cette purge. En fait, le soutien de l'Union aux colonies de l'Empire était accordé avec l'entente qu'ils pourraient en rapporter de grandes quantités pour leurs études, maintenant que l'Empire lui-même en avait été largement vidé.
Il terminait une section sur le rare sphinx lorsque les routes commencèrent à s'encombrer et que la calèche ralentit. Les grands chariots transportant des marchandises vers et depuis Ventariss étaient monnaie courante, car il s'agissait du plus grand port de Drakthiss. Les jeunes hommes de l'armée y étaient envoyés, tout comme ceux qui avaient rejoint la Guilde des Explorateurs, et les matières premières des terres conquises affluaient vers l'Empire. Les curiosités les plus uniques et les pièces culturelles étaient acheminées vers la capitale. Les matières brutes prenaient généralement la direction d'Etling, et tout ce qui était ésotérique ou magique finissait, bien entendu, à Arcthiss.
Après avoir observé ces grands chariots passer pendant un moment, Solomon reporta son attention sur une section consacrée aux esprits, qui incluait le croquis d'un homme translucide flottant dans une bibliothèque.
Le fantôme est une catégorie vaste. Elle inclut de nombreuses variantes et configurations. Fondamentalement, ces créatures sont des âmes qui n'ont pas quitté le plan mortel. La grande majorité d'entre elles sont inoffensives et ignorent même ce qui leur est arrivé. On peut les apercevoir du coin de l'œil, répétant la même action encore et encore, ou prononçant un mot unique. Dans de rares cas, elles peuvent déplacer de petits objets d'un endroit à un autre. Les âmes dont le corps physique a péri par la violence ont tendance à être plus puissantes, même si elles sont plus inconscientes, et peuvent s'avérer dangereuses. Dans de très rares cas, les fantômes peuvent être à la fois conscients et malveillants. Si un esprit est détecté, il est sage de solliciter l'aide de l'Église du Héraut ou de l'Union.
Traits communs d'une hantise :
Zones de froid soudaines
Objets se déplaçant sans souvenir de la manière dont cela s'est produit
Voir fréquemment des silhouettes qui ne sont pas là
Entendre des murmures alors que personne n'est aux alentours
Solomon marqua une pause. Les zones de froid étaient une expérience fréquente au sein du manoir, et il avait au moins un souvenir distinct de livres apparaissant sur un bureau dans la bibliothèque sans qu'il se souvienne de les y avoir posés. Il avait également aperçu la silhouette à la fenêtre lorsqu'il était arrivé au manoir. Il n'avait cependant remarqué aucun autre objet déplacé, ni revu d'autres silhouettes depuis. Il n'avait jamais entendu de murmures non plus.
La demeure était ancienne, il était donc tout à fait possible qu'elle abritât un esprit. Bien qu'il eût pensé que son oncle l'aurait détecté et traité. À moins qu'il n'en eût l'utilité. Solomon prit mentalement note d'approfondir le sujet et de demander aux Arcanes davantage d'informations sur les fantômes.
Il lut des descriptions plus complètes des spectres, goules et autres entités avant que la calèche ne soit autorisée à franchir les portes de la ville, et il décida de mettre le livre de côté.
Il était déjà venu à Ventariss à plusieurs reprises. La ville tournait entièrement autour de son port et, même à la porte principale, le point le plus éloigné des quais, cette influence se faisait sentir. La porte était massive, assez grande pour laisser passer les énormes cargaisons entrant et sortant de la ville. Les guetteurs de Ventariss qui inspectaient les marchandises et surveillaient les gens qui circulaient portaient le bleu éclatant de la Marine de Drakthiss. Un honneur qu'ils avaient mérité en défendant la ville contre une attaque de pillards marins plusieurs siècles auparavant. Dans la ville elle-même, un grand nombre de bâtiments étaient construits à partir de pièces de vieux navires. Lorsque le bois vivant des elfes était utilisé dans les chantiers navals, les vieux bateaux devenaient lentement inutilisables et la tradition voulait que l'on utilise des parties de ceux-ci dans la construction de nouveaux édifices. Une fenêtre sur deux ressemblait davantage à un hublot, et nombre de tavernes et d'auberges arboraient un morceau de proue de navire sur lequel trônaient leurs enseignes.
