Chapitre 100
Un mage peut valoir dix hommes au combat, mais une seule balle tirée au bon moment suffit toujours à l’abattre.
Général Thrugood
Les Orcs et les Elfes apparurent peu après. Lorsque Solomon avait entendu dire qu’ils étaient montés, il s’était attendu à voir des chevaux ou des ichthyn, mais ils chevauchaient d’immenses créatures à la peau tachetée qui se mirent à pousser des ricanements déments à mesure qu’elles approchaient. Des wargs, supposa Solomon. Il en existait une douzaine de variétés, mais toutes étaient réputées pour leur férocité comme montures. Elles n’étaient pas aussi rapides que des chevaux, mais elles étaient plus maniables.
Avant qu’ils ne s’approchent trop, l’un des mages leva son bâton et le tint en l’air. Il entonna une incantation et, lentement, une sphère de flammes se forma à l’extrémité du bâton. Il visa, et la boule de feu fila comme une balle vers le centre des pillards qui approchaient, grossissant rapidement jusqu’à devenir une immense boule de feu.
La plupart des pillards réussirent à l’éviter rapidement grâce à leurs montures, mais un orc n’eut pas cette chance et s’embrasa.
Un orc aboya l’ordre de se disperser, et le groupe de pillards obtempéra aussitôt. Leurs montures ricaneuses les entraînèrent dans une large manœuvre d’approche.
Les mages continuèrent à lancer des sorts. Solomon vit des boules de feu, des éclairs et même des décharges de force pure. Il s’efforça de se concentrer pour mémoriser leurs mouvements de main, leurs incantations et la façon dont leur mana circulait. Il ne pouvait pas utiliser son sort de mémoire parfaite, mais, même sans cela, il avait bien entraîné sa mémoire et savait qu’il pourrait en retenir au moins quelques-uns, d’autant que les mages défenseurs semblaient avoir leurs sorts favoris, qu’ils aimaient répéter.
Tandis que les mages s’efforçaient de ralentir la charge, les soldats commencèrent à tirer au fusil. Les humains faisaient feu avec une discipline stricte, visant les cibles les plus imposantes. Les Untoss attendaient que le sergent leur désigne une cible avant de tirer, mais leurs quatre bras leur procuraient une stabilité accrue qui en faisait de redoutables tireurs, bien que chacun tînt aussi une épée en plus de son fusil.
Plusieurs assaillants tombèrent avant de les atteindre, mais d’autres approchaient à toute vitesse, permettant à Solomon de mieux les distinguer. Les orcs portaient une sorte d’épaisse peau brun rouille qui les protégeait même des balles. Les Elfes, en revanche, étaient vêtus de robes amples, comme les Untoss du coin. Alors qu’il les observait, l’un d’eux tira un long fusil et le pointa dans leur direction.
Les Elfes se détachèrent tous des orcs d’un seul coup et épaulèrent leurs fusils. Mais, en approchant, ils semblèrent hésiter et, lorsqu’ils firent feu, la plupart des tirs manquèrent leur cible. Un seul érafla un Untoss parmi les défenseurs.
Solomon fronça les sourcils. Tout ce qu’il avait lu indiquait que les Elfes étaient d’excellents tireurs. Cela concernait généralement leur adresse à l’arc, mais il imaginait qu’une bonne partie de ces talents pouvait s’appliquer aux armes à feu. Et si ce n’était pas le cas, pourquoi choisiraient-ils de s’en servir ?
Avant qu’il ait le temps d’y réfléchir davantage, il entendit les orcs rugir en approchant, rugissement auquel répondirent les ricanements des wargs. Le premier orc paraissait gigantesque maintenant qu’il était plus près.
Jakul s’était placé face à la charge, et Solomon vit son mana, parfaitement équilibré, s’agiter de plus en plus vite et affluer dans tout son corps.
L’orc de tête se tenait debout sur le dos de son warg, faisant preuve d’un équilibre extraordinaire. Puis il bondit de sa monture, brandissant sa hache de guerre au-dessus de sa tête, et fondit sur Jakul comme une comète.
En atterrissant, l’orc tenta d’abattre sa hache de toutes ses forces, mais il manqua sa cible.
Jakul ne fut qu’un éclair : il esquiva la frappe descendante d’un pas de côté et décocha un coup de poing parfait dans la mâchoire de l’orc. Un craquement écœurant retentit lorsque celle-ci se déboîta, et l’orc s’effondra au sol. Jakul souleva sa hache gigantesque d’une seule main et la planta dans la gueule du warg, la lui déchirant.
Deux autres orcs approchèrent, sans quitter leurs montures, et tentèrent de frapper Jakul.
Il bondit pour esquiver leurs deux attaques et atterrit derrière l’un des orcs, puis lui enfonça le coude dans la nuque. Lorsque l’orc s’écroula, Jakul saisit les rênes du warg et le força à tourner. Puis il bondit de sa monture en direction d’un elfe en robe, qu’il arracha à la sienne et traîna sur le sol quelques instants avant de le projeter devant lui.
L’attaque fut brisée et les pillards battirent en retraite, leurs wargs s’éloignant à travers les herbes dans la direction d’où ils étaient venus.
