Chapitre 13
Alors que le garçon aux yeux d’or s’avançait vers elles, portant le cadavre de son mari dans ses bras comme la chose la plus précieuse au monde, Élise ressentait des émotions complexes.
En tant que Matriarche, elle se devait de montrer du respect au nouvel héritier de la maison, mais surtout au fils adoptif de son mari. Voir la dépouille de James entre les bras de cet enfant éveillait en elle un sentiment douloureux et contradictoire. Elle éprouvait une forme de soulagement à l'idée que le jeune garçon soit venu jusqu'à eux. Après tout, il était désormais l'héritier légitime... mais avant toute considération politique, il était leur « fils ». Et en tant que mère, elle se devait de l’accueillir comme il se doit.
En l'observant de plus près, elle remarqua les blessures sur les mains du garçon, ses cheveux souillés de sang séché et ses jointures abîmées — preuve des coups frénétiques qu’il avait dû porter contre quelque chose. Ses jambes tremblaient légèrement sous l'effort, ses lèvres étaient gercées par le manque d'eau, signe qu’il ne s'était pas arrêté de marcher. Et ces cernes profonds sous ses yeux...
James, tu as adopté un enfant si attentionné... pensa-t-elle en analysant Auréel.
Son regard se posa ensuite sur le lion colossal derrière lui. Il ne lui fallut pas un second coup d’œil pour remarquer que le garçon et le félin partageaient la même paire d’yeux d’or et se ressemblaient étrangement.
« Hmm... Ce garçon dégage une aura assez impressionnante. Il a l’air de s’être éveillé il n’y a pas très longtemps. Élya, on dirait que ton frère et toi seriez de bons rivaux », dit le Premier Ancien en analysant Auréel, tout en caressant sa barbe et en jetant des coups d’œil à la jeune fille.
Élise jeta un regard discret aux Anciens rassemblés derrière elle et Élya. Ils étaient venus « par formalité », d’après leurs dires. Mais même s'ils ne l’admettraient jamais ouvertement, ils considéraient tous James comme leur propre fils.
Le Premier Ancien, l'oncle de James, possédait des yeux noirs, des cheveux poivre et sel témoignant de sa vieillesse, et surtout un regard calculateur qui ne laissait rien au hasard.
Élya dévisagea le Premier Ancien mais ne dit rien, replaçant aussitôt son regard sur le garçon devant elle. Les autres Anciens demeuraient silencieux, le visage fermé.
À ce moment précis, Auréel arriva à leur hauteur. Tous purent constater son état critique et à quel point il paraissait à bout de forces. Élya, bien que frustrée et désireuse de lui exprimer son mécontentement, avait elle aussi ses limites : malgré sa rancœur, elle se devait de tenir son rang et de l'accueillir dignement.
Élise et les cinq Anciens baissèrent la tête en signe de respect et déclarèrent d’une seule voix :
« Nous saluons le futur Patriarche. »
Auréel les regarda. Il prit le temps de peser ses mots, comme si chaque syllabe exigeait un effort surhumain. Lâchant un soupir silencieux, il prit la parole d'une voix où se mêlaient une assurance forcée et un profond épuisement :
« Bonjour, Mère. Bonjour, Anciens. Je suis désolé de me présenter devant vous dans cet état... »
Il inspira pour reprendre son souffle, sa voix devenant presque tremblante :
« Je ramène avec moi Père... pardon, je veux dire le Patriarche, afin de lui donner un enterrement digne auprès des siens. »
Le cœur d’Élise se fissura en entendant le jeune garçon. Ne pouvant plus contenir sa peine, elle s'avança et prit le corps de James. Le geste fut si fluide qu'Auréel ne réalisa même pas à quel instant précis son fardeau lui avait été retiré.
Élya serra les poings au moment exact où Auréel prononça le mot Père. Les Anciens, quant à eux, observaient Auréel comme leur propre enfant, mais leurs yeux dérivaient inévitablement vers le corps sans vie de leur Patriarche déchu. Incapable de supporter cette vision plus longtemps, le Deuxième Ancien détourna le regard avec un pincement d'agacement.
« Tu étais obligé de mourir comme ça ? » murmura le Troisième Ancien dans sa barbe.
Auréel
La femme de James venait de me retirer le corps de son mari. Sur le coup, je sentis une partie de mon être s’en aller avec lui. Puis la réalité me frappa brutalement : la fatigue accumulée et la faim me rattrapèrent d'un coup, me rappelant qu’elles n'avaient jamais quitté mon ombre durant toute cette nuit.
Mes yeux glissèrent vers les Anciens. À vrai dire, ma vision s’assombrissait peu à peu, bordée de noir. À travers ce voile flou, je voyais les têtes pensantes du clan Gold fixer le visage de James avec un mélange poignant de regret et de colère. Après tout, leur enfant, leur chef, leur protecteur était mort loin des siens.
En tant que son fils, je ne pouvais que les comprendre. La mort d’un être cher que l'on n’a pas revu depuis si longtemps fait plus mal qu’un couteau planté en plein cœur.
Alors que je sentais la fatigue me murmurer à l'oreille de me laisser sombrer dans son étreinte, je me devais de leur faire part de mon souhait. Rassemblant la toute dernière once de mes forces, je leur adressai ces quelques mots :
« Anciens, Mère... chère sœur. S’il vous plaît. J’aimerais que notre Patriarche retourne aux cendres aujourd’hui. Laissez-moi vous accompagner durant les funérailles. Je sais que je ne suis qu'un inconnu à vos yeux... mais j’aimerais être là pour ses derniers moments sur cette terre. »
Ma voix était rauque, brisée par la douleur et l'épuisement.
Élise ainsi que les Anciens regardaient le jeune garçon baisser l’échine devant eux, et une même pensée leur vint simultanément :
Ne baisse pas la tête devant nous. C’est toi, notre futur.
« Sœur ? Maudit sois-tu, tu n’es pas mon frère ! » pensa Élya avec une telle virulence que sa rage se lisait à livre ouvert sur son visage.
Oh, ce qu'elle aurait voulu lui arracher les bras, à cet usurpateur ! Il avait souillé leur ville avec ses pieds tachés de sang, il lui avait volé son père, son titre et sa vie... et maintenant, il osait demander clémence ?
Élya était en ébullition, rendue folle par son propre impouvoir. Car elle ne pouvait rien faire. Même des démons feraient preuve de compassion face à un tel spectacle. Qui était-elle pour rejeter « l’enfant de son père » devant tout le clan réuni ?
« Ne t’inquiète pas, tu es le futur Patriarche de cette maison, répondit Élise d'une voix empreinte d'une infinie douceur, tout en serrant la dépouille de son défunt mari contre elle. Nous organiserons la cérémonie ce soir afin que son âme repose enfin en paix. Elle se déroulera au coucher du soleil. Repose-toi, mon enfant... tu en as besoin. »
Auréel esquissa un léger sourire sincère, juste avant que l’inconscience ne l’emporte et que les ténébres ne le cueille enfin.