Chapitre 8
Point de vue d'Auréel
Que c'était honteux... Malgré nos nouveaux pouvoirs, nous n'avions même pas égratigné James. Pas même un peu. Il nous avait maîtrisés si facilement. Rien n'avait changé, finalement. L'État de Sécheresse ne l'avait absolument pas déstabilisé. Cette capacité était pourtant censée calciner tout ce que je touchais ; mes traces de pas marquaient toute la salle, le sol ayant littéralement fondu sous mes pieds, ce qui laissait derrière moi des empreintes grotesques.
Actuellement, j'étais allongé, haletant lourdement. Je me mordis la lèvre jusqu'au sang pour ne pas montrer ma frustration. Je pensais être plus fort, mais on dirait que j'avais été trop pressé. Il y a des étapes dans la vie. On ne peut pas atteindre le niveau 100 alors que l'on vient à peine de commencer le jeu, n'est-ce pas ? Je le savais, mais c'était toujours aussi frustrant.
Il y avait autre chose, aussi. J'avais remarqué que je percevais le monde plus clairement. Ce qui m'était invisible auparavant était devenu limpide après mon éveil. C'était comme si une sorte de voile s'était retiré pour me laisser voir la vérité de ce monde.
Perdu dans mes pensées, je ne remarquai pas James qui se tenait au milieu de nous, un sourire calme aux lèvres.
— Vous avez bien fait, vraiment, dit-il. À vrai dire, si votre adversaire n'avait pas été moi, mais quelqu'un de votre niveau, vous auriez gagné haut la main. Je ne pense pas que quiconque soit plus fort que vous dans votre catégorie d'âge. À part les enfants des grandes maisons car, tout comme vous, ils ont été entraînés depuis leur plus jeune âge. Mais je pense sincèrement que vous n'aurez pas de mal face à eux, souligna James, profondément convaincu.
Ces paroles m'apaisèrent dans une certaine mesure, mais le doute continuait de se profiler en moi. Les grandes maisons... Elles se trouvaient au sommet de la hiérarchie et connaissaient tous les secrets du monde des Éveillés. Leurs enfants avaient dû être immergés dedans depuis toujours ; j'avais sûrement du retard sur eux.
— Tu es bien le Saint le plus fort de l'Empire, non ? demandai-je, sceptique.
Il acquiesça d'un hochement de tête, arborant une expression suffisante.
— Ce qui veut dire que Solga et moi avons été entraînés par le plus fort, repris-je.
— Pour qui me prends-tu ? J'ai fait de vous des génies comme on n'en voit qu'une seule fois dans une vie ! s'extasia James.
Il leva les yeux vers le plafond et, avec un sourire insolent, il continua :
— Même si vous vouliez perdre un combat, vous n'y arriveriez pas. Vous êtes actuellement au rang de Novice. Vous comprendrez tout cela quand vous affronterez quelqu'un de votre niveau.
Sincèrement, j'étais étonné par ses mots. Il était tellement sûr de lui. C'est vrai qu'au fil des ans, ses entraînements avaient été intenses, voire suicidaires. S'était-il entraîné de cette manière toute sa vie ? Une question me vint soudain à l'esprit.
— Père. Pourquoi, ou plutôt pour quelle raison vous battez-vous ? Et pour quelle raison avez-vous recherché la force ?
C'était vrai, j'avais essayé plusieurs fois de découvrir le passé de James, mais il était toujours resté très vague à ce sujet. C'était quand même bizarre : cet homme que j'appelais père, je ne connaissais presque rien de sa vie. Quel homme était-il avant de nous connaître ? Pourquoi était-il recherché ? Avait-il une famille ? Si oui, pourquoi était-il avec nous et pourquoi ne les avions-nous jamais vus ? Avait-il abandonné les siens pour nous ? Y avait-il quelqu'un qui l'attendait là-bas ?
Une éternité passa. Peut-être que cela ne durait en réalité que deux secondes, mais je compris que ma question l'avait pris au dépourvu. Peut-être était-il temps de me parler un peu de lui. J'espérais qu'il me répondrait honnêtement.
Le sourire arrogant de James s'effondra pour laisser apparaître une expression triste et nostalgique. Il resta silencieux un instant et, d'une voix calme remplie de regret, tout en caressant ma tête avec affection, il répondit :
— Ah ah, tu en as des questions, fiston. Je descends de la famille Gold.
