Chapitre 12
« Que tes cendres vivent en moi. »
— Auréel Gold.
Auréel
Le voyage jusqu’à la ville de Santana nous prit toute la nuit. Nous n’avons pas fait une seule pause. Nous avons marché sans relâche. Parfois Solga me portait, parfois non. Je n’ai jamais lâché le corps de James ; il est resté en permanence dans mes bras. Devant ce corps froid et sans vie, j’espérais encore pouvoir le réchauffer. Alors, sans m’arrêter, j’utilisais mon pouvoir dans l'espoir dérisoire de le ramener à la vie en lui insufflant de la chaleur... Mais ce n’était qu'un rêve pieux.
Actuellement, je me trouvais devant les portes de la plus grande ville que j’aie jamais vue. Santana ressemblait beaucoup à l’ancienne New York d'avant le Grand Changement. Des bâtiments à perte de vue. Une ville habituellement si animée, mais qui semblait aujourd'hui plongée dans un deuil étrange et lourd.
Perdu dans l’immensité de la cité, le son d’une cloche qui sonna quatre fois de suite me sortit de ma stupeur, suivi d'une voix qui résonna à travers les haut-parleurs de toute la ville :
« NOTRE PROTECTEUR EST DE RETOUR ! DEMANDEZ LE REPOS POUR LUI ! »
La sécurité avait sans doute dû m’apercevoir avec le corps de James.
« Alors tu étais si aimé que ça... » murmurai-je avec un léger sourire.
Au moins, des gens semblaient tenir à lui. Les portes de la ville s’ouvrirent sans même que j’aie besoin de me présenter.
Les rues étaient bondées. Tous me fixaient, me jugeant de haut en bas, chuchotant sur mon passage au sujet de mes cheveux souillés, de ma veste brûlée et des cernes profondes sous mes yeux. Mais au-delà de mon apparence, leur regard se rivait sur le corps sans vie de James dans mes bras.
Beaucoup pleuraient. Certains n’osaient même pas regarder, détournant les yeux et trouvant soudainement le sol très attirant. Je voyais des enfants pleurer la mort de leur héros, tandis que des citoyens me fixaient comme si j'étais leur nouveau sauveur.
Leur sauveur ? Savaient-ils déjà que j’étais le nouvel héritier ? Cette annonce avait-elle été faite publiquement, elle aussi ? Je n’y avais pas réfléchi plus que ça, mais il semblait bien que les mots du Sultan avaient traversé l’Empire entier.
Je ne connaissais pas le chemin, mais la foule s'écarta d'elle-même pour me frayer un passage. Je compris immédiatement qu’ils me guidaient vers la demeure des Gold.
J’emboîtai le pas, suivi de près par Solga et Lyros, le peuple s'engouffrant derrière nous. Certains tentaient de nous toucher, James et moi, pour vérifier si tout cela était bien réel, mais le grognement froid de Solga et le regard vide de Lyros les faisaient immédiatement reculer.
Je ne sais pas combien de temps nous avons marché à travers les artères de la cité, ni au bout de combien de temps nous avons fini par être escortés par les forces de l'ordre local. Durant le trajet, la police — ou plutôt la S.C.E. (Sécurité Contre les Éveillés), comme ils aiment s'appeler — s'était mise à nous escorter.
Ils étaient dirigés par un homme grand et barbu au regard ferme et au visage dur. Ses cheveux gris témoignaient de son âge, et il possédait un œil cybernétique — un détail que je trouvai singulier. Il s’appelait Nero August, chef de la S.C.E. de Santana. Cet homme était puissant ; il dégageait une pression tranquille. Rien de comparable à celle de Kayden ou de James, mais du même niveau que ce soldat de la garde d’élite de Kayden qui avait tenté de me neutraliser après mon attaque.
