Chapitre 30
L’esprit du toit serait, selon la croyance, un ancêtre de quelqu’un de Moonfallow mort en tombant d’un toit. Beaucoup prétendent être ses descendants, mais aucune preuve définitive de lignée n’a pu être établie, et la revendication initiale n’a jamais été vérifiée. Ce qui est avéré, en revanche, c’est que l’utilisation de bardeaux verts à Moonfallow attire sa bénédiction. Leurs toits peuvent durer jusqu’à cinquante ans sans le moindre problème. Ironiquement, cela signifie que les artisans locaux ont rarement à effectuer les réparations qu’un toit qui fuit pourrait engendrer.
Dieux locaux de Moonfallow
Solomon quitta le cabinet du docteur Isaacs après avoir réglé ses soins avec une pièce d’or. Il lui remit également le paiement de Colm, accompagné de quelques pièces d’argent supplémentaires et d’un mot l’encourageant à éviter les bois dans l’immédiat, compte tenu des événements, tout en lui offrant un travail au domaine s’il en avait besoin entre-temps. Après quoi, il retourna vers la calèche où Duncan l’attendait, s’appuyant sur sa canne plus lourdement que d’habitude. Les points de suture le tiraillaient à chaque respiration et à chaque mouvement. Le médecin lui avait proposé un traitement contre la douleur, mais il n’avait accepté qu’un quart de la dose. Il tenait à garder l’esprit clair.
Il demanda à Duncan de prendre la direction du domaine, avec un bref arrêt à la garnison pour demander qu’un renfort de gardes soit posté à l’orée du bois. Une fois arrivé, Solomon se rendit directement dans sa chambre, adressant seulement quelques hochements de tête à ses serviteurs et demandant une carafe d’eau ainsi qu’un repas. Plusieurs regards se posèrent sur son manteau déchiré et taché de sang, ainsi que sur le fait qu’il était torse nu et bandé en dessous, mais personne ne posa de questions.
Solomon finissait de boutonner une chemise propre lorsqu’il entendit frapper à sa porte.
« Entrez », dit-il.
Melissa entra avec une carafe d’eau et un verre. Elle s’approcha de son bureau, servit le verre, puis resta en retrait.
Il but lentement, s’efforçant de se modérer alors qu’il aurait voulu saisir la carafe et tout boire d’un trait.
« Solomon », dit Melissa, utilisant son prénom pour la première fois. Son ton était presque réprobateur.
« J’ai été attaqué par quelque chose dans les bois. Colm a été blessé lui aussi. Probablement juste un animal effrayé. J’ai déjà vu un médecin, je me remettrai sans problème. »
Elle hocha la tête. « Je ferai apporter votre repas, et je m’occuperai de faire réparer et laver votre manteau. Je vous en prie, reposez-vous. »
« Merci », répondit-il en lui tendant le manteau.
Elle le prit et remplit à nouveau son verre avant de sortir. Une fois seul, il saisit Dieux locaux de Moonfallow au coin de son bureau et l’ouvrit. Ses recherches générales sur la ville étaient restées en suspens depuis un moment, mais après ce qu’il venait de vivre, il sentait qu’il devait approfondir sa compréhension de Moonfallow. Il avait initialement attribué les agissements du maire à des causes terrestres et banales, mais au vu de ce qu’il avait vu, il devait revoir ses attentes.
Il feuilleta l’ouvrage. Les dieux pouvaient prendre de nombreuses formes. Ils pouvaient être des esprits puissants, des entités extraplanaires, des ancêtres protecteurs ou même des démons. La plupart des villages possédaient un dieu mineur ou deux avec un petit sanctuaire, tandis que les dieux majeurs avaient des cathédrales dans les grandes cités. Certains dépendaient du mana, d’autres étaient alimentés par des énergies dépassant l’entendement mortel. La seule chose qui définissait une entité comme un dieu était qu’elle exigeait le culte ou le sacrifice des mortels. Il était fort possible que la créature qu’il avait vue dans les bois ne fût pas un dieu, mais comme ses ressources étaient limitées, il estima qu’il valait mieux commencer par là.
En parcourant le livre, il découvrit qu’il existait près de Moonfallow plusieurs esprits de rivières et de lacs, ainsi qu’un esprit des bons toits, honoré par l’utilisation d’un type particulier de tuile verte. Ce ne fut qu’en arrivant vers le milieu du livre qu’il trouva une courte entrée qui pourrait s’avérer pertinente.
Le Seigneur du Bois Noir
Erre dans les bois avec ses épouses. Le culte direct est déconseillé. Des offrandes de pain et de lait déposées par ceux qui vivent à la lisière du bois l’empêchent de leur nuire.
Il n’y avait aucune information supplémentaire, mais son instinct lui soufflait que cette entrée faisait référence à l’être qu’il avait rencontré. La mention des épouses lui rappela les silhouettes vacillantes en blanc qu’il avait aperçues entre les arbres. Il retourna le livre entre ses mains, notant son ancienneté. Il était probablement assez vieux pour avoir été écrit à l’époque où Moonfallow était encore une ville minière et forestière prospère, sans quoi le livre n’aurait jamais mentionné leurs divinités locales. Il avait de la chance d’avoir ne serait-ce que cette maigre piste.
