Chapitre 33
Les homoncules et leurs usages potentiels sont aussi variés que l'imagination elle-même. Avec suffisamment de temps et d'efforts, on pourrait peupler une ville entière de ses créations, ou manœuvrer un navire en solitaire. Ou bien, on pourrait se concentrer sur la qualité, sur la création d'une vie parfaite.
Grimoire sans nom
Solomon s'éveilla tard le lendemain matin. Il ouvrit les yeux lentement et vit Melissa debout juste à côté du lit, un sourire troublant aux lèvres.
Il se redressa très lentement et la fixa.
« Melissa, tout va bien ? »
Le sourire de Melissa ne vacilla pas. « Celle-ci habite simplement Melissa pour le moment. Je suis le Monde, ici présent pour assister à la finalisation de vos transactions. »
« Et celle que vous possédez actuellement ? » demanda Solomon.
« Elle est indemne et ne se doute de rien. C'est l'heure à laquelle elle avait prévu de vous réveiller, de toute façon. »
« Existe-t-il un moyen pour vous de procéder sans posséder quelqu'un à mes côtés ? »
« Celui-ci n'a pas de forme physique et est donc contraint de posséder autrui pour remplir ses fonctions. »
« Comment perd-on sa forme physique ? »
« On la sacrifie en quête de savoir et de puissance éthérés. J'étais autrefois le plus grand soulamancien qui ait existé. J'ai tenté d'utiliser mes pouvoirs pour prendre le contrôle des Arcanes et, en guise de châtiment, je suis désormais lié à son service pour l'éternité. »
« Si je vous demandais de m'enseigner la Soulamancie, le feriez-vous ? »
« Je n'en suis pas capable. Avant d'être lié, j'ai dissimulé mon savoir au sein du royaume astral infini. Nul ne possédera ce que j'ai possédé. »
Solomon laissa cette pensée mûrir un instant avant de sortir de son lit.
« Excusez-moi », dit-il, et le Monde s'écarta. Il se dirigea vers son bureau et passa en revue la courte liste qu'il avait établie. Puis, il ouvrit précautionneusement le coffret verrouillé dans un coin de son bureau et compta soixante draks d'or et un drak d'argent. Il se tourna ensuite vers le Monde.
« Avez-vous besoin d'une bourse ou d'une boîte ? »
« Ce n'est pas nécessaire », répondit-il de la voix de Melissa.
Solomon regarda en arrière et vit que l'or et l'argent avaient disparu. À leur place se trouvaient un livre à la couverture de cuir tanné et un parchemin jauni lié par de la ficelle.
« Merci. »
Le Monde s'inclina, puis observa les lieux.
« Les protections autour de ce lieu sont étranges. Beaucoup servent à éloigner les regards indiscrets et les mauvais esprits, mais rien ne décourage la possession. »
Solomon ouvrit la bouche pour demander ce qu'il voulait dire, mais Melissa cligna des yeux, hébétée, ce qui semblait indiquer que le Monde l'avait quittée.
Elle regarda autour d'elle un instant. « Aviez-vous une préférence pour le petit-déjeuner, Monseigneur ? »
« Des œufs épicés et du pain tartiné de miel. »
« J'en informerai Claire. »
« Merci, Melissa. »
Il la regarda partir et ce n'est qu'alors qu'il glissa prudemment le grimoire et le parchemin dans son bureau. Il craignait que les manipuler plus tôt n'attire une attention inutile. Melissa était une personne observatrice, il devait se montrer méfiant à son égard.
Il était mal à l'aise à l'idée que le Monde possède ses gens. Certes, Melissa semblait aller bien, mais elle avait tout de même été sous le contrôle d'une entité dont elle ignorait l'existence. Pour l'heure, il n'avait guère le choix, mais à l'avenir, il chercherait des moyens de contourner cette possession.
Melissa apporta son repas et il verrouilla la porte. Il ressortit alors le grimoire et le parchemin de son bureau. Il délia d'abord le parchemin et en aplatit chaque coin sous un presse-papier, l'étudiant tout en mangeant avec précaution. Le sortilège était rédigé en dialecte drakthiss, dans une écriture soignée et ordonnée. Le sort était similaire à la Fortification Mentale, se concentrant sur une image pour la renforcer avec du mana, mais il possédait une couche de complexité supplémentaire. Il fallait se concentrer sur ce que l'on souhaitait mémoriser, le lier à une image claire dans son esprit, puis fortifier cette image constamment avec du mana. Si le filet de mana venait à se tarir, on perdait alors le rappel parfait de l'information. Cela n'empêchait toutefois pas de mémoriser la chose de manière traditionnelle en parallèle.
Solomon sortit le registre qu'il utilisait pour surveiller la paie de ses serviteurs et se concentra dessus, puis il pensa à la statue qui trônait dans son ancien jardin au domaine des Morrow. Il imagina les deux choses liées entre elles et y déversa du mana.
Il ressentit une douleur aiguë derrière les yeux et l'image du registre sembla flotter devant sa vision, même après qu'il eut serré les paupières. Il tenta de réduire la quantité de mana qu'il y injectait ; cela se stabilisa un instant avant d'augmenter à nouveau, provoquant le retour de cette douleur brûlante. Il annula le sort, ressentant un soulagement immédiat alors que la pression dans son crâne cessait.
