Chapitre 15
Auréel
Alors que le spectre de cendres commençait à s’infiltrer dans mon corps, je sentais ma chair devenir tristement plus forte.
C’était une pensée amère. Le clan Gold n’enterrait pas ses morts. Non, ils faisaient vivre chaque défunt à travers leur Patriarche. Le dirigeant conservait les cendres de sa lignée en lui, se les transmettant de génération en génération. C’était à la fois magnifique et terriblement lourd. Combien de cendres James possédait-il en lui ?
J’acceptai les cendres de mon père avec tendresse. Alors que les dernières parcelles dorées s’engouffraient en moi, une voix douce et neutre sonna dans mon esprit :
[ Suite au rituel, vous êtes devenu un Gold. Comme tout membre de cette lignée, vous venez d’acquérir le pouvoir des cendres. ]
[ Félicitations, Garçon d’Or. Le pouvoir des cendres s’accorde parfaitement avec vos capacités. Acceptez-vous cette lignée ? ]
C’était donc vrai. Dans la note laissée sur ma table de chevet, la Matriarche m’avait expliqué mon rôle durant la cérémonie, me révélant que ces funérailles constituaient également le rituel sacré du clan Gold pour s'approprier leur pouvoir héréditaire.
Certaines familles possédaient des pouvoirs de sang n’ayant aucun rapport avec la capacité obtenue lors de leur Éveil. En tant qu’héritier, ce n’était pas une transmission que je pouvais me permettre de rejeter.
Pourtant, une question germa au fond de mon esprit : Pourquoi James n’a-t-il jamais utilisé ce pouvoir de son vivant ?
Refoulant cette interrogation pour plus tard, je sentis l’assimilation toucher à sa fin. J’entendais les pleurs de la foule et je baissai lentement les bras pour signifier que le rituel était accompli. Levant le visage vers le ciel lointain, j'aperçus les huit lunes qui commençaient à se lever.
Rendant un long soupir, je fermai les yeux et murmurai les derniers mots qui scellèrent mon destin au sein du clan :
— J’accepte.
[ Lignée acceptée. Les cendres fusionnent avec ton essence, Soleil Déchu. Que ton évolution soit glorieuse. ]
La voix du monde semblait teintée d'une curieuse empathie. C'était toujours ainsi : Cora m'appelait par ce titre, comme un rappel constant de ce que j'étais ou de ce que j'étais devenu. Je ne saurais expliquer pourquoi, mais le ton chaleureux de cette voix mécanique me fit un bien immense au milieu de cet océan de deuil.
— Que notre évolution soit glorieuse... répétai-je amèrement.
Le vent du soir, devenu frais, agressait la peau nue de mon torse. Soudain, un contact doux et tendre se posa sur mon épaule. La Matriarche — ou plutôt « Mère » — me fixa avec une fierté et une crainte dissimulées derrière ses yeux rougis. Elle n’avait même pas pris la peine d’essuyer les larmes séchées sur ses joues.
— Tu as bien fait, Auréel. À partir d’aujourd’hui, tu es véritablement des nôtres, dit-elle en m’aidant délicatement à remettre le haut de ma tenue, sous le regard de la foule en deuil et des caméras des médias qui retransmettaient la scène.
C'est alors que je sentis un regard pesant ancré sur moi.
En me tournant vers sa source, je la vis. La fille de James me fixait avec un mélange d'émotions indéchiffrables. Je ne comprenais pas vraiment ce que je lui avais fait pour mériter une telle hostilité, mais plus je la regardais, plus le visage de James s'imposait à travers le sien. Elle possédait exactement les mêmes yeux bleus que lui.
C'était sa copie conforme.
Mon cœur cassa son rythme et battait lourdement face à ce regard.
Ne me regarde pas comme ça avec ses yeux...
La Matriarche sentit la tension et toisa sa fille les yeux plissés, ce qui fit détourner le regard d’Élya avec agacement.
Sans trop de réflexion, je sentis Solga tout près de moi. Heureux de voir mon ami poilu en bonne santé, je lui caressai la tête en signe de réconfort, sous le regard silencieux des Anciens et de la famille Gold. La Matriarche observa la scène sans rien dire.
C'est alors que Nero August, le chef de la SCE, s'avança vers nous. Il nous regardait de son œil cybernétique, comme s’il cherchait à voir à travers moi.
— Mes condoléances, encore une fois. J’espère de tout cœur que les Gold récupéreront leur gloire d’antan, dit-il avec une tristesse sincère en levant la main vers la Matriarche.