La mention des épouses ramena ses pensées vers ce que Dame Pryor avait dit au sujet des Bythar. Qu’ils avaient peut-être perdu leurs titres pour avoir tué leurs épouses. Y avait-il une sorte de pacte entre leur famille et le Seigneur du Bois Noir ? Lui fournir des épouses en échange du pouvoir sur Moonfallow ? La garnison d’Etling n’avait jamais pu déterminer exactement comment Marcus avait su que Solomon s’apprêtait à agir contre lui et son frère ; si la réponse était de nature arcanique, cela résoudrait ce mystère.
On frappa à nouveau à la porte et Melissa entra avec un plateau dont s’échappait une forte odeur de viande.
« Claire a insisté pour du foie. Elle dit que c’est bon pour les gens qui ont perdu du sang. »
Solomon hocha la tête, la laissant poser le repas devant lui. Il n’appréciait pas particulièrement le foie, la texture lui était toujours désagréable, mais il n’avait aucune intention de rejeter l’attention de Claire. Il mangea lentement tout en prenant le temps de se concentrer sur son mana.
Il était… calme. Pas totalement immobile, mais comme un lac aux vagues doucement clapoteuses. Il pointa sa main, doigts et poignet dirigés vers le livre posé à côté. Il insuffla délicatement un peu de mana dans le sort, puis donna une impulsion du poignet et des doigts. Une brise légère fit frémir le papier, manquant de tourner une page.
Il haussa un sourcil en portant une autre bouchée de foie à sa bouche. Il se renversa en arrière en mâchant. Son mana avait été dans un flux incessant depuis qu’il l’avait éveillé. Pas plus tard que ce matin, il était incapable de sentir où il se trouvait ni comment il circulait. À présent, cependant, il était assez stable pour qu’il puisse le percevoir. Il ne pensait pas que cela fût dû au sort de contrôle du sang. Bien qu’il n’eût eu aucun mal à le lancer avec une bonne maîtrise, cela lui avait semblé être une exception, son mana étant resté chaotique en dehors de cette incantation.
Était-ce une question d’effort ? Il avait lancé un grand nombre de sorts et s’était physiquement épuisé lors de sa fuite dans les bois. Peut-être son mana avait-il besoin d’être drainé occasionnellement pour se stabiliser, ou son corps avait-il besoin qu’il le fasse pour mieux s’y adapter. Il nota mentalement chacune de ses théories. Il y avait encore tant de choses qu’il ignorait.
Une fois son repas terminé, il descendit à la bibliothèque et pénétra dans le bureau secret. Il détermina les mots chiffrés pour Bythar et Seigneur du Bois Noir, puis fouilla les journaux à la recherche de toute mention possible. Malheureusement, il ne trouva rien. Il n’en fut pas trop surpris ; au vu des passages qu’il avait déchiffrés jusqu’ici, son grand-oncle ne s’était guère intéressé à ce qui se passait en dehors de ses études. Il se souvint même d’une citation qui disait à peu près ceci :
« Les sorts et les grimoires sont la seule compagnie dont j’ai besoin, et la seule responsabilité qui m’importe. »
Il referma le dernier journal et le mit de côté. La pièce était froide. Il y faisait toujours froid ces derniers temps. Il se demanda si son oncle n’avait pas eu raison, dans une certaine mesure. S’il n’avait pas fouiné dans les finances de Moonfallow, il aurait évité l’assaut sur son manoir ainsi que le conflit avec un dieu. D’un autre côté, son oncle était mort seul, sans personne pour le pleurer, incapable de se sauver lui-même avec tout le savoir et la puissance à sa disposition ; peut-être n’avait-il pas compris autant de choses qu’il le pensait.
Cette pensée le réchauffa un peu et il se leva, quittant le bureau secret pour regagner sa chambre. Ses points de suture le tiraillaient et son corps était endolori par les efforts de la journée.
Il se déshabilla et se coucha pour se reposer. Il devait être en forme pour la réunion avec les Arcanes le lendemain soir. Après avoir dormi jusqu’en fin de matinée, il passa le reste de la journée à étudier et à s’assurer qu’il était prêt à faire la démonstration du contrôle du sang devant les Arcanes. Il reçut un message d’Isaacs l’informant que Colm se rétablissait bien, et du Premier guetteur Vantus lui confirmant qu’aucune activité n’avait été signalée à l’orée des bois.
Cette nuit-là, il se tint devant la statue de l’Ermite, observant l’éclat de celle-ci devenir de plus en plus brillant à mesure que la pleine lune s’élevait. Lorsqu’elle atteignit son zénith, il commença à sentir l’appel de sa canne. Il la souleva et la remit dans la main de la statue, projetant son esprit à la rencontre des Arcanes.