Solomon observa les auberges et tavernes se transformer progressivement en entrepôts et quartiers pauvres, puis en garnisons. Il pouvait voir des centaines d'hommes dans les uniformes vert impeccable de l'armée de Drakthiss, marchant souvent séparément de leurs frères d'armes vêtus de bleu. Leurs uniformes étaient simples, avec tous les boutons sur le côté droit de la veste, leur laissant de la place pour les médailles et les emblèmes de rang, et ils portaient tous des bottes noires si brillantes qu'on aurait pu s'en servir de miroir pour se raser.
La calèche s'arrêta à une section du quai qui avait été bouclée, et Solomon entendit une brève discussion entre un soldat, Edmure et le cocher. Après quelques instants seulement, ils furent autorisés à passer et s'avancèrent sur le quai. Il regarda par la fenêtre pour voir les galions massifs. Chacun ressemblait à un manoir flottant, s'élevant sur plusieurs étages. Ils étaient faits de bois elfique pâle et il pouvait voir les pointes des canons dépassant à peine de plusieurs sabords. Maintenant qu'il connaissait le pouvoir destructeur d'une arme à feu, il pouvait mieux imaginer la dévastation qu'ils pouvaient causer. S'il en avait eu un lors de son affrontement avec le Seigneur du Bois Noir, il imaginait que leur conflit aurait été bien plus rapide. Le bois des navires luisait faiblement de mana, bien que celui-ci se déplaçât de manière sporadique.
La calèche s'arrêta quelques galions plus loin et, après un instant, Edmure lui ouvrit la portière.
Solomon descendit, ses narines immédiatement assaillies par l'odeur de l'air marin et de la sueur. Il pouvait voir un certain nombre d'hommes se diriger vers la calèche et saisir les bagages. Il tenait Commandement Pourpre à ses côtés, sa canne de marche glissée sous le bras. Les vues et les sons du quai étaient presque accablants, mais plus encore, son mana commença à bouger et à changer, comme si une tempête se préparait.
Un homme s'approcha ; il portait l'uniforme bleu de la marine ainsi que des épaulettes argentées et un tricorne qui le désignait comme le capitaine. Il était dans la trentaine, le visage rasé de près, les cheveux couleur de paille, et portait une légère cicatrice sur le côté gauche du visage.
« Monseigneur Morrow », dit l'homme avec un signe de tête profond qui n'était pas tout à fait une révérence. « Je suis le capitaine Trask Vonn. Je vous conduirai à Manacht à bord de l'Arabella. »
Solomon lui fit un signe de tête. Les Vonn étaient une branche noble des Lindell. D'après ses leçons, il se rappelait qu'ils avaient une longue histoire avec la mer.
« Ravi de faire votre connaissance, capitaine. »
« Tout le plaisir est pour moi », répondit-il formellement. « Vous serez logé dans une grande cabine à l'arrière, généralement réservée aux officiers en transit. Vos affaires y seront transportées et votre valet disposera de la petite pièce attenante. Le voyage durera la majeure partie de deux mois si le temps est clément. Les repas seront apportés à votre cabine, bien que vous soyez le bienvenu pour dîner avec les officiers. » Il parlait sur un ton monotone, presque robotique, comme s'il avait prononcé ce discours plusieurs dizaines de fois. « Tout problème concernant vos quartiers, les repas ou autre devra être signalé au troisième officier Alanse. Je vous demande de suivre toutes les instructions qui vous seront données durant le voyage. En mer, ma parole est celle du Roi. »
Solomon acquiesça. « Ne vous inquiétez pas. J'ai l'intention de vous déranger le moins possible. »
« ...Je vous en serais reconnaissant. » Il se tourna vers un homme se tenant à quelques mètres derrière lui.
« Alanse, veuillez accompagner Monseigneur Morrow jusqu'à sa cabine. »
L'homme hocha la tête, s'inclinant profondément devant Solomon avant de le conduire vers la passerelle.
Solomon le suivit, manœuvrant prudemment sur la passerelle. Au moment où il posa le pied à bord de l'Arabella, son mana entra en pleine effervescence. Sa tête commença à lui faire mal, son cou se mit à sueur, et il ressentit une vague de nausée.
« Tout va bien, Monseigneur ? » demanda le troisième officier.
Solomon se força à hocher la tête et fit signe à l'homme de continuer, se forçant à se tenir droit et à marcher avec dignité jusqu'à ce qu'il atteigne sa cabine. Il remercia Alanse et se dirigea vers une chaise boulonnée au pont, à peine capable de rester debout.