Chapitre 9
La réunion reprit un peu avant quinze heures.
Le déjeuner n’avait presque rien interrompu. Marchand avait emporté ses notes sur la Ruhr dans la pièce voisine et continué à discuter devant une assiette à peine touchée. Desmarets avait profité de la pause pour téléphoner à son bureau. Delcourt, lui, avait fait ouvrir les fenêtres malgré le froid ; lorsque chacun reprit sa place, la fumée des cigarettes s’était assez dissipée pour laisser revenir l’odeur du papier, du café et de la laine humide.
Deux personnes supplémentaires avaient rejoint la table. L’une représentait le ministère de l’Éducation nationale. L’autre venait des Affaires étrangères avec un dossier consacré aux universitaires allemands contraints de quitter leur poste ou cherchant déjà à s’établir hors du Reich.
Delcourt regarda le quatrième mot.
— SCIENCE. J’espère que celui-ci nous coûtera moins cher que les trois précédents.
Desmarets eut un rire fatigué.
— Après cette matinée, je ne prendrais pas le pari.
M ne répondit pas.
Sur sa feuille, le mot paraissait presque modeste.
Il ne l’était pas.
RADIO demandait de transformer une armée. RADAR exigeait de construire un système qui n’existait encore que par fragments. RUHR supposait de préparer une option militaire des années avant qu’elle puisse devenir nécessaire.
SCIENCE, dans l’esprit de M, allait plus loin encore.
Il posa sur la table une liste qu’il avait préparée avant la réunion.
Une vingtaine de noms.
Le représentant des Affaires étrangères parcourut la première page.
— Plusieurs sont juifs.
— Oui.
— Certains ont déjà quitté l’Allemagne.
— Tout à fait.
— Et vous voulez les attirer en France.
— Effectivement
Il tourna la feuille.
Allemands. Autrichiens. Hongrois. Italiens. Quelques chercheurs d’Europe centrale.
Certains étaient déjà célèbres. D’autres ne représentaient encore, pour la plupart des hommes présents, qu’un nom accompagné d’une discipline.
M avait volontairement résisté à la tentation d’en inscrire cinquante. Sa mémoire n’était pas infaillible. Il pouvait se souvenir d’un prix Nobel sans se rappeler exactement où l’homme travaillait en 1936, associer une découverte à une personne alors que le travail avait été collectif, ou surestimer quelqu’un simplement parce que son nom avait survécu davantage que celui de ses collègues.
Il avait donc retenu seulement ceux sur lesquels il acceptait de risquer sa crédibilité.
— Hitler est en train de commettre une erreur dont nous pouvons profiter pendant quelques années, expliqua-t-il. Il chasse de ses universités et de ses laboratoires une partie des scientifiques qui façonneront les décennies à venir. Et il n’est pas le seul régime européen à rendre la vie de certains chercheurs de plus en plus difficile.
L’homme de l’Éducation nationale regarda la liste.
— Vous proposez donc un programme d’accueil.
M secoua la tête.
— Je propose beaucoup plus que cela.
Il avait attendu ce moment.
— Je veux créer un Sanctuaire.
Le mot provoqua quelques regards.
Delcourt cessa d’écrire.
— Un sanctuaire scientifique ?
— Un dispositif permanent capable d’accueillir rapidement les chercheurs que nous voulons attirer en France, avec leur famille, leur équipe lorsque c’est possible, leurs instruments, leurs travaux et surtout la possibilité de recommencer à travailler immédiatement.
Le représentant de l’Éducation nationale fronça les sourcils.
— Nous savons délivrer des visas et créer des postes universitaires.
— Beaucoup trop lentement.
M posa l’index sur la liste.
— Un homme qui fuit Berlin ne va pas attendre six mois que trois ministères décident qui paie son salaire. S’il reçoit une proposition sérieuse de Londres ou des États-Unis pendant que nous cherchons quel bureau doit signer son dossier, nous l’aurons perdu.
— Que signifie « sérieuse » ?
Cette fois, M avait une réponse.