À ce moment-là, je compris immédiatement. La famille Gold fait partie des grandes maisons.
— La famille Gold est une lignée à la recherche de la force pour protéger les personnes qui lui sont chères. « Les Gold tiennent leurs promesses », telle est notre philosophie, dit-il en fixant le plafond. J'ai promis de protéger ma famille. Ma femme et mon enfant inclus.
— Attends, pause, pause, pause ! dis-je brusquement, le coupant dans son élan. Tu as une femme ?! Et un enfant ?! criai-je, sans même me rendre compte que je m'étais redressé d'un coup.
— Oui, j'ai un enfant. Une fille, qui a ton âge maintenant, dit-il avec un visage de marbre.
— Mais qu'est-ce que tu fais avec nous, alors ?! Ta femme et ta fille ! Elles ont besoin de toi !
— Auréel... c'est compliqué, dit-il d'une voix amère. J'ai commis un crime et je n'ai pas répondu de mes actes devant le Sultan. J'ai bafoué nos principes. J'ai promis de les protéger, mais en restant avec elles, je les mettais en danger. Alors, je suis parti.
Je regardai longuement James, plongeant mes yeux dans les siens chargés de regret. Je comprenais sa logique — il était actuellement recherché pour un crime —, mais est-ce que cela valait la peine de laisser sa propre famille derrière soi ? Non. Je ne pouvais pas accepter cela. Une famille, c'est tout ce qu'on a de plus précieux. Est-ce que cela signifiait qu'il nous abandonnerait, nous aussi, un jour ?
— Je ne peux pas accepter ça... murmurai-je, frustré par sa révélation.
Un sourire de fatigue arpenta son visage. Il détourna le regard et dit :
— J'ai voulu être fort pour que plus personne n'ose faire de mal aux miens, mais le monde est beaucoup plus vicieux que ça. J'ai dû partir, Auréel. Je te connais, tu peux me trouver lâche au fond de toi et je ne chercherai pas à me justifier. Mais sache que je ne vous abandonnerai jamais, ne t'inquiète pas pour ça. Je n'ai pas abandonné ma famille, sache-le, souligna James.
Il se tourna ensuite pour nous faire signe de nous lever. Il était temps de sortir du temple.
L'ambiance entre James et moi était devenue glaciale, plombée par mes pensées sombres. Mais James, lui, souriait.
À vrai dire, il souriait toujours. Qu'importe la situation, il affichait ce sourire. Comment pouvait-il faire ça ? Solga, quant à lui, semblait vouloir le réconforter ; il marchait à ses côtés en frottant affectueusement sa tête contre lui. Je restai en arrière, fermant la marche, alors que nous parcourions le long couloir du temple.
— Comment elle s'appelle, ta fille ? demandai-je, affichant mon mécontentement.
— Elle s'appelle Élya. Élya Gold, répondit-il sans se retourner, continuant sa route.
Ça veut dire que j'ai une sœur...
James se stoppa net et se retourna pour me faire face. Solga continua d'avancer pour ne pas nous interrompre. Affichant un sourire éclatant, mon père dit :
— Oui, tu as une sœur, et tu la rencontreras bientôt ! Tu es un Gold maintenant, et le seul garçon de la maison. On peut dire que tu es l'héritier de la lignée. Tu devras donc intégrer l'académie.
Il reprit sa marche comme s'il ne venait pas de lâcher une bombe. Je n'y avais pas pensé, mais c'était vrai : James m'avait donné son nom de famille et le monde l'avait reconnu. Ma frustration grandit de façon inexplicable. Je continuai à marcher en silence, des larmes coulant sur mes joues. Il avait fait de moi son héritier... il était fou. Je ne savais plus quoi dire ni quoi penser.
Nous arrivâmes enfin à l'extérieur du temple. Les lourdes portes se refermèrent derrière nous et le sol trembla tandis que l'édifice se décollait du sol pour monter légèrement dans les airs. Retenu par ses immenses chaînes, le temple semblait avoir atteint sa limite en restant ici.
La nuit était tombée, dévoilant un ciel d'encre paré de... huit lunes. Je fronçai immédiatement les sourcils, mais James interrompit mes pensées avant que je ne pose de question :
— Ne t'attarde pas sur ça. Tu n'étais pas éveillé avant, mais les huit lunes ont toujours été présentes. Seuls les Éveillés peuvent les apercevoir.