— Merci beaucoup, Nero. Vos mots nous touchent sincèrement, répondit-elle en acceptant la poignée de main.
Suite à cet échange, il reporta son attention sur moi et tendit sa main :
— Jeune maître. Je sens que l’avenir des Gold et de Santana est entre de bonnes mains avec vous. Nous ne nous connaissons pas beaucoup, mais j’ai un bon pressentiment, lâcha-t-il avec un léger sourire qui me parut bien mystérieux.
Je glissai un léger rire nerveux tout en me grattant l’arrière de la tête :
— C’est trop d’honneur. Je vous remercie pour la confiance que vous m’apportez, je ne vous décevrai pas, dis-je fermement en saisissant sa main avec une prise franche — comme pour le convaincre de mes paroles, ou peut-être pour me convaincre moi-même.
Il me fixa profondément dans les yeux et murmura :
— Je n’en doute pas.
Il retira sa main, présenta ses condoléances au reste de la famille, puis s’éclipsa avec son équipe.
Je n’y avais pas prêté attention plus tôt, mais tous les grands clans de l’empire s’étaient déplacés pour assister aux funérailles : la famille Ma, la famille Light, la famille Stellar, et d’autres encore dont j'ignorais les noms.
Chacun à leur tour, ils venaient rendre hommage à leur ancien camarade. Car malgré les rivalités et les tensions intestines, ils restaient avant tout des guerriers ayant combattu côte à côte.
À chaque dignitaire qui s’avançait, la Matriarche me chuchotait à l'oreille leurs liens avec notre famille. C'est ainsi que j'appris que nous entretenions un conflit larvé avec le clan Ma. Vint enfin le tour du chef de la famille Ma, accompagné de son fils.
— C'est le prodige de notre génération, me chuchota Mère. Il est le numéro un incontesté.
Le garçon mesurait à peu près ma taille. Il possédait des traits asiatiques et un visage qui aurait pu être sculpté par Cora elle-même. Ses yeux, d'un noir onyx, posaient un regard acéré, comme s'il était prêt à dégainer une arme à tout moment. Ses cheveux sombres et ondulés lui descendaient jusqu'aux épaules.
Le prodige de la génération d'or : Cheon Ma.
Son père, surnommé le Démon Céleste, ressemblait à une version plus âgée de Cheon Ma, barré d'une cicatrice grotesque au cou qui remontait presque jusqu'à son œil droit. Il arborait une expression dure et lointaine. Il me jeta un bref coup d'œil, mais ne prit même pas la peine de me saluer, m'ignorant comme une simple mouche sur son chemin.
Cheon Ma, contrairement à son père, me tendit la main et déclara d'un ton nonchalant :
— Mes condoléances pour votre perte. James Gold était un homme d’une grande force, je le respectais beaucoup en tant que guerrier. Mon nom est Cheon Ma.
— Merci pour vos mots. Moi aussi je le respectais énormément. Pour moi, il était le guerrier ultime. Mon nom est Auréel Gold.
Il hocha la tête et repartit sans ajouter un mot. C'était manifestement un homme très économe de ses paroles. Sans le savoir encore, c'était le premier chapitre d'une longue rivalité.
La cérémonie touchait à sa fin. La foule et les médias s'étaient retirés, ne laissant dans le parc que les membres principaux de la famille Gold. Alors que j’étais perdu dans mes pensées, me disant qu’il était désormais temps d’assumer pleinement l’héritage de James, une soudaine agitation éclata parmi les Anciens.
— Tu ne peux pas faire ça ! s’écria la Quatrième Ancienne.
C'était une vieille dame aux cheveux noirs attachés en queue de cheval, dont les rides encadraient des yeux couleur noisette remplis de désarroi. Elle fixait sa nièce avec une incompréhension totale.
Élya ignora complètement sa tante. Tendant un doigt accusateur dans ma direction, elle lâcha d'une voix perçante :
— Je te défie pour le poste d’héritier de la maison Gold !
Je croisai le regard d'Élya, brûlant d'une détermination farouche. Un long soupir s'échappa de mes lèvres :
— Est-ce que je t'ai fait du tort ?
— Acceptes-tu le défi, oui ou non ?! craqua-t-elle, au bord de l'hystérie.
— Jeune fille ! tenta d'intervenir la Matriarche.
Mais avant même qu’elle ne puisse terminer sa phrase, mon défaut s’activa malgré moi. Ma bouche s'ouvrit et ma voix trancha l'air contre ma volonté :
— J’accepte.
La stupéfaction se lut instantanément sur tous les visages.
Merde... me dis-je amèrement. Quel défaut stupide.