Chapitre 7
M posa la main sur le deuxième mot.
RADAR.
La réaction autour de la table fut différente. RADIO avait provoqué une objection immédiate : l’armée possédait déjà des postes, donc il avait fallu expliquer que le problème n’était pas l’appareil mais la manière dont il entrait dans le commandement. RADAR, lui, installa un silence plus prudent.
M connaissait ce silence. Il l’avait déjà rencontré depuis son arrivée : celui d’hommes qui ne savaient pas encore s’ils devaient écouter une idée, une prophétie ou une absurdité.
Il choisit donc de commencer par ce qu’il ne revendiquait pas.
— Le principe n’est pas nouveau. On émet des ondes radio, on observe leur réflexion sur un objet et on utilise ce retour pour détecter ce qu’on ne voit pas directement.
L’ingénieur assis à l’autre extrémité de la table releva la tête.
— Des avions.
— Entre autres.
— Nous travaillons déjà sur ce genre de procédé.
— Je sais.
M vit son expression changer légèrement. C’était préférable. S’il commençait à expliquer aux hommes de 1936 des phénomènes qu’ils connaissaient déjà, il perdrait leur confiance avant d’avoir atteint ce qui comptait réellement.
— Alors quel est votre apport ? demanda l’ingénieur.
M avait préparé cette réponse.
— Vous allez le financer comme si vous saviez déjà qu’il fonctionnera.
Le silence se resserra autour de la table.
Delcourt cessa d’écrire. Depuis plusieurs semaines, il observait M apprendre à manier cette étrange position qui était la sienne : savoir parfois avec une certitude absolue ce qui arriverait, tout en étant incapable d’en expliquer chaque étape. Il avait déjà compris que le danger ne venait pas seulement de ses erreurs. Il venait aussi de la facilité avec laquelle des hommes sérieux pouvaient confondre son avance historique avec une compétence universelle.
— C’est tout ? demanda l’ingénieur.
— Ce n’est pas rien. Aujourd’hui, vous devez décider combien de temps vous laissez vivre une piste imparfaite. Un prototype médiocre peut signifier que le principe est mauvais, ou simplement que vous n’avez pas encore trouvé comment l’exploiter. Sur celle-ci, je peux vous enlever une partie du doute : il faut persévérer.
— Jusqu’où ?
M se retint de répondre trop vite. Il connaissait les radars de la bataille d’Angleterre, la chasse de nuit, la conduite de tir, les bâtiments de guerre, puis tout ce qui viendrait après. Mais ces souvenirs formaient un résultat, pas un mode d’emploi.
— Je peux vous dire quelles qualités finiront par compter : portée, fiabilité, précision, temps de réaction, longueurs d’onde plus courtes. Je peux vous dire que la détection aérienne deviendra militairement décisive. En revanche, si vous me demandez quelle antenne construire cette année ou quel compromis accepter entre puissance, masse et précision, je ne le sais pas.
L’aveu lui coûta moins qu’il ne l’aurait cru. Quelques semaines plus tôt, il aurait craint que chaque « je ne sais pas » fragilise tout le reste. Il commençait à comprendre l’inverse : une limite clairement posée rendait ses certitudes plus crédibles.
Delcourt reprit son stylo.
— Donc vous connaissez la destination, résuma l’ingénieur.
— Une partie.
— Mais pas la route.
— Pas seul.
Marchand intervint.
— Supposons que nous obtenions l’appareil. Quelle est votre priorité ?
Cette question-là, M l’avait davantage travaillée.
— Ce qui se passe après la détection.
Il se leva, prit une craie et écrivit au tableau :
DÉTECTER
— Votre appareil voit un bombardier. Ensuite ?
— Il faut transmettre l’information, répondit Marchand.
M ajouta :
TRANSMETTRE
L’officier de l’aviation compléta :
— Quelqu’un doit déterminer ce qu’elle signifie.
M écrivit :
CALCULER
Le mot était imparfait et il le savait. En 1936, ce calcul ne serait pas celui de machines qu’il avait connues dans son siècle, mais celui d’hommes, de cartes, de téléphones et de procédures. Il devait se méfier de son propre vocabulaire : une idée juste pouvait devenir mauvaise s’il les poussait à chercher trop tôt une solution qui n’était pas encore à leur portée.
Le général de cavalerie désigna le tableau.
— Et enfin agir.
M traça le dernier mot.
INTERCEPTER
Puis il recula.
DÉTECTER → TRANSMETTRE → CALCULER → INTERCEPTER
— Voilà le système.
L’ingénieur observa les quatre termes.
— Vous venez de passer une heure à nous dire que la radio devait raccourcir la circulation de l’information.
— Justement. Un radar qui voit loin mais dont le renseignement met dix minutes à parvenir à l’unité capable d’agir ne vous donne pas dix minutes d’avance. Il vous donne une belle mesure inutile.
L’officier de l’aviation se pencha vers le tableau.
— Il faut donc plusieurs stations reliées entre elles.
M allait répondre, puis s’arrêta. L’homme venait de faire exactement ce qu’il espérait obtenir : continuer le raisonnement sans lui.
