Chapitre 11
Auréel
Le temps passa. À vrai dire, je ne savais plus l'heure qu'il était ; j'avais perdu la notion du temps qu'il m'avait fallu pour arrêter de bercer le corps mou de James dans mes bras. Son corps était devenu froid et sa peau pâle.
Malgré cela, je ne pouvais réaliser sa mort. J'étais comme un enfant qui réalisait qu'on lui avait menti. Mes larmes n'ont cessé de couler.
J'étais inconsolable. Solga frottait sa tête contre ma joue et grognait pour me dire de lâcher le corps de James et de l'enterrer dignement.
Mais comment pourrais-je enterrer mon père ? Même si toutes les preuves étaient là devant moi : son corps, mes mains qui étaient tachées de son sang dû à sa blessure...
« Aaaaaaaaaaaah ! »
Un cri né de mon désespoir. Je n'ai su me retenir. Ma dignité s'envola, j'ai pleuré à chaudes larmes pendant je ne sais combien de temps. Abattu par la frustration, j'ai donné des coups sur le sol à m'en faire saigner les mains.
Pas très intelligent, je le sais. Mais il est impossible de raisonner une personne en deuil.
Solga me mordit le bras pour me stopper. Comment osait-il me stopper ? En croisant son regard, pourtant, ma colère et ma frustration s'envolèrent.
Je redevins un enfant qui venait de perdre son parent.
À vrai dire, Solga n'avait pas besoin de parler. Il sut me faire revenir à la raison avec un simple regard, et je le compris immédiatement : Devenons plus forts.
——
L'Empire du Soleil était en transe. Ce qui était une journée comme toutes les autres pour le commun des mortels se transforma en un jour que personne au monde n'oublierait.
Car durant cette fin de journée, une exécution publique avait eu lieu. Le Sultan prit la parole devant l'Empire entier pour annoncer l'arrêt du traître tant recherché : le Béni de la Nature, de son vrai nom James Gold.
Tout le monde connaissait les Gold. Famille fondatrice de l'Empire, elle faisait partie des grands clans du royaume. Avant sa traîtrise, le Béni de la Nature avait hissé le prestige des Gold au plus haut niveau mondial, ce qui leur avait créé bon nombre d'ennemis.
Mais qui oserait s'attaquer à la famille Gold alors que le Sultan la protège malgré tout ?
Santana, ville sous la protection des Gold.
La ville de Santana, autrefois si attractive et pleine de vie, avait perdu toute sa splendeur.
Connue auparavant pour rivaliser avec la capitale, elle avait perdu son éclat hier soir.
Santana était en deuil. La mort de James avait touché profondément la ville, et plus encore la famille Gold. On n'osait imaginer le sentiment qui pouvait habiter leurs protecteurs.
Certains habitants se mirent à genoux devant le portail de la famille Gold et prièrent sincèrement pour eux. James était bien plus qu'un traître pour eux : il était leur soleil. Aussi étrange que cela puisse paraître, les habitants de Santana le traitaient comme un dieu. Comment leur dieu pouvait-il mourir ?
À l'intérieur du grand manoir, une jeune fille aux cheveux noirs ondulés qui descendaient dans son dos, les yeux bleus comme la nuit, regardait la ville — ou plutôt les habitants agenouillés devant leur portail — d'un regard vide.
Si tu devais mourir, tu aurais au moins pu venir nous voir une fois, pensa-t-elle en serrant les poings.
« Jeune maîtresse, la matriarche vous demande, dit le majordome.
— Watson, quel genre d'homme était le Béni de la Nature ? » demanded-t-elle, quittant du regard son peuple agenouillé au loin.
Elle emboîta le pas dans le long couloir du manoir, son majordome sur ses talons.
« Le Patriarche... il était spécial, répondit-il avec admiration. »
Élya regarda son majordome par-dessus son épaule et vit ses yeux briller à la seule mention du nom de son père.