— Qu'est-ce que ça signifie ?
— Je voudrais bien t'en parler, mais je ne peux pas. C'est une loi imposée par le monde. Tu ne pourras découvrir ses secrets que lorsque tu atteindras le rang de Maître. Tu comprendras alors, dit-il amèrement.
Sans que je ne pose plus de questions, le chemin du retour se poursuivit dans le calme. On n'entendait que la voix de James qui nous conseillait sur nos points à améliorer : notre style de combat, notre réflexion, notre stratégie, l'art de la guerre et le leadership. Il me guida tout le long du trajet.
Solga, lui, écoutait attentivement. En le regardant, je me demandai parfois si, en tant qu'Éveillé, il pourrait un jour se transformer en humain. James lui enseignait les choses différemment, mais l'instruisait tout autant que moi, alors que ce n'était qu'un lion...
Nous étions presque arrivés devant notre maison.
J'accélérai le pas, dépassant James et Solga, pressé de rentrer. Mais en apercevant notre demeure, je ralentis brusquement. Au loin, une silhouette était assise sur les escaliers, la tête baissée, fixant le sol.
Sans même m'en rendre compte, je me pétrifiai. Une sueur froide coula le long de mon corps. L'homme qui nous attendait au pied de la maison était dangereux. Mes instincts me hurlaient de fuir, de courir le plus loin possible. M'apprêtant à reculer, je réalisai avec horreur que mon corps ne répondait plus.
Je compris aussitôt. Mon défaut venait de s'activer... Une situation face à laquelle je ne pouvais pas fuir.
— Bah, Auréel, pourquoi tu t'arrêtes ? La maison est là ! cria James.
Puis, il se figea à son tour. L'essence de James explosa littéralement, abattant une pression immense autour de nous.
L'homme sur les marches leva la tête. Nous pûmes alors distinguer ses yeux d'une hétérochromie frappante : l'un noir onyx, l'autre gris métallique.
Il portait une armure sombre frappée de l'emblème de l'Empire en son centre. Ses cheveux étaient mi-longs, et son visage possédait cette beauté gravée que personne ne pouvait oublier. Un katana reposait sur ses genoux ; il en caressait le fourreau comme s'il s'agissait de la chose la plus précieuse au monde.
Lorsque son regard se posa sur moi, j'eus la terrifiante impression qu'il lisait dans mon âme. Il me fixa longuement, comme s'il m'avait déjà vu quelque part.
James me poussa fermement derrière son dos et prit une voix sombre, lourde de soupçons :
— Que fais-tu ici, Kayden ? Ou plutôt... l'Étoile Noire ? C'est comme ça que le monde t'appelle maintenant, non ?
Kayden ? Il le connaît ? L'Étoile Noire ? Dans mon esprit, les pièces du puzzle s'assemblèrent d'un coup. Il existait des histoires sur l'Étoile Noire : le bras droit de l'Empereur, le Saint qui représentait la justice de notre Empire. Celui qui juge, le bourreau. Des milliers de rumeurs couraient sur lui. Et cet homme était devant nous. Mon cœur s'emballa indomptablement. Même Solga se montrait méfiant. L'air était devenu si lourd qu'il en était irrespirable, malgré la douceur de la nuit.
Le bruit du vent était devenu oppressant. Les hiboux dans les arbres semblaient observer la scène comme des spectateurs étrangers suspendus à un drame.
L'Étoile Noire afficha un sourire étrangement serein et accueillant. Sa voix s'éleva, douce et mélodieuse :
— Cela faisait longtemps, mon cher ami. Ou plutôt... monsieur le traître ? Non, je devrais t'appeler par ton vrai nom, tu ne penses pas ? dit l'homme sans laisser le temps à James de répondre.
Il se leva d'un mouvement fluide, dégaina son katana et pointa la lame étincelante vers mon père.
— Sous les ordres du Sultan, je suis venu te ramener. Suis-moi docilement, ou je devrai employer la force. Moi, Kayden, l'Étoile Noire, j'arrête James Gold, dit "le Béni de la Nature", déclara-t-il avec un sourire qui me parut terriblement triste