Chapitre 101
On traite les Orcs de sauvages, mais jamais les Orcs n’ont fait traverser la mer à nos morts en les laissant hurler pour qu’on les délivre.
Un mercenaire elfique
Solomon était mal à l’aise. Son père l’avait emmené, avec ses frères, à la chasse dans le Reach, et même s’il avait dormi dans une tente somptueuse, il avait été franchement misérable. Le voyage à travers Manacht n’avait rien d’aussi plaisant. La tente et le matelas sur lequel il dormait le laissaient courbaturé et malheureux ; les bruits des plaines n’avaient rien des sons apaisants de son manoir qui s’assoupissait, ni du chant des oiseaux dans les forêts. Et voilà quatre jours qu’il n’avait pas pris de bain. Il savait, en toute objectivité, que ces plaintes étaient puériles et délicates, alors il les gardait pour lui. Mais, à leur arrivée au relais, il s’autorisa à espérer, ne serait-ce qu’un peu, trouver un lit convenable et au moins un bain froid. Il aurait pu faire assez d’histoires pour voyager dans un luxe extravagant, mais il avait lu plus d’un récit où des nobles frivoles s’étaient attiré les foudres des Orcs, qui les avaient enlevés ou assassinés parce qu’ils se faisaient trop remarquer.
Lorsqu’ils entrèrent à cheval dans le relais, il remarqua que les mages et les soldats se tendaient. Une fois le portail franchi, un sergent s’approcha d’eux.
« Bon retour, Zane. Comment s’est passé le voyage ? »
« Merci, Baz. Nous avons repoussé une attaque, sinon tout était calme… Le Marquis est-il là ? »
Le sergent Baz secoua la tête. « Non. Il est parti chasser avec ses hommes sur le front. »
Quand les soldats qui l’accompagnaient apprirent que le Marquis et ses hommes n’étaient pas là, ce fut comme si un poids leur avait été ôté des épaules. Ils se redressèrent, et certains affichèrent même un sourire.
Solomon se tourna vers Jakul.
« Il y a un marquis ici ? » demanda-t-il. Ce titre venait juste après celui de duc, mais il n’avait jamais entendu dire qu’un noble de ce rang se trouvait sur le front.
Jakul secoua la tête.
« En réalité, ce n’est pas un marquis. Il paraît qu’il était noble, d’une manière ou d’une autre. C’est juste comme ça qu’on l’appelle. »
« J’ai l’impression que tu ne l’apprécies pas beaucoup. »
Jakul hésita.
« On pourra parler de lui une fois que tout le monde sera installé. Ce n’est pas une bonne idée d’en parler ouvertement ici, devant le portail. »
Solomon acquiesça. Sa curiosité était suffisamment éveillée pour lui faire oublier un instant son inconfort.
Une fois le portail refermé derrière eux, les Untoss commencèrent à décharger la charrette et à échanger une partie des marchandises contre d’autres articles du relais. Les soldats se dirigèrent tous vers une petite cantine où ils partagèrent quelques verres, tandis que le sergent Baz conduisait Solomon à un bâtiment de pierre adossé au mur le plus éloigné du relais.
Il s’attendait à trouver des quartiers d’officiers, quelque chose d’austère, mais de bien plus confortable qu’un mince matelas dans une petite tente.
Pourtant, en entrant, il fut surpris. Les sols de pierre étaient recouverts de tapis moelleux aux motifs élaborés. Aux murs étaient accrochés des portraits de nobles datant de près d’un siècle ; entre eux, des tapisseries tissées à la main, dans un style ancien. On le conduisit à travers des couloirs décorés de la sorte jusqu’à sa chambre. Le lit était immense, surmonté d’un baldaquin que l’on pouvait entièrement fermer à l’aide de lourds rideaux blancs. Dans un coin se trouvait une baignoire à pieds griffus, abondamment décorée avec le mauvais goût d’une époque révolue. Déconcerté, il regarda le sergent.
« Le Marquis tient à ce que tous les nobles de passage soient aussi confortablement installés que possible dans sa suite d’invités personnelle. »
« Je vois… »
« Nous demanderons à des serviteurs Untoss d’apporter vos affaires et de préparer votre bain. Cela ne devrait prendre que quelques instants. »
« Merci. »
Le sergent s’inclina avec une précision impeccable, puis sortit calmement.
Solomon regarda Edmure.
« C’est aussi étrange que ça en a l’air ? » demanda-t-il.
Edmure acquiesça. « Oui, Monseigneur. C’est très étrange. Je n’ai jamais vu un mélange de styles aussi disparate et éclectique. »
« On dirait presque qu’il avait rempli l’endroit de tout ce qu’il avait pu trouver qui évoquait, même de loin, l’aristocratie, puis qu’il avait tout entassé là. »
Edmure acquiesça. Solomon vit la fatigue dans ses yeux et sur son visage. C’était un homme robuste, mais il était plus âgé, et le voyage l’avait manifestement éprouvé.
« Prenez le reste de la nuit pour vous reposer », dit-il.
