Chapitre 58
Le cheval ralentit à son approche du manoir, effrayé par la fumée. Solomon raffermit sa prise sur les rênes et enfonça ses talons pour le forcer à avancer. Arrivé devant la porte, il commença à canaliser son mana tout en repliant lentement les doigts de sa main gauche jusqu’à former un poing, lançant ainsi le sort Cesse-flamme. Le brasier qui dévorait un coin du manoir s’éteignit instantanément, mais la fumée persista.
Il sauta de sa monture et se précipita vers l’entrée. Il sortit un mouchoir, le plaqua sur sa bouche et son nez, puis poussa la porte. L’atrium était intact, mais saturé de fumée. Il plissa les yeux pour percer l’opacité, laissant la porte ouverte derrière lui, et tenta de remonter à la source du sinistre. Des cris lui parvinrent alors qu’il s’avançait.
Il comprit que le vacarme provenait de la cuisine. Il s’y rendit, guidé autant par sa mémoire que par sa vision limitée. Il aperçut un homme qui transportait un seau à l’intérieur pour en vider le contenu.
« Tout le monde va bien ? » hurla-t-il.
L’homme sursauta et se tourna vers lui.
« Je ne saurais dire, Monsieur. La cuisinière toussait beaucoup et souffrait de quelques brûlures. Dramond l’a emmenée dehors. »
« Et Felicity ? La femme de chambre ? »
« Je ne l’ai pas vue. »
Solomon hocha la tête. « Ouvrez toutes les fenêtres et les portes. Le feu semble maîtrisé. Une fois cela fait, partez à sa recherche. »
L’homme acquiesça et se dirigea vers la fenêtre la plus proche pour l’ouvrir. Solomon traversa la cuisine par la porte arrière, s’assurant que son sort avait bien dissipé toutes les flammes. À en juger par ce qu’il voyait, le sinistre avait débuté dans la cuisine avant de se propager. Un accident ? Non. Claire était une femme prudente et réfléchie. Même si un petit feu s’était déclaré par mégarde, elle n’aurait jamais permis qu’il prenne une telle ampleur.
Il sortit de la cuisine et vit un homme, qu’il supposa être Dramond, agenouillé près de Claire. Il s’approcha, s’agenouilla à son tour dans son costume et lui saisit l’épaule.
« Est-ce que ça va ? »
Elle toussa. « Ne... » Elle toussa de nouveau. « C’était le maire... » elle toussa plus fort.
« Neiman ? Il était ici ? »
Elle hocha la tête au milieu d’une nouvelle quinte de toux.
« Il a pris Felici... » Elle toussa encore. « Il a déclenché un feu d’huile et l’a emmenée. Elle était... » une toux violente l’interrompit. « ...inconsciente. Il avait l’air fou. »
Solomon hocha la tête et leva les yeux vers Dramond. « Essayez de l’éloigner de cette fumée. Une fois qu’elle sera installée, donnez-lui de l’eau pour lui dégager la gorge. »
L’homme acquiesça et se pencha pour la soulever. Solomon retraversa la cuisine enfumée et se dirigea délibérément vers la bibliothèque. Il entrouvrit la porte ; une fumée noire s’enroula dans la pièce depuis le couloir, s’élevant à travers les étagères vides. Il s’approcha de l’armure vide, l’activa et observa calmement celle-ci s’écarter pour le laisser passer.
Il remercia l’armure et descendit rapidement les marches vers la chambre secrète. Il rassembla ses fioles de sang, les rangeant soigneusement dans différentes poches tout en mémorisant leur emplacement. Il prit ensuite une poignée de pièces d’or et d’argent et fit de même. Il récupéra les derniers éclats de miroir et les glissa dans la poche de sa poitrine. Enfin, il saisit le tromblon que James lui avait offert. Il était déjà chargé de poudre à canon et d’éclats de métal nul. Il le passa en bandoulière. Il avait également eu l’idée de coller quelques éclats sur l’extérieur de certaines fioles de sang, mais il n’en avait préparé que quelques-unes pour l’instant.
Muni de tout cela et de sa canne, Solomon sortit, salué par ses homoncules alors qu’il regagnait la bibliothèque. La fumée commençait à se dissiper et il entendait de l’agitation dans l’atrium. Profitant du reste de fumée, il s’éclipsa par la porte arrière, traversa le jardin et s’enfonça directement là où le Bois Noir empiétait sur ses terres.
Il sentait quelque chose au sein du bois. Une sorte d’appel qui résonnait avec le mana en lui. Était-ce l’appel du Seigneur du Bois Noir, ou son propre mana qui résonnait avec la jeune fille qu’il avait le devoir de protéger ? Il n’en était pas sûr, mais il suivit cette sensation avec précaution en pénétrant à la lisière de la forêt.
