Chapitre 8
Marchand ramena la feuille vers lui et posa son crayon sur le troisième mot.
— RADIO, RADAR… Très bien. Pourquoi la Ruhr ?
Le ton avait changé. M s’y attendait. Jusqu’ici, ils avaient parlé de moyens : communications, détection, organisation. Avec la Ruhr, il ne leur demandait plus seulement de préparer l’armée française. Il leur demandait ce qu’elle ferait si la guerre éclatait réellement.
Marchand déplia une carte de l’Allemagne occidentale. Autour du Rhin, les voies ferrées se croisaient en un réseau dense que M connaissait surtout à travers les cartes et les livres qu’il avait compulsés avant son départ.
Il posa un doigt sur le bassin industriel.
— Parce que lorsque Hitler engagera l’essentiel de ses forces à l’est, si il termine sa campagne, la puissance industriel acquise et l'armée incorporé fera de lui l'ennemi le plus redoutable de cette ère. Je ne veux pas que la France attende qu’il ait terminé pour découvrir qu’elle est totalement impuissante.
Le général de cavalerie releva les yeux.
— Vous proposez donc d’envahir l’Allemagne.
M retint un soupir. La formule était exacte et, en même temps, suffisamment large pour déformer complètement son idée.
— Je propose que l’Allemagne ne puisse pas mener une guerre à l’est en considérant sa frontière occidentale comme un problème réglé. La Ruhr concentre une part essentielle de son charbon, de son acier, de son industrie et de ses transports. Si elle est réellement menacée, Berlin doit réagir.
Marchand suivit du regard les villes indiquées sur la carte.
— Avec quel objectif ? Occuper la région ?
— Pas nécessairement.
M avait longtemps imaginé cette opération comme une évidence. L’Allemagne attaquait ailleurs, la France avançait, la pression obligeait Hitler à détourner ses forces : sur une carte historique, le raisonnement tenait en quelques flèches. Depuis le début de la matinée, ces flèches lui paraissaient de plus en plus mensongères.
— Le but n’est pas d’aller le plus loin possible, reprit-il. Il est de créer une menace que l’Allemagne ne puisse pas ignorer. A ce moment précis, l'Allemagne sera très vulnérable en terme de logistique. Elle n'aura que trois mois de réserve de carburant pour son armée. Si elle doit retirer des divisions de son offensive pour protéger son industrie, nous avons déjà obtenu quelque chose.
Le général se pencha vers la carte.
— Et où vous arrêtez-vous ?
M regarda les frontières, les fleuves, les axes ferroviaires. Voilà précisément le genre de question auquel il ne devait pas répondre comme s’il avait passé vingt ans dans un état-major.
— L'objectif et de paralyser leurs approvisionnements et la priorité et la paralysie en carburant. Ce sont les militaires qui devront déterminer jusqu’où il faut avancer pour rendre la menace crédible sans engager l’armée dans une opération qui lui coûte davantage qu’elle ne rapporte.
Marchand hocha lentement la tête.
— C’est déjà une meilleure question.
M le savait. Et elle valait mieux que toutes les flèches qu’il aurait pu tracer lui-même.
Delcourt, jusque-là silencieux, désigna la carte du bout de son crayon.
— Avant même de déplacer une division, il faudrait régler deux problèmes : la Belgique et les Britanniques.
Le représentant des Affaires étrangères acquiesça.
— Si votre plan dépend du territoire belge, Bruxelles devra le savoir avant la crise. Et Londres n’appréciera pas nécessairement qu’on lui présente une doctrine offensive française comme un fait accompli.
M se rassit.
Il avait consacré des mois à réfléchir à la manière d’empêcher 1940. Beaucoup moins à la façon dont chaque mesure destinée à l’empêcher modifierait les relations avec des pays qui, eux, ignoraient encore ce qu’il savait. Une bonne idée militaire pouvait devenir une mauvaise idée politique longtemps avant d’être mise à l’épreuve.
— Alors il faut plusieurs variantes, répondit-il. Certaines avec coopération belge, d’autres sans. Et rien ne doit être présenté aux Britanniques avant que nous sachions nous-mêmes ce qui est faisable. Cependant, il faut intégrer leur collaboration. 30% de leur exportation de carburant provient de la Rurh, le reste viens de leur allié principalement au nord. Nous ne pourrons pas assurer un blocus en mer du nord sans nos alliés. De plus organiser une guerre en Europe, sans faire jouer nos relations diplomatique privilégié avec les britanniques serait un suicide.
