Chapitre 141
Chapitre 141
« Hoo... »
Pour s'assurer de ne pas se relâcher, Ilya avait pris l'habitude de cultiver son mana chaque jour, généralement dès qu'il pouvait libérer une heure en dehors des cours ou de toute autre obligation exigeant son attention.
C'était devenu une partie intégrante de sa routine, au même titre que ses études et l'entraînement aux sortilèges qu'il avait récemment appris.
Il inspira de nouveau, rectifia sa posture et forma enfin le signe de la main.
Dans cet ordre précis.
Ce n'est qu'alors qu'Ilya commença à faire circuler son mana.
La technique qu'il pratiquait s'inspirait largement de la méthode de la Famille Impériale, en particulier de la version modifiée utilisée par Siegfried, bien qu'Ilya eût progressivement apporté de légers ajustements pour mieux l'adapter à son propre corps.
Le principe fondamental demeurait toutefois le même, et une fois que son mana se mettait en mouvement, il le forçait à suivre, jusqu'à la moindre parcelle, le chemin prédéterminé qu'il avait emprunté d'innombrables fois auparavant.
Il n'y avait aucune déviation.
Le mana parcourait un itinéraire, achevait sa circulation, puis reprenait le même chemin. Ilya répétait le processus sans changer de rythme, maintenant la même respiration, la même posture et le même signe de la main à chaque cycle, jusqu'à ce qu'il n'ait presque plus besoin d'y penser consciemment.
« Hoo... »
Lorsqu'il avait mis en œuvre cette technique pour la première fois, le simple fait d'accomplir quelques cycles exigeait toute sa concentration.
Désormais, après des mois de pratique quotidienne, son corps s'était suffisamment familiarisé avec la séquence pour que le simple fait d'adopter la bonne posture et de former le signe de la main suffise à ce que tout le reste suive naturellement.
Pourtant, Ilya refusait de se précipiter.
Cela aurait réduit à néant l'intérêt même de pratiquer cette technique particulière.
Les méthodes conventionnelles dont il avait entendu parler mettaient considérablement plus l'accent sur la nécessité de laisser le mana développer un flux naturel propre à son utilisateur, mais Ilya n'avait que peu d'intérêt à accorder une telle liberté à son mana.
Ce que les autres mages considéraient comme inutilement restrictif se trouvait être exactement ce qui fonctionnait pour lui.
Il préférait les chaînes.
« Hoo... »
Ilya acheva une nouvelle circulation et entama immédiatement la suivante.
Récemment, il avait également commencé à comprendre pourquoi une culture constante du mana importait bien plus que la simple amélioration de son contrôle.
La quantité de mana qu'il pouvait faire circuler confortablement avait lentement augmenté, tandis que des canaux qui exigeaient autrefois toute son attention pouvaient désormais accueillir un flux plus important sans perturber la séquence.
Ce n'était pas un progrès spectaculaire, bien entendu.
Il n'y avait pas de percée soudaine ni d'augmentation massive de ses réserves après une seule séance, mais Ilya ne s'y attendait pas non plus.
Une heure aujourd'hui, une autre demain, puis une autre le surlendemain. Il répéterait exactement le même processus jusqu'à ce que la différence entre ce qu'il pouvait gérer maintenant et ce qu'il pouvait gérer quelques mois auparavant devienne impossible à ignorer.
Cela lui suffisait amplement.
« Waouh, tu es bien emmitouflé aujourd'hui. Es-tu vraiment un homme du Nord ? »
« .... »
Ilya ouvrit un œil face à ce dérangement soudain.
Debout devant le banc, les mains jointes derrière le dos, se tenait Solenne. Ses cheveux châtains étaient attachés en une unique queue-de-cheval qui retombait sur une épaule, tandis que ses yeux verts étroits l'observaient avec leur amusement habituel.
Néanmoins, elle était là, et le simple fait qu'elle se fût réellement montrée suffisait à ce qu'Ilya cesse de faire circuler son mana pour reporter son attention sur elle.
