Chapitre 3
Il existe au sein de Drakthiss de nombreuses cités sans pareilles. La capitale de Brevantiss est, bien entendu, la plus grande ville du monde. Ses rues sont assez larges pour qu’un dragon puisse y déambuler, et son marché regorge de marchandises plus variées que partout ailleurs. Les ports de Ventariss sont légendaires pour leurs navires de bois vivant et, naturellement, Arcthiss, siège de l’académie de l’Union, offre des spectacles et des sons qui dépassent l’entendement. Même la ville moyenne de l’empire fait l’envie de bon nombre des plus grandes cités des nations inférieures.
Jerkahn, auteur commandité, dans son ouvrage Drakthiss : Le Joyau du Monde
Moonfallow était l’endroit le plus laid que Solomon eût jamais vu : une ville de bâtiments trapus construits en briques sombres, coiffés de toits aux tuiles d’un vert maladif. Les rues n’étaient pas faites du ciment propre de Brevantiss, ni des pavés bien entretenus du domaine familial, mais plutôt de pierres brutes maintenues par du gravier. L’aspect des lieux n’était guère arrangé par la bruine glaciale qui tombait sans discontinuer depuis le début de l’après-midi. Solomon avait espéré apercevoir les habitants de Moonfallow, mais avec cette pluie, il ne vit guère que des silhouettes se déplaçant rapidement entre les bâtiments, abritées sous des parapluies et vêtues de lourds manteaux et de chapeaux à larges bords.
La calèche atteignit la limite de la ville et poursuivit sa route, s’engageant sur un chemin sinueux qui s’élevait lentement. D’après les cartes que Solomon avait étudiées, ils se trouvaient sur la voie menant à Victor’s, ou plutôt à son domaine. Il fut tenté d’essayer d’en apercevoir un fragment, mais au vu de l’altitude et de la pluie, il savait qu’il n’en obtiendrait au mieux qu’une ombre, et il se renfonça donc dans son siège.
Outre cette calèche, deux chariots suivaient, transportant ses effets personnels, quelques meubles, des matériaux bruts pour réparer les parties endommagées du manoir et, bien sûr, ses domestiques. Il avait insisté pour qu’ils disposent d’un chariot couvert, ce qu’il avait dû payer de sa poche sur son premier versement, mais cela en valait la peine au vu de la pluie. Il s’était retrouvé avec seize serviteurs, ce dont il était reconnaissant, bien qu’ils fussent loin de posséder les spécialités qu’il avait espérées. Pour commencer, neuf d’entre elles étaient de jeunes femmes dont on lui avait dit qu’elles avaient des ennuis avec un frère, un cousin, voire leur propre famille. Il avait été horrifié d’apprendre certaines de leurs histoires, sans pour autant être surpris. Ce n’était pas qu’il n’eût pas besoin de femmes de chambre, de couturières ou de cuisinières, mais il avait espéré amener une main-d’œuvre plus spécialisée. Outre elles, il avait obtenu un apprenti charpentier manchot et son jeune frère qui commençait à peine sa formation de maçon, un cocher qu’on avait tenté de pousser à la retraite à quatre reprises, son apprenti, et un jardinier.
Il lui faudrait presque certainement engager une aide supplémentaire pour restaurer le manoir, ses jardins et tout mobilier volé ou endommagé. Il serait également avisé de s’assurer que l’apprenti charpentier et le maçon puissent terminer leur formation quelque part en ville. Il pourrait même devoir vérifier si l’une des servantes souhaiterait apprendre un métier. Il était rare qu’elles deviennent apprenties pour des rôles plus spécialisés, bien que certaines maisons moins prestigieuses eussent commencé le processus et, dans les cités, il avait entendu dire qu’il devenait plus courant pour les femmes de suivre des apprentissages en général.
Il sortit de ses réflexions lorsque la calèche s’immobilisa complètement. Il saisit son parasol et mit pied à terre avant que le cocher, Duncan, ne puisse lui ouvrir la portière. Il avait choisi de ne pas prendre de valet, ayant d’autres priorités et ne pensant pas pouvoir accorder sa confiance à quiconque comme il l’avait fait avec Edmure. Il déploya son parapluie au-dessus de sa tête, écoutant le doux crépitement de la pluie sur la toile, et contempla sa nouvelle demeure.
C’était une construction ancienne, dont une grande partie était faite de pierre. Elle n’était pas peinte, ce qui était très démodé depuis une centaine d’années, et sa grisaille semblait s’effacer sous la pluie. Le toit était couvert de bardeaux d’un vert sombre, et les murs étaient en grande partie envahis par le lierre et la mousse. Les fenêtres étaient hautes et étroites, lui rappelant celles d’une église, et à presque chaque angle se trouvaient de petites gargouilles élaborées dont il pouvait à peine distinguer les visages menaçants. Il se tourna pour constater qu’ils étaient passés là où se trouvait autrefois le portail en fer forgé, bien qu’il semblât que quelque chose l’eût détruit ou retiré à un moment donné. Le manoir lui-même semblait toutefois en bon état. Du moins, de l’extérieur.