— Visa pour lui et sa famille. Logement temporaire. Revenu garanti. Laboratoire ou rattachement immédiat à une équipe existante. Budget de recherche. Facilités pour faire venir ses assistants. Scolarisation des enfants. Et une administration unique capable de régler les problèmes sans lui demander de recommencer cinq fois la même procédure.
Desmarets s’était redressé.
— Vous ne parlez plus d’accueillir des réfugiés. Vous parlez de recruter.
— Exactement.
M marqua une pause.
— Le Sanctuaire ne doit pas être une œuvre de charité. Ce serait déjà honorable, mais ce n’est pas ce que je cherche. Je veux que la France devienne l’endroit où un physicien, un chimiste, un mathématicien ou un médecin menacé en Europe sache qu’il peut continuer son travail dans de bonnes conditions.
L’homme des Affaires étrangères parcourut encore les noms.
— Londres fait déjà cela.
— Les États-Unis aussi, et ils le feront de mieux en mieux. C’est précisément le problème.
M connaissait la suite. Les universités américaines absorberaient une part considérable du capital intellectuel européen. Des hommes chassés d’Allemagne contribueraient ensuite aux technologies qui détermineraient la guerre, puis le monde d’après.
L’histoire avait offert ces cerveaux à ceux qui avaient su les accueillir.
M voulait modifier leur destination.
— Certains de ces hommes changeront la physique, la médecine, le calcul, l’électronique ou la chimie. Je ne peux pas vous dire lesquels réussiront exactement ni à quelle date. Mais je sais que, collectivement, ils vont façonner les quarante prochaines années. Nous avons la possibilité d’en attirer une partie ici avant que tout le monde comprenne leur valeur.
Le représentant de l’Éducation nationale posa la liste.
— Et nos propres chercheurs ?
M avait attendu l’objection.
— Ils doivent bénéficier du même mouvement. Le Sanctuaire ne peut pas devenir une machine qui offre des laboratoires magnifiques aux étrangers pendant que les Français travaillent avec des budgets insuffisants. Il faut augmenter la capacité générale, créer de nouvelles équipes et financer davantage de recherche.
— Ce qui coûtera encore plus cher, observa Desmarets.
— Oui.
Cette fois, M ne chercha pas à atténuer le mot.
Delcourt releva les yeux.
— Combien ?
M se cala contre son siège.
Il avait réfléchi longtemps à cette question avant son départ. Plus il avançait dans ses préparatifs, plus une évidence revenait : tout ce qu’il voulait changer coûtait de l’argent.
Des radios par milliers. Des chars. Des moteurs. Des routes. Des voies ferrées. Des laboratoires. Des centrales. Des écoles. Des hôpitaux. Des ingénieurs. Des infrastructures dans des territoires qui en manquaient parfois presque entièrement.
Pendant plusieurs semaines, il avait lui-même raisonné comme les hommes autour de cette table : prendre davantage ici pour financer ailleurs, déplacer les crédits, choisir ce qui méritait d’attendre.
À force, le problème lui était apparu autrement.
— Beaucoup trop pour le budget actuel, répondit-il.
Un silence suivit.
M se pencha légèrement.
— Et c’est précisément pour cela qu’il ne faut pas raisonner uniquement avec le budget actuel.
Desmarets eut un mouvement du sourcil.
— Vous avez découvert une nouvelle manière de créer de l’argent ?
— Non. Une manière d’en produire davantage.
Cette fois, même Marchand releva la tête.
M regarda la carte de l’Empire français restée roulée sur une desserte depuis le matin.
— Depuis mon arrivée, vous me demandez comment financer ce que je propose. La réponse ne peut pas être indéfiniment de déplacer les mêmes crédits. Si nous voulons une armée plus moderne, un programme scientifique massif, des infrastructures, davantage d’écoles et tout ce qui viendra après, il faut augmenter la richesse que la France est capable de produire.
Delcourt suivit son regard.
— Et vous pensez à l’Empire.
— Oui.
Le mot n’avait pas exactement le même sens pour M que pour les autres hommes présents.