« Tu as fini par te montrer. »
« C'est bien le cas, n'est-ce pas ? » répondit Solenne avec entrain. « Tu devrais être plus heureux de me voir. »
Cela faisait deux semaines qu'Ilya n'avait pas vu Solenne, ce qui était particulièrement impressionnant étant donné qu'ils partageaient plusieurs cours.
Elle n'était littéralement apparue à aucun d'entre eux durant toute cette période, au point qu'Ilya avait commencé à se demander si elle n'avait pas poussé son absentéisme assez loin pour que même l'Académie finisse par réagir.
« Très bien, donne-moi une seconde. »
« Hm ? »
Ilya ouvrit son sac et fouilla à l'intérieur jusqu'à trouver le carnet qu'il cherchait, puis le sortit et le lui tendit.
Solenne regarda le carnet, puis lui, avant de pencher la tête, confuse.
« Qu'est-ce que c'est... ? »
« Des notes. Tu les as demandées, n'est-ce pas ? » Ilya tapota la couverture du doigt. « Il y a tout ce qui concerne les cours que nous avons partagés ces deux dernières semaines. Je les ai recopiées depuis mes propres notes, comme ça tu n'auras pas à te soucier de déchiffrer mon écriture. »
« ...Tu l'as vraiment fait. »
Les sourcils de Solenne se haussèrent alors qu'elle tendait la main vers le carnet, mais Ilya le retira avant que ses doigts ne puissent l'effleurer.
Sa main resta suspendue dans les airs une seconde avant qu'elle ne lève lentement les yeux vers lui.
« Ce n'est pas gratuit. »
« Ah, c'est vrai. Nous avions passé un accord... » Solenne retira sa main et laissa échapper un petit rire gêné. « J'avais presque oublié. »
« Le fait que tu aies oublié est un très mauvais signe pour une marchande, Mademoiselle Vernet. »
Solenne plissa les yeux et gonfla une joue. « Je ne l'ai dit que sur le coup de l'impulsion. Je ne pensais pas que tu passerais réellement ton temps à recopier deux semaines de notes pour moi... »
« Tu m'as dit que tu paierais. »
« Eh bien, oui. »
« Alors je l'ai fait. »
Solenne cligna des yeux avant d'éclater d'un petit rire, trouvant apparemment son raisonnement bien plus amusant qu'Ilya ne le pensait.
« Tu sais, pour le fils d'un Grand-Duc, tu es étonnamment motivé par l'argent. »
« L'argent est l'argent. »
« Je suppose qu'un Belozersky ne peut pas contredire cela. » Solenne porta un doigt à son menton, observant le carnet dans sa main avec intérêt. « Très bien, alors. Combien te dois-je ? »
« Hmm... »
Ilya marqua une pause, réalisant seulement maintenant qu'il y avait un détail assez important qu'ils avaient négligé de discuter.
Ils n'avaient, il est vrai, jamais fixé de prix réel, et bien que Solenne eût prétendu qu'elle le paierait suffisamment pour qu'il n'ait plus jamais à demander d'argent de poche à sa famille, qu'est-ce que cela impliquait exactement ?
« Combien comptais-tu me donner ? »
Solenne cligna des yeux. « C'est à moi que tu demandes ? »
« C'est toi qui as fait l'offre. »
« Eh bien, oui, mais je m'attendais à ce que tu fixes un prix. » Solenne se pencha légèrement en avant, jetant un regard entre lui et le carnet avant qu'un sourire n'étire ses lèvres. « Allons, Ilya. C'est une négociation. Tu ne vas tout de même pas laisser la personne qui achète décider combien elle veut payer. »
Sur ce, Ilya leva les deux mains et écarta ses dix doigts devant elle. Solenne les observa brièvement avant de hausser un sourcil, essayant manifestement de déterminer s'il était sérieux.
