Chapitre 10
Sur la feuille, il ne restait plus qu’un mot.
CITOYENNETÉ.
Vassel suivit encore quelques secondes du regard la carte de l’Empire que M venait de déployer pour parler du financement du Sanctuaire.
— Je suppose que nous y sommes.
M acquiesça.
Il avait gardé ce mot pour la fin parce qu’il était, de loin, le plus dangereux.
Une radio pouvait être testée. Un radar pouvait échouer sans remettre en cause la France. Même une étude sur la Ruhr pouvait rester enfermée dans un coffre.
CITOYENNETÉ touchait à ce que la France croyait être.
Et à ce qu’elle pourrait devenir.
— Vous venez de nous expliquer que l’Empire doit financer une partie de vos projets, reprit Vassel. J’imagine que vous n’avez pas choisi ce dernier mot par hasard.
— Non.
M regarda la carte.
En 2026, il connaissait la fin de cette histoire. Il savait que presque toutes ces couleurs françaises disparaîtraient en quelques décennies, que certaines indépendances seraient négociées, d’autres arrachées, et que plusieurs laisseraient derrière elles suffisamment de morts pour empoisonner les mémoires pendant des générations.
Il avait longtemps considéré cette disparition comme inévitable.
En préparant son départ, il avait fini par se demander si elle l’était réellement en 1936.
Peut-être pas encore.
— Je crois que nous sommes à la dernière période où la France peut conserver cet ensemble, dit-il. Pas en le conservant tel qu’il existe aujourd’hui. En le transformant avant que ceux qui y vivent ne décident qu’ils n’ont plus aucune raison de vouloir en faire partie.
Vassel ne répondit pas immédiatement.
Delcourt, lui, posa son stylo.
— Transformer comment ?
M chercha le regard de Vassel.
— En commençant par cesser de fabriquer des sujets quand nous avons besoin de citoyens.
Le mot produisit exactement l’effet qu’il attendait.
— Vous proposez de donner immédiatement la citoyenneté française à plusieurs dizaines de millions de personnes ? demanda Vassel.
— Non.
M savait ce qu’une égalité décrétée du jour au lendemain produirait : résistance en métropole, incompréhension dans les territoires, administrations incapables de suivre et réforme probablement détruite avant d’avoir commencé.
Ce n’était pas ce qu’il voulait.
— Je propose un nouveau statut. Citoyen associé.
Delcourt répéta lentement :
— Citoyen associé.
— Un statut volontaire. Personne n’y est contraint et personne n’est obligé d’abandonner sa culture, sa langue ou son statut personnel pour y accéder.
Vassel se pencha légèrement.
— Et qu’obtient-il ?
— Une place réelle dans la France.
M laissa volontairement passer quelques secondes avant de préciser.
— Accès élargi à l’éducation. Aux concours. Aux fonctions publiques. Aux formations militaires et techniques. Possibilité d’accéder aux responsabilités en fonction de ses compétences. Protection juridique renforcée. Représentation politique progressivement élargie. Et surtout une trajectoire claire vers la citoyenneté pleine pour ceux qui souhaitent aller jusque-là.
Vassel croisa les bras.
— En échange de quoi ?
— De rien qui ressemble à une conversion forcée.
M avait réfléchi longuement à ce point. La France de son époque avait trop souvent confondu intégration et effacement, puis s’était étonnée que ceux auxquels elle demandait de renoncer à eux-mêmes ne développent aucune affection particulière pour elle.
— Le statut doit être choisi. Mais il doit avoir une valeur suffisante pour que les gens aient envie de le choisir.
Cette fois, Desmarets intervint.
— Donc des privilèges.
— Des possibilités.
— Pour celui qui accepte votre statut.
— Oui.
M comprit l’objection avant qu’elle soit formulée.
— Mais les investissements ne doivent pas être réservés aux seuls citoyens associés. Une route, un hôpital ou une école profite au territoire entier. Le statut donne davantage de droits et ouvre certaines carrières ; il ne sert pas à créer une nouvelle caste favorisée au milieu des autres.
Vassel observa la carte.
— Et vous pensez que cela suffira à créer de la loyauté ?
Voilà le véritable sujet.
M se redressa.
— Non. Un décret ne crée aucune loyauté.
Il pensa aux nations qu’il avait connues, aux symboles, aux récits communs, aux guerres, aux succès sportifs parfois, aux habitudes si profondément installées que leurs habitants ne remarquaient même plus ce qui les liait.