Elle ne comprenait pas. Pourquoi était-il autant aimé ? C'est un traître. Il a trahi leur Sultan alors que la famille Hearth les avait traités comme s'ils partageaient le même sang. Les enfants du Sultan, bien que non liés par le sang, étaient comme ses frères. Son père avait tourné le dos à son « frère », à sa femme, à son enfant, à son honneur et à son serment.
Il avait rompu une promesse. Alors comment pouvait-il être autant admiré malgré tout ? Et le seul moment où l'on a des nouvelles de lui, il meurt en donnant son héritage à un gamin qu'il a rencontré je ne sais où ?
Élya était en colère que cet homme soit son père.
Elle avait passé tant d'années à espérer son retour, à grandir comme seule héritière pour qu'au final, un étranger vive la vie qu'elle aurait dû avoir. Et le pire, c'est que cet inconnu était leur nouveau Patriarche. Ils ne pouvaient contredire les paroles du Sultan, et James avait clairement montré devant le monde entier à qui son héritage avait été transmis. Ce garçon aux yeux d'or.
Je ne peux pas l'accepter. Même si je dois me faire détester par les aînés, il ne sera jamais notre nouveau Patriarche.
Watson regarda le dos de sa jeune dame. Elle portait un kimono de couleur noir et or arborant l'emblème d'un aigle royal — l'insigne de la famille Gold.
Il comprit les pensées de sa jeune maîtresse. Il ne pouvait le nier : il avait passé des années à lui raconter quel genre d'homme était son père, mais chaque année, elle lui reposait la même question.
Comme si elle cherchait une raison pour ne pas le détester .
Arrivée devant la salle de la matriarche, Watson fit un léger signe de tête à Élya et attendit devant la porte. Élya se retrouva nez à nez avec sa mère, Élise Gold. Elle avait les cheveux bruns et des yeux couleur noisette. Sa mère arborait un sourire sincère en la voyant.
« Ma fille, comment te portes-tu ? demanda-t-elle, sa voix empreinte d'une douceur non filtrée.
— Je me porte bien, maman. C'est plutôt à moi de te demander ça. Ton mari est mort aux yeux de tous hier, répondit Élya, la voix tranchante. »
Elle ne prit même pas la peine de montrer du respect au défunt. Élise fronça les sourcils :
« Ça reste ton père. Et oui, je l'ai vu. »
Élya voulut répliquer, mais sa mère ne lui en laissa pas le temps.
« Ton père a vécu et est mort comme il l'a souhaité. Tu sais ce qu'il m'a dit une fois ? poursuivit-elle sans attendre de réponse. Je mourrai au combat. À cet égard, toi et ton père vous vous ressemblez beaucoup. Vous êtes bien trop têtus, dit-elle avec un sourire nostalgique en descendant gracieusement les escaliers. »
Son kuro-montsuki or et noir affichait l'insigne des Gold, un aigle royal, brodé dans son dos. Élya remarqua que sa mère portait déjà sa tenue de funérailles. Ignorant ce détail, elle répliqua :
« Lui et moi ne nous ressemblons pas ! Je n'aurais jamais abandonné ma famille, et je ne l'aurais jamais délaissée au profit d'un autre ! »
Élya cria de frustration. Elle ne remarqua pas à quel moment elle s'était mise à élever la voix.
À chaque fois, c'était pareil : sa mère défendait toujours James. Elle ne l'avait jamais détesté. Il y avait quelques années, James lui avait envoyé une lettre et Élise avait été heureuse comme une enfant venant de recevoir un nouveau jouet.
Hier encore, à sa mort, même si elle ne l'avait pas montré ouvertement, sa mère avait pleuré de longues heures dans sa chambre. Elle avait regardé le combat de son mari jusqu'à la toute fin, ses yeux ne quittant jamais l'écran — même lorsqu'elle avait vu ce garçon aux yeux d'or attraper le corps sanglant de James.
Il n'est même pas son enfant. De quel droit avait-il accès à une telle proximité ?
Élya ne pouvait pas l'accepter.