À mesure que nous avancions, Nero m’expliquait le fonctionnement de la cité et ce qu'il y avait à en savoir. Je n’avais aucune envie d'entendre ses explications, mais je me devais d’écouter. En tant qu’homme important désormais, je devais lui témoigner un minimum de respect : James n’avait pas élevé un enfant mal élevé.
Nero comprit vite que ce n’était pas le moment idéal pour me faire un cours magistral sur Santana et se contenta de me transmettre le strict nécessaire.
« Jeune Patriarche. Nous sommes bientôt arrivés devant les grilles de la famille Gold. Veuillez faire disparaître votre chevalier, s'il vous plaît. Il n'est plus nécessaire, dit-il en jetant un coup d’œil vers Lyros, qui marchait derrière avec cette pression meurtrière. »
Je le compris : la présence de Lyros était trop intimidante pour la cité. Il n’était pas fait pour vivre en communauté. Non, il était né pour être sur un champ de bataille.
D'une simple pensée, Lyros disparut en particules de lumière pour regagner ma mer d’âme. Nero me fit un signe de tête et reprit la marche.
« Ne vous inquiétez pas pour l’accueil que vous réserve la famille Gold. En tant que nouveau Patriarche, vous serez accueilli avec le respect que vous méritez, dit Nero en continuant de regarder droit devant lui.
— Je ne m’inquiète pas. La famille de mon père ne peut pas être mauvaise », répondis-je.
J’étais convaincu que les Gold n’étaient pas mauvais, mais je mentirais si je disais que je n’appréhendais pas leur accueil. Je n’étais qu’un pauvre orphelin adopté par leur héros, revenant avec son corps entre les bras. Comment pourraient-ils ne pas me voir d'un mauvais œil ?
« Ton père, hein ? murmura-t-il avec un sourire qui me parut étrange. Alors honore ton père de la plus belle des manières, jeune Patriarche », ajouta-t-il avec un amusement dissimulé. Sa voix était étonnamment apaisante et donnait envie de lui faire confiance.
Perdu dans mes pensées, j’aperçus un grand portail en or orné de l'insigne d'un aigle royal. À peine fûmes-nous en vue que les grilles s'ouvrirent largement, révélant deux alignements de soldats de la famille Gold, de chaque côté de l'allée. Je ne pouvais pas les compter ; à vrai dire, je n’en avais pas la force. À l’unisson, les soldats ouvrirent le passage et crièrent d'une seule voix :
« Nous saluons le nouveau Patriarche ! »
Les regardant avec stupeur, j'aperçus au bout de la file une dame élégante vêtue d'un kuro-montsuki noir portant l’emblème des Gold. Elle avait des cheveux bruns et des yeux couleur noisette. Je n’avais pas rencontré beaucoup de femmes dans ma vie, mais cette dame était sûrement l’une des plus belles qu'il m'ait été donné de voir. À ses côtés se tenait une jeune fille que je devinais d’à peu près mon âge, aux yeux bleus et aux cheveux noirs. Son visage était un mélange frappant entre celui de James et celui de la dame.
Inconsciemment, je me mis à comparer son visage avec celui de James, jetant des regards furtifs au cadavre entre mes bras. Un bonheur immense naquit en moi et je m’avançai instinctivement vers elles.
Père, je suis bien arrivé auprès des tiens.
Une pluie d’émotions me submergeait, au point que je ne me rendis pas compte, au départ, du regard glacial que « ma sœur » me lançait.
Je serrai le corps de James plus fort contre moi, tel un trésor inestimable. Je n’arrêtais pas d'essayer de le réchauffer avec mon pouvoir. Je pense que Monsieur August le remarqua, mais il ne dit rien. Je n’étais pas certain de ce qu'il pensait réellement de moi.
Sous ce ciel nuageux, j’avançais sur le chemin ouvert par les soldats des Gold. En regardant droit devant moi, j’appréhendais leurs regards et leurs pensées. Mais je ne pouvais pas me montrer faible. Mes larmes avaient assez coulé. Je ne laisserai plus le monde y assister.