Il ne voyait pas seulement des colonies, des matières premières ou des positions stratégiques. Il voyait des dizaines de millions d’habitants mal intégrés à l’économie française, des territoires sous-équipés, des marchés minuscules faute de revenus, des infrastructures insuffisantes et une immense quantité de travail humain gaspillée parce qu’elle n’avait jamais reçu les moyens de devenir productive.
Il savait aussi où cette histoire conduisait si rien ne changeait.
— Nous administrons un espace immense comme s’il devait principalement nous fournir des matières premières et acheter ce que nous lui vendons. C’est trop petit.
L’ancien administrateur colonial assis plus loin retira lentement ses lunettes.
Henri de Vassel n’avait presque pas parlé depuis le matin.
— Trop petit ?
M se tourna vers lui.
— Économiquement.
Il choisit ses mots avec davantage de soin. C’était précisément le genre de sujet où sa connaissance générale de l’Histoire pouvait facilement lui donner une assurance qu’il ne méritait pas.
— Routes. Ports. Chemins de fer. Électricité. Irrigation lorsque c’est pertinent. Écoles techniques. Santé publique. Crédit. Industries locales. Transformation des matières premières sur place plutôt que leur simple exportation. Chaque fois que vous augmentez la productivité d’un territoire, vous augmentez aussi les revenus, la consommation, les échanges, la capacité fiscale et la demande de biens français.
Vassel l’observait sans rien laisser paraître.
— Vous décrivez des investissements gigantesques.
— Oui.
— Avec de l’argent que vous venez justement d’expliquer ne pas avoir.
M sourit légèrement.
— C’est là que cela devient intéressant.
Il se leva et alla chercher la carte.
Delcourt le regarda la déployer sur le bord de la table. Après une journée entière de propositions, il aurait pu prendre ce geste pour une nouvelle digression. Pourtant, quelque chose dans la manière dont M regardait les territoires lui fit comprendre qu’ils arrivaient probablement au cœur de son raisonnement.
M posa la paume sur l’Afrique française.
— Le problème est que nous regardons chaque dépense séparément. Construire une voie ferrée coûte de l’argent. Former un ingénieur coûte de l’argent. Électrifier une ville coûte de l’argent. Mais si la voie ferrée permet de développer une région, que cette région produit davantage, qu’elle commerce davantage et que ses habitants deviennent plus riches, une partie de cette dépense revient sous forme d’activité économique.
Desmarets intervint.
— À condition que l’investissement soit productif.
— Exactement. Et c’est pour cela qu’il ne faut pas faire n’importe quoi.
M savait que le raisonnement pouvait devenir dangereusement séduisant. Une infrastructure n’était pas rentable parce qu’on l’avait construite. Une industrie ne naissait pas parce qu’un ministère en avait décidé ainsi. L’avenir qu’il connaissait était rempli de grands projets coûteux dont les promoteurs avaient promis qu’ils se paieraient eux-mêmes.
— Je ne prétends pas qu’un kilomètre de rail produit automatiquement de la richesse. Je dis que nous avons des territoires dont le potentiel économique est largement inférieur à ce qu’il pourrait être parce qu’ils manquent précisément des infrastructures, des compétences et du capital nécessaires pour se développer.
Marchand regarda la carte.
— Et cette croissance finance votre armée.
— Entre autres.
M se tourna vers la feuille aux cinq mots.
— Elle finance la radio. Le radar. Les laboratoires. Les infrastructures. L’éducation. Et plus nous investissons intelligemment dans la recherche et l’industrie, plus nous pouvons augmenter à notre tour la productivité de l’ensemble.
Desmarets comprit avant qu’il termine.
— Vous voulez créer une boucle.
— Oui.
Cette fois, M sentit quelque chose se mettre en place dans son esprit avec davantage de netteté qu’au moment où il avait préparé ses notes.
Il était arrivé en 1935 pour empêcher une catastrophe.
Depuis des mois, presque chaque réflexion partait de cette échéance. Quatre ans. Toujours quatre ans. Réarmer avant 1940. Réorganiser avant 1940. Convaincre avant 1940.
Mais si son seul projet consistait à sauver la France d’une guerre, il finirait par construire un pays entier autour de la peur d’une date.
Ce n’était pas suffisant.