— Oui. Et surtout un moyen de comparer leurs observations.
L’ingénieur prit la suite.
— Deux stations peuvent voir le même appareil. Si on ne rapproche pas les observations, on peut compter deux formations là où il n’y en a qu’une.
— Ou perdre une trace sans savoir si l’appareil a changé de cap, ajouta l’officier.
M les laissa poursuivre quelques secondes.
Il connaissait le résultat : les réseaux, les centres de filtrage, les cartes de situation, les chasseurs guidés vers des appareils qu’ils n’avaient pas encore vus. Mais, pour la première fois, il percevait clairement la différence entre connaître un système achevé et assister à sa naissance. Il aurait pu réciter ce qu’il savait. Cela aurait été plus spectaculaire. Cela aurait surtout empêché les hommes autour de cette table de s’approprier le problème.
Il posa la craie.
— C’est cela qui m’intéresse. Pas un radar isolé. Une organisation capable de transformer une détection en décision assez vite pour qu’elle serve encore à quelque chose.
Delcourt leva les yeux vers le tableau. Depuis le début de la réunion, quelque chose changeait. M cessait peu à peu d’être la source unique autour de laquelle tous les autres gravitaient. Les idées commençaient à circuler sans revenir systématiquement à lui. Pour Delcourt, c’était peut-être le résultat le plus important de la matinée. Un État pouvait exploiter un homme exceptionnel ; il ne devait jamais devenir incapable d’agir sans lui.
Desmarets intervint enfin.
— Tout cela suppose aussi des lignes, des locaux, des opérateurs, des appareils de mesure, des équipes de maintenance. Et si le programme prend de l’ampleur, il faudra éviter de découvrir trop tard qu’un prototype excellent est impossible à produire en série.
M reconnut immédiatement la leçon de RADIO. Cette fois, il ne chercha pas à compléter lui-même la liste.
— Donc la production doit entrer dans la discussion avant que le modèle soit figé.
— Oui, répondit Desmarets. Mais pas assez tôt pour figer la recherche elle-même.
L’ingénieur acquiesça.
M retint la formule. Elle était meilleure que celle qu’il aurait probablement utilisée : ne pas laisser l’industrie étouffer l’expérimentation, ne pas laisser l’expérimentation oublier qu’un jour il faudrait fabriquer autrement que par dizaines.
Marchand regarda de nouveau le tableau.
— Qui commande ce réseau ?
La question obligea M à ralentir.
Des images du futur lui vinrent immédiatement : centres de commandement, défense aérienne intégrée, secteurs, contrôleurs guidant la chasse depuis le sol. Mais plaquer une architecture mûre sur la France de 1936 serait exactement l’erreur qu’il essayait désormais d’éviter.
— Je ne sais pas encore.
Marchand releva légèrement la tête.
— Pourtant vous savez qu’il en faudra un.
— Oui. Mais l’aviation voudra le contrôler. La défense antiaérienne aussi. La Marine aura ses propres besoins sur les côtes. Si on attribue tout maintenant par réflexe administratif, on risque de construire plusieurs systèmes qui ne se parlent pas.
Cette fois, Delcourt eut un léger sourire.
— Voilà enfin une difficulté qui relève de mon domaine.
M se tourna vers lui.
— Tant mieux. Parce que je crois que le radar deviendra autant un problème d’organisation qu’un problème de physique.
Il pensa à ce qu’il venait de dire et ne chercha pas à l’atténuer. Sur ce point, il avait suffisamment de recul pour être sûr de lui.
Marchand désigna les quatre verbes.
— Vous avez dit tout à l’heure que les Allemands nous battraient en construisant un système.
— Dans l’histoire que je connais, oui.
— Et vous voulez construire le nôtre avant eux.
M regarda la table.
Quelques semaines auparavant, il aurait répondu « exactement » sans hésiter. La formule aurait été nette, ambitieuse, presque rassurante. Elle aurait aussi donné l’impression qu’il savait déjà ce que ce système devait être.
Or il venait justement de comprendre le contraire.
— Je veux que nous sachions assez tôt qu’il faut en construire un. Le reste, nous allons devoir l’apprendre.
Personne ne releva le pluriel.
La conclusion fut volontairement plus modeste que la promesse initiale. Delcourt demanda un état des travaux français et étrangers accessibles, la liste des équipes impliquées et les budgets existants. L’ingénieur devait présenter les pistes déjà explorées sans chercher à les ramener trop vite à un modèle unique. L’officier de l’aviation décrirait la chaîne réelle entre une observation et le décollage d’une unité de chasse. Desmarets commencerait à identifier les contraintes industrielles susceptibles de devenir critiques si le programme changeait d’échelle.
M regarda les notes s’accumuler.
Rien de tout cela ne ressemblait encore au radar qu’il connaissait. C’était mieux ainsi. Pour la première fois, il ne leur avait pas seulement apporté une réponse venue du futur ; il leur avait donné une raison de poser plus tôt les bonnes questions.
Marchand souligna RADAR.
Puis la pointe de son crayon glissa vers le troisième mot.
RUHR.