Élise regarda sa fille obstinée et secoua la tête en soupirant :
« Nous n'aurons plus cette discussion. Je te conseille donc de retenir ceci : ton père t'aimait. Même s'il ne t'a pas élevée, il t'aimait sincèrement. Et ce garçon s'appelle Auréel — un nom que ton père a choisi lui-même. Il est ton frère et l'héritier de cette famille. Même les anciens l'ont accepté. À contre-cœur peut-être, mais ils l'ont accepté.
Auréel sera le nouveau Patriarche. Cet enfant n'a rien demandé de tout cela. Ton père l'a élevé avec amour, alors j'en ferai de même. Ne punis pas cet enfant pour ce que ton père a fait. Il n'y est pour rien, et ce n'est pas comme cela que je t'ai élevée, Élya Gold, dit-elle avec autorité. »
Alors qu'Élya était prête à protester sous le regard ferme de sa mère, sa bouche s'ouvrit puis se referma. Elle avait tant à dire, et pourtant plus aucun mot ne sortait.
Sa mère avait pris sa décision : Auréel deviendrait le patriarche. Mais seulement s'il se montrait plus fort qu'elle. Elle ne l'accepterait pas facilement, mais au moins aura-t-elle de quoi contester cet usurpateur.
CLANG, CLANG, CLANG, CLANG.
Alors que la tension entre la mère et la fille était à son comble, le son lourd d'une cloche retentit quatre fois.
Ce n'était pas n'importe quelle cloche. Semblable au glas d'une cathédrale, elle sonnait trois coups pour le retour du protecteur de la ville, et un quatrième pour annoncer le retour d'un héros déchu.
Une réalisation foudroyante se lit sur le visage d'Élise : le garçon d'or venait d'arriver avec le cadavre de son mari.
Cela ne pouvait signifier que cela. Aucun Gold n'avait quitté la ville, à l'exception de James, absent depuis des années.
Le protecteur déchu de Santana était enfin de retour chez lui.
Quelques minutes plus tôt
Dans la salle de sécurité de Santana, un garde fixait plusieurs écrans afin de parer à tout incident et de veiller sur la ville.
« Eh, Paul ! C'est la pause, tu viens ? cria son collègue, visiblement pressé d'aller déjeuner.
— Il me reste encore vingt minutes avant la relève, partez sans moi, je vous rejoindrai ! » répondit-il sans quitter les moniteurs des yeux.
Son collègue ne chercha pas plus loin et s'en alla sans se retourner.
Paul sortit un cigare et l'alluma. Alors qu'il était perdu dans ses pensées, il aperçut trois silhouettes s'avancer vers l'entrée de la ville. Un garçon à la peau métissée couleur caramel, aux yeux d'or étirés et aux cheveux dorés et bouclés, devenus sombres sous le sang séché.
Il avait le regard vide. À ses côtés, un lion d'or arborait une gemme rouge sur le front — une créature bien trop imposante pour un simple félin.
Enfin, derrière eux, marchait un chevalier au visage dissimulé sous une armure rouge sang, montant la garde comme si cette escorte était la mission la plus importante de son existence.
Mais ce qui coupa le souffle de Paul, ce fut le corps que le gamin portait dans ses bras. Il le reconnut immédiatement. C'était leur protecteur !
À peine l'avaient-ils vu mourir à l'écran la veille que son corps revenait aujourd'hui sur sa terre, en quête de repos.
Paul sursauta et courut d'un bond vers la tour de la grande cloche. Il gravit les marches à toute vitesse, ignorant le regard médusé de ses collègues.
Il bouscula les gardes en travers de son chemin.
« Poussez-vous, c'est une urgence ! » hurla-t-il sans s'arrêter.
Arrivé devant le beffroi, il saisit la corde, sonna le glas quatre fois, puis attrapa le microphone de la ville pour lancer d'une voix tremblante dans tous les haut-parleurs :
« NOTRE PROTECTEUR EST DE RETOUR ! DEMANDEZ LE REPOS POUR LUI ! »