La loyauté n’était jamais produite par un article de loi.
Elle se construisait par accumulation.
— Mais donnez à un garçon né à Dakar une école correcte. Permettez-lui, s’il en a les capacités, de devenir ingénieur. Donnez-lui un poste correspondant à ses compétences. Permettez-lui de créer une entreprise, d’améliorer sa situation, d’envoyer ses enfants plus loin encore. Et faites en sorte qu’à aucun moment on ne lui explique qu’il restera inférieur parce qu’il est né du mauvais côté de la Méditerranée.
Il marqua une pause.
— Après vingt ans, vous n’avez plus un sujet administré par la France. Vous avez quelqu’un qui peut considérer que la France lui appartient aussi.
Delcourt regardait M sans écrire. Cette fois, il comprenait où celui-ci voulait en venir. Ce n’était pas seulement une réforme juridique. M cherchait à fabriquer de l’appartenance.
— Jusqu’à la ferveur ? demanda-t-il.
M tourna la tête vers lui. Le mot était fort. Pourtant, c’était bien cela.
— Si nous faisons les choses correctement, oui.
Vassel eut une expression sceptique.
— Vous êtes optimiste.
— Non. Je suis intéressé.
M se pencha sur la carte.
— Dans mon histoire, des hommes issus de ces territoires ont combattu pour la France alors même qu’elle ne les traitait pas toujours comme des Français à part entière. Imaginez ce que vous obtenez si, au lieu de leur demander leur loyauté par habitude, par nécessité ou par autorité, vous leur donnez de vraies raisons de la ressentir.
Personne ne répondit.
M sentit quelque chose prendre forme à mesure qu’il parlait.
Il avait jusque-là pensé le développement de l’Empire comme une nécessité économique. Routes, centrales, ports, écoles et industries produiraient la richesse indispensable au Sanctuaire, au réarmement et au reste.
Il comprenait maintenant que cette richesse pouvait produire autre chose.
De l’adhésion.
— Le développement économique ne doit pas seulement enrichir Paris, reprit-il. Si les territoires produisent davantage mais que leurs habitants ne voient aucune amélioration dans leur vie, nous aurons simplement rendu le système plus efficace avant qu’il explose.
Il désigna successivement plusieurs régions.
— Une partie de la richesse créée doit rester sur place. Infrastructures, santé, logement, écoles, crédit, entreprises locales. Nous devons faire apparaître une classe de techniciens, d’ingénieurs, de médecins, d’entrepreneurs, d’administrateurs.
Vassel l’interrompit.
— Cela prendra une génération.
— Alors nous avons intérêt à commencer maintenant.
M connaissait précisément le luxe que 1936 leur offrait encore : du temps.
Pas beaucoup.
Mais assez pour qu’un enfant entrant à l’école aujourd’hui soit un adulte au moment où, dans son histoire, les empires européens commenceraient à s’effondrer.
— Il faut surtout accélérer les compétences dont nous aurons besoin tout de suite, poursuivit-il. Il faudrait un programme des compétences prioritaires : instituteurs, infirmiers, médecins, mécaniciens, électriciens, conducteurs de travaux, techniciens, contremaîtres, ingénieurs, agronomes, cadres administratifs.
Desmarets hocha la tête.
— Là, vous parlez ma langue.
— Parce que nous ne pouvons pas industrialiser des territoires sans les gens capables de faire fonctionner ce que nous construirons.
M regarda Vassel.
— Et je ne veux pas que toutes les compétences remontent vers Paris. Formez sur place chaque fois que c’est possible. Envoyez les meilleurs compléter leur formation en métropole lorsqu’il le faut, puis donnez-leur une raison de revenir.
— Laquelle ?
— Un travail.
La simplicité de la réponse arracha un bref sourire à Delcourt.
— Un vrai travail, poursuivit M. Une carrière. Une responsabilité. Pas un diplôme parisien suivi d’un retour dans lequel on lui explique que le poste de direction reste réservé à quelqu’un venu de métropole.
Vassel ne répondit pas immédiatement.
M savait qu’il avançait sur un terrain qu’il connaissait moins bien que lui. Il ne prétendait pas savoir comment chaque territoire réagirait, quelles autorités locales soutiendraient le programme ou quelles résistances culturelles apparaîtraient.