Il entendit les chariots près de lui commencer à se vider, et ses nouveaux domestiques entamer le déchargement des caisses.
« Prenez simplement ce dont vous avez besoin, ainsi que mes effets personnels. Duncan, Regis, veuillez emmener la calèche et les chariots à l’arrière pour le moment, installez les chevaux et rentrez également. Ne nous mouillons pas plus que nécessaire. »
Il reçut des signes d’acquiescement de la part de tous, et Solomon commença à se diriger vers la porte d’entrée, qu’il vit désormais faite de chêne noir avec des gonds et des serrures en fer tout aussi sombre. Au centre de la porte se trouvait un grand heurtoir en forme de main griffue tenant un orbe. Il trouva cela étrange, étant habitué à ce que les propriétés de sa famille utilisent toujours des ornements en forme de cerf, l’animal qui ornait leurs armoiries, peu importait à quel point il était peu pratique d’ajouter des bois à tout. Il ignora le heurtoir et glissa la clé dans la serrure. Il fallut pousser un peu, mais il parvint à l’insérer, et elle tourna avec souplesse dans un cliquetis satisfaisant.
Il poussa la porte, entra et fut frappé par un courant d’air glacial. Il cligna des yeux. Il était étrange qu’une brise si froide vînt de l’intérieur, mais le manoir était vide depuis un certain temps. Qui savait quand un feu avait été allumé pour la dernière fois ?
Il secoua son parapluie juste devant la porte et pénétra à l’intérieur, découvrant qu’il ne faisait pas aussi froid que la première bourrasque l’avait laissé supposer. Sa première impression fut que l’endroit était… sobre. Les rideaux étaient tous du même vert sombre que les bardeaux du toit, le sol ne comportait que quelques tapis, et ils présentaient pour la plupart des motifs répétitifs simples plutôt que de grandes scènes de guerre ou d’animaux. Les murs étaient peints d’un blanc simple, mais une bande parcourait tout le milieu avec un motif vert épuré. Le mobilier était tout aussi simple, mais fabriqué dans un bois de qualité, et toutes les chaises et canapés étaient richement rembourrés.
Solomon fut surpris de voir que tout semblait en bon état. Il s’attendait à ce que les meubles fussent endommagés par les mites, les vers à bois et les vrillettes. Il avait même anticipé que certains habitants des environs auraient pu s’introduire et piller un peu. Il pouvait difficilement les en blâmer. Le personnel de maison avait fondu jusqu’à presque rien avant même le décès de son oncle, et l’endroit aurait été une proie facile.
Il se dirigea vers une grande cheminée centrale. Il n’y avait qu’une petite pile de bois de chauffage, mais il commença à y jeter les bûches, sortit le briquet de sa veste et l’alluma. Il entendit les domestiques s’approcher derrière lui et se tourna pour les regarder. Certains semblaient émerveillés, d’autres un peu déçus. Peut-être s’attendaient-ils à servir dans un cadre plus raffiné. Quoi qu’il en soit, ils restèrent silencieux en sa présence.
« Melissa ? » demanda-t-il à la plus proche, une grande fille aux cheveux roux et aux yeux bleu-gris. « Pourriez-vous vérifier si les lanternes murales contiennent encore de l’huile ? »
Elle fit une révérence et se dirigea vers la plus proche.
« Barnabus, vous et votre frère, cherchez davantage de bois. Donnez la priorité à celui que vous trouverez pour les quartiers des domestiques, la suite du maître et cette pièce. »
Le charpentier au teint basané et son frère commencèrent à s’éloigner dans un couloir voisin.
« Les autres, formez des binômes et fouillez le reste de la maison. Quand vous aurez trouvé la cuisine, prévenez Claire afin qu’elle puisse commencer à préparer à manger. Ne vous souciez pas de préparer un repas séparé pour moi ce soir. Nous pourrons rendre les choses plus formelles demain matin. »
« Oui, monsieur », répondit Claire, en s’associant avec l’une des femmes de chambre alors qu’elles commençaient à explorer le manoir. Une fois que tout le monde aurait pris ses marques, il aurait rarement besoin de donner des ordres directs, mais pour l’instant, il s’attendait à être très occupé à le faire.
Après s’être réchauffé au feu quelques instants, il décida d’explorer lui-même et choisit l’un des larges couloirs menant à l’aile est, détournant son chemin chaque fois qu’il entendait des domestiques déjà en train d’explorer dans cette direction. Il atteignit un couloir particulièrement vaste, doté de larges fenêtres de chaque côté. Il prit un moment pour regarder par l’une d’elles. Il faisait encore sombre, mais la pluie commençait à se dissiper. Il observa la tour lointaine vers laquelle le couloir semblait mener. Il s’agissait apparemment d’une grande tourelle circulaire. Ses yeux remontèrent progressivement le long de la structure, où il vit une forme se tenant à la fenêtre.