Après moins d’une douzaine de pas, il se retrouva dans une obscurité totale, la canopée épaisse des bois plongeant tout dans l’ombre. Il resta calme, surveillant ses pas comme il l’avait vu faire par le trappeur, gardant ses yeux et ses oreilles aux aguets. Tous les quelques pas, il lui semblait voir une silhouette blanche se faufiler entre les arbres, ou entendre une main griffue gratter l’écorce d’un tronc à quelques mètres seulement.
Ce n’était pas la situation idéale. Solomon avait espéré garder le contrôle, choisir le moment de l’attaque. Il semblait que l’esprit ait eu la même idée. S’il avait attendu quelques semaines de plus, il aurait peut-être pu obtenir l’objet dissimulateur de mana du Chevalier des Deniers et confier ce combat aux bottes bleues. C’était assurément l’option la plus sûre. C’était, en tout cas, encore une option.
Du moins, peut-être était-ce une option pour quelqu’un d’autre que Solomon. Felicity lui avait été confiée pour la protéger de son frère. C’était son devoir de noble d’assurer sa sécurité. Elle était la cousine d’Edmure. Son ancien valet, un homme qui avait davantage contribué à son éducation que son propre père. Au-delà de tout cela, c’était une femme effrayée et blessée qui avait besoin d’aide. Il ne laisserait pas son destin au hasard.
Solomon s’avança, sentant un mal de tête douloureux se propager dans son esprit. Il se concentra sur l’image de sa canne, la renforçant avec du mana, et repoussa l’attaque psychique par une fortification mentale.
La première attaque ne fut que passagère, mais la seconde fut soutenue. Il sentait un mana hostile presser contre son esprit, tentant de s’y frayer un chemin. Il continua de se concentrer sur sa canne, l’imprégnant de plus de mana tout en progressant. Ses vêtements se déchiraient contre les branches acérées et les feuilles. De plus en plus, il voyait des visions de femmes en blanc et une silhouette sombre et maigre, aux bras trop longs et aux griffes horribles, rampant entre les arbres. D’une manière ou d’une autre, ils étaient tous silencieux et semblaient changer de place à chaque instant.
Solomon suivit simplement l’attraction qu’il ressentait, s’enfonçant toujours plus profondément dans le bois noir. Sa tête le faisait souffrir atrocement, mais il persévéra. Il vit une lueur au loin, là où il se dirigeait, et s’avança vers la lumière, réalisant qu’il s’agissait d’une lanterne.
Il franchit les arbres et déboucha dans une clairière. Tout autour se trouvaient les vestiges d’un bâtiment en pierre. Des murs effondrés par le temps, des cheminées qui ne servaient plus qu’à abriter des chauves-souris et autres vermines, et de larges pierres recouvertes de mousse. Sur le plus haut des murs trônait une lanterne vivement éclairée. Devant elle, sur une longue pierre lisse, se trouvait Felicity. Elle ne portait plus sa tenue de femme de chambre habituelle, mais une robe blanche fluide. Ses yeux étaient ouverts, mais gris et troubles, et son expression était neutre.
Derrière elle se tenait l’ancien maire Neiman. Alors que Solomon gardait en mémoire l’image d’un homme fier et imposant, vêtu de beaux habits et formulant des exigences téméraires, il ne voyait plus devant lui que l’ombre de cette image. Neiman était émacié. Les haillons qu’il portait pendaient sur son corps, déchirés par les branches et les épines des bois. Ses cheveux tombaient par touffes, laissant des zones de calvitie sur son cuir chevelu, et sa bouche était couverte de sang, comme s’il avait récemment mangé quelque chose de cru. Ses yeux étaient fous et hagards, mais aussi à moitié voilés de gris, tout comme ceux de Felicity.
Alors que Solomon l’observait, il remarqua l’approche d’autres silhouettes. Des mariées en robes blanches, fluides comme la brume, émergeaient des bois, se tenant silencieusement dans les ruines de pierre. Au-dessus de la lanterne se tenait le Seigneur du Bois Noir. Solomon ne l’avait aperçu que par fragments, mais il le contemplait désormais dans sa totalité. Il mesurait au moins trois mètres soixante, son corps était aussi noir que l’écorce des arbres qui l’entouraient. Ses bras étaient démesurément longs et se terminaient par des mains dont les doigts avaient la taille des bras d’un homme. Logiquement, il ne devrait même pas pouvoir mouvoir ses membres fins, mais il les soulevait avec aisance, enroulant ses doigts autour des restes d’un haut mur de pierre. Sa tête avait la forme d’une bêche inversée, d’où poussaient des branches et des feuilles, comme s’il portait un masque de feuillage frais, et ses yeux… ils étaient creux et noirs, avec seulement une infime pointe de blanc pur en leur centre.
Solomon leva le menton vers eux et se recentra derrière sa canne, fixant son regard sur Neiman. Il le toisa avec un air de dégoût.
« Je ne suis pas certain que la vie dans le Bois Noir vous réussisse. »