Mais sur le principe, il ne doutait pas.
La compétence sans débouché créerait de la colère.
La compétence récompensée pouvait créer de la loyauté.
— Vous attendez donc une adhésion intéressée, finit par dire Vassel.
— Au début, probablement.
M haussa légèrement les épaules.
— Pourquoi faudrait-il mépriser cela ? La plupart des gens aiment un pays parce qu’ils y ont grandi, parce que leur famille y vit, parce qu’il les protège, parce qu’il leur offre des possibilités, parce qu’ils partagent ses réussites. La loyauté devient affective avec le temps. Il faut bien lui donner quelque chose sur quoi pousser.
Delcourt reprit enfin son stylo.
— Et cette croissance dont vous parliez tout à l’heure ?
M revint à la carte entière.
— Elle doit être massive.
Il ne voulait pas d’un programme colonial amélioré à la marge. Quelques routes supplémentaires et quelques milliers d’élèves ne changeraient aucune trajectoire historique.
— Si nous investissons correctement, l’effet doit devenir cumulatif. Plus d’infrastructures donnent plus de production. Plus de production donne plus d’emplois et de revenus. Ces revenus créent de nouveaux marchés, permettent davantage d’impôts et justifient de nouveaux investissements. Et plus nous formons de compétences locales, moins chaque nouveau projet dépend de personnel importé de métropole.
Desmarets suivait désormais le raisonnement sans objection.
— Vous cherchez l’emballement.
— Exactement.
M regarda la carte. Une explosion économique.
Le terme lui était venu pendant ses mois de préparation et lui avait paru excessif. Il lui semblait maintenant simplement proportionné à l’objectif.
— L'idée est que, dans dix ou quinze ans, la question ne soit plus : « combien l’Empire coûte-t-il à la France ? » mais : « comment avons-nous pu imaginer fonctionner sans lui ? »
Vassel posa les mains sur la table.
— Et les habitants de cet Empire ?
M le regarda.
— Je veux qu’ils se posent la même question à propos de la France.
Le silence fut plus long cette fois.
Delcourt cessa d’écrire.
M connaissait les ressorts de la domination coloniale, au moins dans leurs grandes lignes. Il savait aussi qu’aucune prospérité ne ferait oublier indéfiniment l’inégalité politique.
Mais si la France réussissait à offrir à ces populations ce que l’indépendance leur promettrait plus tard — dignité, représentation, développement, mobilité sociale, responsabilité — avant que l’idée de rupture ne devienne le seul moyen imaginable de les obtenir, alors l’histoire pouvait bifurquer.
C’était peut-être leur dernière chance. Et si elle réussissait, la France ne conserverait pas simplement son Empire. À sa place naîtrait quelque chose de beaucoup plus puissant.
Vassel avait compris où le raisonnement conduisait.
— Votre citoyen associé n’est donc pas une fin.
— C'est un début.
— C’est une transition.
M acquiesça.
— Une transition choisie. Certains resteront longtemps dans ce statut. D’autres voudront devenir pleinement citoyens. Personne ne doit être forcé. Mais chacun doit pouvoir constater que plus il participe à l’ensemble, plus cet ensemble lui ouvre de possibilités.
— Et si cela fonctionne ?
M regarda les frontières qui couvraient encore une immense partie de la carte.
Il pensa aux millions d’hommes que la France pourrait un jour mobiliser sans devoir leur expliquer pourquoi ils devraient défendre un pays qui les considérait à moitié comme les siens. Aux ingénieurs qui construiraient les ports, aux médecins, aux chercheurs que le Sanctuaire finirait peut-être par attirer depuis Dakar, Alger ou Saïgon aussi naturellement que depuis Strasbourg.
Puis à quelque chose de plus simple.
Un homme attaquait ce qu’il possédait.
Il défendait ce à quoi il appartenait.
— Alors le jour où quelqu’un attaquera la France, répondit M, ils ne se demanderont pas pourquoi ils devraient venir la défendre.
Il posa un doigt sur la carte.
— Ils considéreront qu’on les attaque eux aussi.
Delcourt regarda longtemps la carte avant de reprendre la parole.
— Là, je crois que nous venons enfin d’arriver au vrai sujet de votre cinquième mot.
M ne répondit pas.
Il n’avait plus devant lui un Empire à préserver.
Il voyait les premières lignes d’un pays beaucoup plus grand.