Jakul enroula autour du cou du warg les rênes qu’il tenait et l’étrangla jusqu’à ce qu’il cesse de bouger, puis s’en détacha avec précaution. Sa robe bleu clair était tachée de sang lorsqu’il rejoignit les autres. Ils semblaient avoir tué onze assaillants et un bon nombre de leurs montures.
Solomon et Edmure attendirent que le sergent Zane leur donne le signal que tout danger était écarté avant de sortir complètement de la charrette.
Solomon s’approcha de Jakul.
« Voilà qui était impressionnant », dit-il en continuant d’observer le mana de l’homme. Il remarqua aussi que plusieurs yeux spectraux flottaient toujours autour de lui. Un moyen de surveiller ses arrières au cœur du combat, supposa Solomon.
Jakul sourit.
« Tout ce qu’il a fait aurait pu être accompli à distance par des évocations bien placées, sans tatouages ni années d’entraînement, fit remarquer Baru en s’approchant d’eux. »
« Je ne cherche pas à remplacer les méthodes éprouvées des mages de combat. Je pense simplement que nous devons élargir nos possibilités. Et cela a aussi des applications plus pratiques. Combien de nos professeurs ont besoin d’une canne pour marcher ? Imaginez à quel point mes recherches pourraient améliorer leur vie. »
« Pour être honnête, je préférerais qu’ils continuent à souffrir. Avec toutes les marques que leurs baguettes m’ont laissées sur les bras et les jambes pour ma “mauvaise posture d’incantation”, je préférerais qu’ils soient obligés de boiter pour venir me chercher. »
Les autres mages étouffèrent des rires.
Jakul fronça les sourcils quelques instants, puis finit lui aussi par sourire.
« Tu ne t’es jamais dit qu’ils nous auraient peut-être moins frappés s’ils n’avaient pas souffert eux-mêmes ? »
« Ça ne m’a jamais traversé l’esprit. »
Solomon observa leur échange en souriant, tout en repassant intérieurement en revue tout ce qu’il avait vu. Il se répéta mentalement les formules magiques entendues, encore et encore, ainsi que les gestes de chacun. Il ne pourrait pas vérifier avant un certain temps si ce qu’il avait mémorisé était juste, mais il espérait avoir d’autres occasions d’observer.
Après avoir soigné leurs quelques blessés, ils reprirent la route. Tous étaient encore trop échauffés pour une nouvelle partie de Destin Étrange. Solomon passa donc le temps à écouter discrètement leurs conversations, tout en regardant défiler les herbes et les collines.
« — Ça aurait tourné tout autrement si les Elfes avaient tiré correctement, dit l’un des soldats à cheval.
— On les aurait quand même repoussés avec les mages, répliqua un autre.
— Ouais, mais certains d’entre nous auraient pris une balle ou un coup de hache. On a eu de la chance qu’ils ne touchent qu’un Unt.
— Je suis surpris qu’ils aient réussi à envoyer des pillards aussi loin à l’est. Ils doivent avoir un camp caché dans les plaines.
— Je suis sûr que Clyturn s’en occupe… s’il n’est pas retenu par quelques paires de bras. »
Quelques ricanements s’élevèrent, jusqu’à ce que le sergent se racle la gorge avec insistance, les faisant taire.
Solomon s’était demandé pourquoi les pillards auraient attaqué une force plus importante qui comptait des mages. Il avait supposé qu’ils pensaient que leurs montures feraient la différence, mais il était vrai que, si les Elfes avaient correctement tiré leur première salve, les choses auraient tourné tout autrement. Il supposa que lui en était la raison.
Toutes ses interactions avec les Elfes étaient étranges depuis qu’il avait absorbé le mana du Dieu elfique. L’elfe de la Guilde des Explorateurs avait insisté pour l’aider, le bois elfique de l’Arabella avait réagi vivement lorsqu’il avait tenté de le réconforter, et voilà que ces Elfes, probablement hostiles, avaient hésité à un moment crucial du raid. Son mana semblait exercer une influence innée sur le peuple elfique. Il ne savait pas trop ce qu’il en pensait, mais cela s’était révélé utile jusqu’ici, et la protection supplémentaire que cela lui apportait à Manacht ne lui déplaisait pas.
Les jours suivants s’écoulèrent sans incident. Solomon passa son temps à revoir mentalement les sorts qu’il avait observés, à jouer à Destin Étrange et à sonder discrètement ses compagnons pour en apprendre davantage sur les mages et la magie. Il découvrit surtout leurs spécialités et comment ils avaient appris la magie à Arcthiss. Baru, spécialiste des barrières, en parla longuement et révéla que tous les sorts de barrière commençaient par le même élément magique de base, avant d’être affinés et spécialisés. Solomon garda cette information dans un coin de son esprit pour plus tard.
Après un peu moins d’une semaine, ils arrivèrent à une grande halte, juste à l’extérieur d’une vaste forêt rouge. Les arbres, hauts, grêles et blancs, portaient des lianes qui pendaient comme un sang épais et sirupeux coulant le long d’un membre. Les broussailles, dans toutes les nuances d’orange et de jaune, recouvraient tout sauf la route bien entretenue qui semblait traverser la forêt en son centre. Le reste de leur voyage les mènerait à travers celle-ci.