Il reporta son attention sur son mana, sentant que cet océan était à nouveau agité, ballotté comme un lac sous la tempête. Il fronça les sourcils ; ce qui l'avait stabilisé auparavant s'était dissipé. Il lui faudrait tenter de le stabiliser à nouveau ; il espérait que sa théorie sur le drainage forcé de son mana par des incantations rapides était exacte.
Il plia soigneusement le parchemin et le mit de côté pour accorder toute son attention au grimoire. Il passa sa main délicatement sur la couverture ; elle semblait faite d'un cuir de qualité inférieure. Il l'ouvrit et fut satisfait d'y voir à nouveau du texte drakthiss, bien qu'il s'agît cette fois d'un dialecte beaucoup plus ancien. Aux côtés du texte figuraient également un certain nombre de diagrammes et de tableaux.
Solomon passa le reste de son petit-déjeuner et l'heure suivante à parcourir le grimoire. Il trouva qu'une grande partie dépassait son entendement, mais apprendre ce qu'il ignorait lui ouvrait de nouvelles voies à explorer. Un homoncule était une créature formée à partir d'une vie artificielle. Cette vie pouvait provenir de nombreuses sources, le mana étant la plus courante, mais il y avait des indices suggérant que des fragments d'âme, la force vitale d'autres créatures, ou même les pouvoirs du monde naturel pouvaient être utilisés. Ils avaient autant d'usages qu'on pouvait l'imaginer, mais ils servaient souvent d'assistants ou de gardiens à un mage. Ils pouvaient être formés comme des automates sans esprit, ou dotés d'un certain degré d'autonomie. Il existait de nombreuses façons de les créer : certains privilégiaient la chair et le sang d'animaux, d'autres des restes humains, et certains utilisaient de l'argile mélangée à leur propre sang ou à celui d'autrui. Un homoncule différait d'un golem en ce qu'il nécessitait un élément organique pour être créé et demandait moins de mana. Ils avaient également tendance à développer, au moins, des traits de caractère et des personnalités mineures par eux-mêmes.
Tout cela était extrêmement fascinant, mais ce qui le préoccupait avant tout, c'était que cela répondait potentiellement à sa question sur la nature de Threen. Il semblait humain, mais du mana circulait dans tout son corps. Il était également capable d'entretenir un manoir entier tout seul et dégageait une aura distinctement inhumaine. Savoir ce qu'il était était utile, mais Solomon regrettait de ne pas savoir pourquoi son oncle l'avait laissé derrière lui alors que tous les autres serviteurs avaient disparu.
Solomon soupira en se levant pour aller s'habiller dans son placard. Il semblait que Felicity avait fini de retoucher les vieux vêtements de son oncle, alors il choisit l'un de ses gilets verts à assortir avec l'une de ses propres vestes violet foncé. Il voulait lui témoigner sa gratitude pour son travail acharné et porter ce vêtement semblait être la meilleure façon de le faire.
L'idée de l'homoncule l'intéressait beaucoup. Il ne voulait risquer aucun de ses serviteurs en les exposant à ses études, mais un homoncule serait une autre affaire. Il pourrait également le faire agir pour lui lorsqu'il y avait quelque chose à accomplir sans pouvoir intervenir publiquement. Certes, il pouvait engager quelqu'un pour agir en son nom sur certaines questions, mais plus le cercle était large, plus il était probable que quelqu'un parle.
Il soupira et écarta ces pensées. Il n'avait pas le temps de considérer quelque chose d'aussi avancé. Maintenant qu'il avait survécu à son intégration dans les Arcanes, il devait se concentrer sur la confrontation avec le Seigneur du Bois Noir. Si la créature l'avait attaqué avec toute sa force, le trappeur et lui auraient été tués. Il ne pouvait l'ignorer, il avait trop de projets impliquant ces bois. Il espérait également pouvoir libérer les « épouses » du Seigneur. Il savait que c'était peu probable, mais ces femmes étaient sous sa responsabilité en tant que résidentes de Moonfallow. Il aimerait au moins pouvoir rendre leurs corps à leurs familles.
Le problème était qu'il manquait de puissance offensive pour faire face à une telle créature. Il ne pouvait pas simplement lancer des sorts d'Étincelle améliorés jusqu'à ce qu'il la tue. Peut-être qu'avec un véritable sort de boule de feu, il pourrait infliger de réels dégâts. L'autre option était de trouver des sorts ou des méthodes pour dissimuler parfaitement sa nouvelle nature, puis de faire appel à l'Union ou même à l'armée. Il commencerait à chercher dans le Dépôt quelque chose à utiliser, mais il n'avait pas de grands espoirs de trouver exactement ce dont il avait besoin facilement.
Il finit de boutonner sa veste, marquant une pause. Il ne connaissait aucun moyen de tuer l'esprit, mais il avait déjà vu un dieu être maîtrisé. Peut-être que les chaînes retenant le dieu mort au sous-sol méritaient une étude plus immédiate. Il sortit de sa chambre et se dirigea vers l'Atrium. Il devait assister à l'office dans l'heure. Une fois qu'il aurait fini de vénérer certains dieux, il pourrait alors porter son attention sur le fait d'en tuer un.