« Dix ? Pièces d'or ? »
« Non. Cent pièces d'or. »
« ...À combien s'élève ton argent de poche, exactement ? »
« Environ trente pour cent de cette somme. »
« Alors pourquoi demandes-tu plus de trois fois ton argent de poche ?! »
« Vas-tu revenir sur notre accord, Mademoiselle Vernet ? » demanda Ilya, baissant les mains alors qu'un léger sourire apparaissait sur son visage. « Le Consortium Vernet n'aurait-il pas assez de ressources pour l'éducation de sa princesse ? »
« P-Princesse ? Non, ce n'est pas la question ! »
« Tiens, regarde juste ce qu'il y a à l'intérieur. »
Ilya ouvrit le carnet et le tourna vers elle, feuilletant plusieurs pages qu'il avait préparées au cours des deux dernières semaines.
« J'ai même mis des notes autocollantes à côté des passages qui nécessitent plus d'explications, et ici, sur la page suivante, j'ai dessiné le diagramme exactement comme le Professeur Haldorsen l'a fait au tableau, jusqu'aux étiquettes et aux notes supplémentaires qu'il a données en expliquant. »
« .... »
Le carnet était bien plus organisé que ce que Solenne avait imaginé, chaque cours étant daté et classé par sujet, avec tout ce qui était particulièrement important marqué afin qu'elle puisse s'y retrouver sans avoir à tout lire du début à la fin.
« Et celui-ci, le professeur l'a expliqué oralement, donc ce n'était écrit nulle part au tableau, mais je l'ai ajouté après. Il y a aussi une section à la fin avec tout ce que les professeurs ont mentionné concernant les prochains devoirs et examens. »
« .... »
« Cent. »
« Très bien, très bien. Je reconnais que la qualité est au rendez-vous. »
Si Ilya devait continuer à faire cela, Solenne se dit qu'elle pourrait tout aussi bien accepter le prix, bien qu'elle ajoutât immédiatement quelques conditions de son cru.
Plutôt que de le payer chaque fois qu'elle manquerait un cours, ils feraient une sorte d'abonnement de six mois, cent pièces d'or couvrant toutes les matières qu'ils partageaient durant cette période, peu importe la fréquence à laquelle Solenne déciderait de disparaître.
Cela signifiait également qu'Ilya devrait continuer à préparer des notes pour elle, même lors des rares occasions où elle prendrait la peine d'assister aux cours, mais compte tenu du prix, il avait peu de raisons de se plaindre.
Cent pièces d'or n'étaient en aucun cas une petite somme.
En fait, un roturier ordinaire pouvait passer toute sa vie sans jamais voir une seule pièce d'or et s'en sortir parfaitement bien, tandis que le montant qu'Ilya réclamait était plus onéreux qu'un manuel de magie de qualité.
Bon sang, même l'argent de poche qu'Ilya recevait de sa famille n'était que de trente pièces d'or tous les six mois, et il dépensait à peine cinq pièces d'or par mois en moyenne.
Entre l'Académie qui lui fournissait déjà la plupart de ce dont il avait besoin et ses dépenses personnelles relativement faibles, trente pièces d'or avaient toujours été plus que suffisantes pour lui.
Solenne se demandait sincèrement si ses notes valaient plus de trois fois ce montant, mais l'arrangement devenait beaucoup plus raisonnable lorsqu'elle considérait ce qu'elle obtenait réellement.
Ilya ferait cela pour toutes les matières qu'ils partageaient, et s'ils maintenaient cet accord, elle pourrait simplement compter sur lui pour préparer tout ce dont elle aurait besoin jusqu'à ce qu'ils obtiennent leur diplôme.
Pour quelqu'un comme Solenne, qui n'avait clairement aucune intention de corriger son assiduité de sitôt, cela valait probablement le prix.
Une fois leur accord conclu, il était enfin temps pour Solenne d'aborder la véritable raison pour laquelle elle était venue le chercher.
« Au fait, concernant ce que tu as demandé à propos du Professeur Antoine. » Solenne se pencha légèrement, baissant la voix. « J'ai découvert ce qu'il étudie. »
« Qu'est-ce que c'est ? »
Solenne eut un sourire ironique. « L'information a un prix, Ilya. »
« Ah, alors je vais payer— »
« Je ne veux pas d'argent. »
Solenne le coupa avant qu'il ne puisse même atteindre son sac.