Delcourt le regarda un instant.
— Vous apprenez vite.
M comprit l’allusion. Quelques semaines plus tôt, il aurait probablement commencé par expliquer pourquoi tout le monde devait accepter son raisonnement. Il découvrait peu à peu qu’une vérité pouvait être exacte et néanmoins très mal introduite.
Marchand revint à la carte.
— Admettons le principe. Une offensive de ce genre se prépare bien avant le premier jour de guerre : concentrations ferroviaires, dépôts, carburant, munitions, franchissements, génie, renseignement, réparation. Si vous voulez qu’elle parte rapidement, il faut décider à l’avance quelles unités sont concernées.
La liste était moins spectaculaire que les chars avançant vers la Ruhr, mais M comprit aussitôt qu’elle était plus importante.
Dans ses souvenirs, les campagnes militaires étaient réduites à des dates, des mouvements et quelques décisions majeures. Ici, une offensive commençait des années auparavant dans des horaires de trains, des stocks de carburant et des ponts dont personne ne retiendrait jamais le nom.
— C’est précisément ce qu’il faut étudier maintenant, dit-il. Pas préparer une guerre contre l’Allemagne demain matin. Savoir si cette option peut exister le jour où nous en aurons besoin.
— Et si nous n’en avons jamais besoin ? demanda le général.
M regarda encore la carte.
Il aurait accueilli ce futur avec gratitude. Que Hitler renonce, que la guerre n’ait jamais lieu, que toute cette préparation devienne inutile : c’était exactement ce qu’il espérait obtenir, même si personne autour de cette table ne pouvait encore mesurer ce que cela signifiait pour lui.
— Alors nous aurons dépensé une partie de cet effort pour rien. Mais pas tout. Les transports, le génie, les transmissions, les stocks, les unités mobiles resteront utiles quelle que soit l’opération.
— Ce n’est pas gratuit, objecta Marchand.
— Non.
La réponse lui vint d’abord sous une forme beaucoup plus sèche : la défaite non plus. Il la retint. Chaque fois qu’un homme autour de cette table parlait de coût, M voyait spontanément l’autre terme de la comparaison : mai 1940, l’exode, l’occupation, puis tout le reste. Eux ne le voyaient pas. Il ne pouvait pas leur reprocher de peser un risque qu’ils ne connaissaient pas encore.
— C’est pour cela que je ne vous demande pas de construire une armée destinée uniquement à cette opération. Je vous demande que le réarmement français ne ferme pas cette possibilité avant même qu’elle ait été étudiée.
Marchand contempla quelques secondes la carte, puis prit une feuille vierge.
— Une étude de faisabilité, alors. Pas un plan d’opération complet. Axes possibles, délais de concentration, contraintes logistiques, objectifs industriels, implications belges et conditions d’arrêt.
M acquiesça.
C’était moins spectaculaire que ce qu’il avait imaginé lorsqu’il avait écrit RUHR sur sa feuille. C’était aussi beaucoup plus sérieux.
— Ajoutez une question.
Marchand releva son crayon.
— Laquelle ?
M posa de nouveau les yeux sur le bassin industriel.
— À quel moment notre offensive cesse-t-elle d’affaiblir l’Allemagne et commence-t-elle à nous affaiblir davantage qu’elle ?
Marchand nota la phrase.
— Voilà une question à laquelle on peut travailler.
Delcourt consulta sa montre. Dans la pièce voisine, le déjeuner attendait depuis assez longtemps pour que le secrétaire ait renoncé à venir le rappeler.
— Et vous travaillerez mieux après avoir mangé.
Quelques chaises reculèrent.
M resta un instant devant la carte tandis que les autres commençaient à rassembler leurs dossiers. Il était arrivé avec une idée simple : si Hitler frappait à l’est, menacer immédiatement le cœur industriel allemand.
Une heure de discussion avait suffi pour y ajouter la Belgique, Londres, les chemins de fer, les dépôts, les ponts, les délais de concentration et la question beaucoup moins glorieuse de savoir quand il faudrait s’arrêter.
Curieusement, l’idée lui semblait maintenant plus solide.
Elle ressemblait moins à une correction apportée à l’Histoire qu’à une option que des hommes compétents pouvaient réellement examiner.
Marchand souligna RUHR.
Le déjeuner pouvait attendre encore quelques minutes.