« Monsieur ? »
« Reposez-vous, prenez un bain. Je ne voudrais pas que tout le monde pense que je traite mal mon personnel. De toute évidence, les rumeurs circulent vite ici », ajouta-t-il avec un sarcasme appuyé, étant donné qu’il n’avait presque rien entendu de ce qui se passait à Manacht, sinon de vagues rapports sur des affrontements avec les Orcs.
Edmure esquissa un sourire. « Merci, monsieur. » Il s’inclina et quitta la pièce.
Solomon attendit que les serviteurs Untoss apportent ses affaires et lui préparent un bain. Il prit son temps. Le savon qu’on lui avait donné était fortement parfumé à la rose, une odeur qu’il n’appréciait guère, mais quel plaisir de se sentir propre ! Une fois son bain terminé, il se sentit enfin redevenu lui-même.
Il s’habilla et décida de se rendre à la cantine. Il ne tenait pas particulièrement à découvrir ce qu’on pouvait y servir à manger ou à boire, mais il brûlait de curiosité à l’idée d’entendre ce que Jakul avait à raconter sur le Marquis.
Il attira plusieurs regards et reçut, au fil de sa traversée du relais, plusieurs saluts surpris, tous impeccables, comme s’ils avaient été répétés avec soin. À la cantine, on lui servit aussitôt une belle pièce de viande et un vin bien meilleur que prévu. Il balaya la salle du regard, repéra Jakul et les autres mages, puis alla s’asseoir avec eux.
En chemin, il observa les alentours et aperçut Edmure dans un coin, occupé à jouer aux cartes avec plusieurs hommes à l’air exaspéré, le visage impassible. Si c’était ainsi qu’il choisissait de se détendre, Solomon n’allait pas le juger.
Il s’assit en face de Jakul et échangea des salutations polies avec les autres.
« Alors, tu vas m’en dire davantage sur ce Marquis ? » demanda-t-il.
Jakul fit un signe à Baru, qui leva la main et murmura. Son mana pulsa tandis qu’une barrière à peine perceptible se forma autour d’eux.
Solomon le regarda avec curiosité.
« C’est une barrière qui empêche le son de sortir. »
Solomon haussa un sourcil. Voilà un sort terriblement utile. Malheureusement, Baru avait parlé trop bas pour qu’il entende l’incantation qui l’accompagnait.
« Le Marquis, commença Jakul en fronçant les sourcils. Le Marquis est… »
« C’est un taré », lâcha Baru.
« Ouais, acquiesça Jakul. C’est un taré. »
Solomon acquiesça en faisant tournoyer son verre de vin un instant. « Je dois avouer que je m’attendais à un peu plus de détails. »
« Il porte de vieux vêtements de noble. Perruques, poudre, collants, tout le nécessaire. Même quand il est sur le terrain. Il exige qu’on le traite comme un souverain, alors que personne ne sait vraiment quel rang de noblesse il a, ni même s’il est noble. »
« Où se situe-t-il dans la hiérarchie militaire ? »
« Il est… quelque part entre auxiliaire et mercenaire ? »
« Alors, comment se fait-il qu’il dirige ce relais ? »
« Il ne le dirige pas. C’est un lieutenant qui en a réellement la charge, mais il a tendance à lui donner tout ce qu’il veut, et je ne peux pas lui en vouloir. »
« Pourquoi ? demanda Solomon. Il doit bien y avoir une raison à tous ces égards particuliers. »
« Parce qu’il est vraiment doué pour tuer », avança Baru.
« Pardon ? » fit Solomon, sa fourchette à mi-chemin de sa bouche.
« En gros, c’est tout. Il sait tuer. Même vêtu de ses collants et maquillé, il lui est arrivé d’affronter seul une escouade d’Orcs. Mais il ne se contente pas de les tuer… Il les massacre. Il en capture un, le force à jouer au serviteur pendant son dîner, puis le torture à mort. Il en brise un autre et l’abandonne au fin fond de la jungle. Un jour, je l’ai vu… » Jakul hésita et avala une gorgée. « Je l’ai vu se servir d’une tête comme d’une marionnette, après avoir découvert qu’un autre groupe d’Orcs, dans les environs, appartenait au même clan. »
« Comment s’y prend-il ? C’est une sorte de mage ? »
« Pas que l’on sache. En fait, j’ai généralement du mal à lancer des sorts quand il est dans les parages. Heureusement, je n’ai travaillé avec lui que deux fois. »
« Je comprends pourquoi tout le monde était si mal à l’aise en croyant qu’il était là. »
Ils acquiescèrent.
« J’ai entendu dire qu’on lui avait interdit de retourner à Drakthiss. Ses penchants le rendent indésirable là-bas, mais on le juge trop utile pour s’en débarrasser. Les Orcs ont peur de lui, et je n’ai jamais entendu dire ça de qui que ce soit d’autre. »
Solomon acquiesça et continua de manger, même si les autres convives semblaient avoir perdu l’appétit. Le Marquis avait l’air terrible, mais aussi intéressant. Solomon n’était pas certain de vouloir le rencontrer, mais la source de sa force l’intriguait.
Il finit son repas et, à la fin, les autres s’étaient mis à parler davantage de leur formation à l’académie et de leurs spécialités. Ce changement de sujet ne le dérangea pas ; il écouta discrètement tout ce qu’il put, heureux de pouvoir manger assis à une table pour la première fois depuis des jours.