« Une marchande en a déjà assez, et parfois, l'argent cesse tout simplement d'être excitant. En tout cas, cela ne fait certainement plus battre mon cœur. »
« Alors... ? »
Que voulait-elle exactement de lui ? En dehors des notes et de l'argent, Ilya ne voyait pas grand-chose qu'il pût lui offrir, et il craignait un peu que Solenne ne fût sur le point de demander quelque chose de totalement déraisonnable.
« Réserve toujours la place à côté de toi pour moi. »
Contrairement à ce qu'il avait imaginé, sa requête était étonnamment simple.
« Pas de problème, alors. De toute façon, peu de gens s'assoient à côté de moi dans les cours que nous partageons, donc— »
« Toujours. »
« .... »
« Pas seulement pendant les cours. »
« .... »
Solenne lui sourit, ses yeux verts étroits rendant difficile de savoir à quel point elle était sérieuse.
« Tu peux sûrement faire ça ? »
« .... »
Ilya la regarda sans répondre, se demandant s'il s'agissait d'une sorte de tactique de marchand qu'il ne comprenait tout simplement pas.
Ilya ne trouva aucune signification cachée derrière son sourire, et comme il ne voyait aucune raison de refuser quelque chose d'aussi simple, il finit par opter pour la seule réponse qui lui vint à l'esprit.
Flick——!
« Aïe ! »
Solenne se couvrit immédiatement le front après qu'Ilya l'eut légèrement frappé du doigt.
« Pourquoi tu as fait ça ?! »
« Si c'est tout ce que tu veux, alors je peux certainement le faire. » Ilya ignora sa plainte en se rasseyant sur le banc, puis tapota nonchalamment l'espace vide à côté de lui. « Voilà. Viens t'asseoir. »
« .... »
Les yeux de Solenne oscillèrent entre lui et l'espace à côté de lui, et pour une fois, elle se retrouva incapable de savoir quoi faire.
Elle avait eu l'intention de le taquiner un peu avec cette demande, peut-être même de le mettre mal à l'aise, mais l'indifférence pure et l'acceptation désinvolte d'Ilya avaient retourné la situation si rapidement qu'elle était désormais celle qui peinait à suivre.
« Alors ? » Ilya pencha la tête. « Tu as dit toujours. »
« Je sais ce que j'ai dit... »
« Alors assieds-toi. »
Solenne déglutit, regrettant soudainement sa tentative de le taquiner alors que l'homme ne semblait avoir aucun sens de la gêne.
Après une seconde d'hésitation supplémentaire, Solenne finit par s'asseoir à côté de lui, laissant sensiblement plus d'espace entre eux que ce que sa confiance initiale aurait pu laisser supposer.
Inconsciemment, elle ramena une mèche rebelle de ses cheveux châtains derrière son oreille, se demandant toujours comment elle avait fini par être celle qui était embarrassée alors que toute cette histoire était son idée.
Puis, juste au moment où elle s'apprêtait à ouvrir la bouche, Solenne remarqua quelqu'un qui s'approchait d'eux et leva la tête.
« Ah... »
Elise se tenait à quelques pas, la bouche légèrement entrouverte et les yeux écarquillés, regardant d'abord Solenne, puis Ilya, et enfin les deux assis ensemble sur le banc.
« S-Solenne... n-pas toi aussi... »
« Eh ? Elise ? Qu'est-ce que tu... »
Avant même que Solenne ne puisse demander ce qu'elle voulait dire, Elise s'était déjà retournée et s'était éloignée précipitamment, disparaissant dans le flux d'étudiants traversant les jardins de l'Académie.
Solenne cligna des yeux à plusieurs reprises avant de se tourner lentement vers Ilya, complètement déconcertée par ce qui venait de se passer.
« Qu'est-ce qui lui prend ? »
« Aucune idée. »
Ilya regarda Elise disparaître au loin avant de hausser les épaules.
« ...Elle n'arrête pas d'apparaître de nulle part ces derniers temps. »