Chapitre 17
Au cœur du vaste Colisée d’Incheon, se tenait l’un des plus redoutables combattants de l’arène, classé dix-huitième au classement général : Jor la Montagne, un Éveillé de niveau Avancé, rang 3.
Face à lui, un simple jeune homme bloqué au niveau Novice, à l’étape finale.
Cheon Ma.
Le numéro 1 de la génération d’or venait de terrasser Jor la Montagne qui, pourtant, appartenait à un royaume bien supérieur au sien.
Pourtant, face à Cheon Ma, cet abîme hiérarchique s’était révélé nul et non avenu.
Leur affrontement avait captivé les foules, mais Cheon Ma n'avait fait que mener son adversaire en bateau du début à la fin.
À cet instant, Jor était à genoux, le visage baigné de sueur et les yeux désespérément vides. Il levait le regard vers cet adolescent, ou plutôt vers ce monstre.
Il avait bien entendu parler de cette fameuse « génération d’or », mais il n’aurait jamais cru qu'ils étaient à ce point terrifiants. Son corps tout entier tremblait. Il avait peur.
— J’aban—
— Je t’interdis de prononcer ces mots devant moi, coupa froidement Cheon Ma.
Il s’avança d'un pas sûr, levant son épée maculée de sang séché par le combat. Une aura d'un violet sombre enveloppait sa silhouette, agissant comme un bouclier vivant.
Le Jeune Démon Céleste murmura pour lui-même, mais les micros et les écrans holographiques du Colisée propulsèrent sa voix à travers tout le stade. Voyant l'adolescent fondre sur lui, Jor recula de manière pathétique, levant une main tremblante en signe de supplication.
Un colosse de vingt-sept ans, réduit à ramper comme une bête apeurée face au Jeune Démon Céleste.
Il ne vit même pas le mur se dresser derrière lui, le condamnant à une impasse définitive.
— Jeune maître, ayez pitié… implora Jor.
Le Jeune Démon Céleste le dévisagea, une lueur de pitié froide dans le regard.
— Vous savez, guerrier Jor… J’ai si souvent rêvé de vous affronter en duel en regardant vos matchs.
Son visage, jusque-là impassible, se fendit d’une pointe d’agacement.
— Vous n’êtes pas faible, loin de là. Mais vous n’êtes plus un guerrier.
Il stoppa sa lame juste au-dessus du crâne de Jor, dont les prunelles se dilataient d'effroi.
— L’honneur. La fierté. La conviction. La force. L’ambition. Voilà ce qui façonne un guerrier.
Sa voix gagna en profondeur. Aux yeux des spectateurs figés dans les tribunes, il n'était plus un enfant, mais une divinité implacable rendant la justice.
— Jor. Tu ne mérites ni ce titre, ni le droit de fouler cette arène. Peut-être fus-tu un combattant digne autrefois. Mais aujourd’hui, tu n’es plus qu’un homme.
Il marqua une pause, laissant le poids de ses mots s'écraser sur le vaincu.
Puis, d’un geste à la fois fluide et chirurgical, il abattit sa lame.
Dans les gradins, certains spectateurs fermèrent les yeux, s’attendant à voir une tête rouler dans la poussière. Mais à la place retentit un cri strident, déchirant l'air.
Du sang jaillit contre la paroi, maculant la pierre d'une fresque grotesque, avant de couler à flots pour former une mare écarlate.
Cheon Ma venait de trancher les deux bras de son adversaire. Une mutilation exécutée avec une telle grâce macabre que cela en devenait insoutenable.
Vaincu par le choc et l'hémorragie, l’esprit de Jor s’effondra, incapable de soutenir plus longtemps l'éveil. Il s'affaissa lourdement, face contre terre.
— N’ose plus jamais te prétendre guerrier.
Lançant cette sentence par-dessus son épaule, Cheon Ma tourna le dos à l’arène, le regard dur comme la glaçure d’un hiver. Le claquement cadencé de ses bottes résonnait au loin comme le glas.
La foule, d'un coup, explosa en une clameur hystérique, hurlant à s'en rompre les cordes vocales le nom du prodige :
— Cheon Ma ! Cheon Ma !
Cheon Ma marchait, absorbé par ses pensées, lorsqu'il stoppa net. Une présence. Derrière lui.
Jetant un coup d’œil par-dessus son épaule, il vit la silhouette du Démon Céleste se détacher de la pénombre, adossée au mur du couloir désert.
— Pourquoi ne l’as-tu pas achevé ? demanda le patriarche.
— La mort aurait été une trop grande clémence, répliqua Cheon Ma sans même s'arrêter, détournant le regard pour reprendre sa route.
Mais dans la fraction de seconde où ses instincts s’embrasèrent, il bondit en arrière, cherchant à arracher sa lame de son fourreau.
Trop tard.
La silhouette qu’il croyait en face de lui s'était matérialisée dans son dos, immobilisant net son bras avant même qu'il ne puisse libérer le tranchant de l'acier.
— Trop lent, souffla une voix calme à son oreille.
Cheon Ma laissa échapper un rire sec, teinté d’amertume.
— Difficile de rivaliser avec toi. Tu es un saint de l’étape finale.
— C’est un fait, concéda sèchement le Démon Céleste. Dis-moi… En y repensant, ce gamin qui a fait surface récemment. Comment s’appelait-il déjà ?
Le patriarche plissa les yeux, cherchant dans sa mémoire.
— Auréel Gold. Penses-tu qu'il ait l'étoffe pour contester ton trône ?
Cheon Ma secoua vivement le bras pour briser la prise de son père et recula de plusieurs pas, adoptant une distance prudente. Autour d'eux, le couloir du Colisée était désert, baigné par la lueur agressive des projecteurs holographiques. Étrangement, les néons se mirent à grésiller et à clignoter uniquement là où se tenait le Démon Céleste, enveloppant l’espace d’une aura maladive.
Fermant les yeux une fraction de seconde, Cheon Ma replongea dans ses souvenirs de l’enterrement. Il revoyait ce garçon de sa taille, mais consumé par une fatigue invisible : des cernes creusant des abysses sous ses yeux ambrés, une chevelure d’or dont l’éclat semblait terni par le deuil. Un corps athlétique, sculpté par un labeur acharné, rivalisant presque avec le sien. Mais ce qui l’avait frappé par-dessus tout, c'était l’essence même du garçon. Une émanation brûlante, suffocante, rappelant la fournaise d’une canicule en plein désert. Une anomalie fascinante. À en juger par cette seule aura, Auréel jouait dans sa cour.
Une vague d'excitation pure parcourut les veines de Cheon Ma. Il n'était plus seul sur son piédestal. L'idée que sa génération abritait enfin de vrais prédateurs le grisait. Son aura de combat s'effaça, remplacée par un sourire carnassier.
Observant son fils arborer cette expression dérangeante, le Démon Céleste laissa échapper un rictus approbateur.
— Intéressant…
— Qu’il soit fort ou non, cela ne change rien, trancha Cheon Ma. Je resterai le numéro un. Et une fois l'Académie derrière moi, je défierai le Sultan.
Un silence, puis :
— Ahahahahahah !
Le rire tonitruant du Démon Céleste résonna dans le couloir, balayant l'atmosphère pesante. L'audace démesurée de son sang le renvoyait directement à ses propres folies de jeunesse. Effleurant du bout des doigts la cicatrice barrant son visage, il secoua la tête, passa devant son fils d'un pas leste et murmura :
— Que ton ascension soit glorieuse, mon fils.
Avant même que l’écho de sa voix ne s'éteigne, son corps se dissipa dans l'air, s'effaçant en une brume translucide.