— Le Sanctuaire doit faire partie de cette boucle, reprit-il. Nous attirons des scientifiques, nous finançons leurs recherches, nous mettons certaines découvertes au service de l’industrie, cette industrie devient plus productive, et cette richesse permet de financer davantage de recherche.
L’homme de l’Éducation nationale posa son crayon.
— Vous supposez que la recherche donnera rapidement des résultats industriels.
— Pas toute.
— Alors pourquoi financer celle qui n’en donne pas ?
M connaissait la réponse avant même la fin de la question.
— Parce que personne ne sait toujours à l’avance laquelle changera le monde.
Il regarda sa liste.
— Il faut deux horizons. Certains programmes devront répondre à nos besoins immédiats : radar, communications, moteurs, matériaux, médecine, chimie industrielle. Mais le Sanctuaire doit aussi financer de la recherche fondamentale sans exiger qu’elle fournisse un moteur ou un canon dans trois ans.
Marchand eut un mouvement dubitatif.
— Alors que vous nous annoncez une guerre possible avant 1940.
— Surtout parce que je vous annonce une guerre possible avant 1940.
M se surprit lui-même par la fermeté de sa réponse.
— Si nous organisons toute la France uniquement pour survivre aux quatre prochaines années, Hitler aura déjà gagné une partie du problème. Mon objectif n’est pas seulement que le pays soit encore debout en 1941.
Il s’interrompit.
Pour la première fois depuis son arrivée, il formula clairement quelque chose qu’il n’avait fait qu’entrevoir jusque-là.
— Je veux qu’il sorte plus fort de cette décennie qu’il n’y est entré.
Delcourt resta immobile quelques secondes.
Il avait entendu M parler de chars, de radios, d’industrie, de frontières et maintenant de chercheurs. Jusqu’ici, l’ensemble pouvait encore passer pour une préparation extrêmement ambitieuse à la guerre annoncée.
Cette phrase disait autre chose.
M ne cherchait déjà plus seulement à empêcher une défaite.
Il commençait à imaginer ce qu’il fallait construire à sa place.
Desmarets brisa le silence.
— Votre Sanctuaire, concrètement, ce serait quoi ?
M revint à la table.
— Une structure indépendante des délais administratifs ordinaires, mais contrôlée. Un budget propre. Un comité scientifique chargé d’évaluer les chercheurs. Une petite équipe administrative capable de régler immédiatement visas, logements et contrats. Et surtout plusieurs centres plutôt qu’un seul établissement monstrueux.
— Où ?
M réfléchit.
— Paris pour certaines disciplines et pour les liens avec les grandes écoles. Strasbourg pour sa position, ses universités et sa proximité avec l’Europe centrale. Lyon pour la médecine, la chimie et l’industrie. Grenoble mérite d’être regardée pour la physique et l’hydroélectricité. D’autres sites viendront selon les besoins.
Il ne voulait pas figer aujourd’hui une carte dont il ne connaissait pas encore suffisamment les laboratoires existants.
— Mais ne construisez pas une cité brillante au milieu de rien uniquement parce que le symbole vous plaît. Appuyez-vous d’abord sur ce qui existe déjà, puis donnez-lui les moyens de changer d’échelle.
Delcourt prit enfin une nouvelle feuille.
En haut, il écrivit un seul mot.
SANCTUAIRE
Puis il traça un trait dessous.
— Je suppose que vous voulez cela rapidement.
— La première structure, oui. Les chercheurs n’attendront pas que nous soyons prêts.
— Et le reste ?
M regarda la carte de l’Empire toujours ouverte sur la table.
— Le reste prendra des années.
Vassel suivit son regard.
— Vous venez surtout d’ouvrir une question beaucoup plus grande que la science.
M acquiesça.
Il savait laquelle.
Depuis plusieurs minutes, toutes les routes de son raisonnement y conduisaient : développer l’Empire, former ses populations, créer un marché intérieur réel, produire davantage de richesse et demander en retour à ceux qui vivaient dans cet ensemble de participer à un projet commun.
On ne pouvait pas réclamer cela éternellement à des sujets.
Sur la feuille, il ne restait plus qu’un mot.
CITOYENNETÉ.