Chapitre 5
Paris, décembre 1935.
La pluie était tombée toute la journée, avec cette obstination froide qui finissait par dissoudre les contours de la ville. Elle avait commencé avant l’aube, presque invisible, puis s’était épaissie jusqu’à transformer les pavés en plaques noires où les lampadaires se reflétaient comme des flammes prisonnières. Les automobiles projetaient une eau sale contre les trottoirs. Des hommes pressaient le pas sous des chapeaux sombres. Les journaux du soir, protégés tant bien que mal sous les auvents, parlaient de l’Éthiopie, de l’Allemagne, de sanctions, de crises ministérielles. Rien qui, pour les Parisiens de cette nuit-là, ressemblât à la fin d’un monde.
M marcha longtemps avant de s’arrêter.
Pendant quatre mois, il avait observé cette époque à travers une ouverture dans son salon. Il en avait regardé les automobiles, les vêtements, les façades et les passants avec l'attention d'un homme qui savait qu'il devrait bientôt vivre parmi eux. Il avait étudié les plans de Paris, retrouvé des photographies anciennes et mémorisé suffisamment de repères pour ne pas être entièrement perdu en arrivant.
Cela n'avait rien à voir avec le fait d'y être.
Le froid traversait son manteau. L'odeur des moteurs se mêlait à celle de la pluie et de la fumée. Les pavés glissaient sous ses chaussures. Les voix qu'il entendait n'étaient plus filtrées par une fenêtre ouverte sur le passé ; elles appartenaient à des hommes et des femmes qu'il pouvait croiser, bousculer ou interpeller.
Il connaissait Paris, mais pas ce Paris. Il connaissait une ville plus bruyante, plus lumineuse, saturée de moteurs, de verre, d’écrans et de signaux invisibles. Pourtant les lignes essentielles étaient déjà là : la Seine, les Invalides, la place de la Concorde, les façades haussmanniennes, la tour Eiffel dressée dans le ciel comme une antenne gigantesque appartenant à une civilisation qui ignorait encore ce qu’elle deviendrait.
Il aurait pu éprouver de l’émerveillement. À la place, chaque monument lui rappelait une photographie.
Il avait vu les files de réfugiés de 1940 s’étirer sur des routes encombrées de charrettes et d’automobiles abandonnées. Il avait vu les soldats allemands sous l’Arc de Triomphe et les drapeaux à croix gammée sur les bâtiments publics. Il connaissait le Vel d’Hiv, les convois, les camps. Il savait ce que les rues autour de lui verraient sans comprendre, pendant quelques années, pourquoi tout s’était effondré si vite.
La France survivrait. C’était presque la partie la plus cruelle de son savoir : elle survivrait, et cette survie permettrait aux générations suivantes de transformer la catastrophe en récit national, avec ses héros, ses traîtres, ses mythes et ses simplifications. Le pays finirait par se relever. L’Europe aussi.
Mais le prix serait payé avant.
Il ferma les yeux et écouta la pluie.
C’était précisément pour cela qu’il était là.
Le problème était qu’il ne savait toujours pas comment l’expliquer à des hommes pour lesquels l’avenir n’était pas un souvenir.
Les premiers jours avaient été consacrés à des nécessités beaucoup plus prosaïques. Il avait désormais des vêtements, un peu d'argent et une identité suffisamment crédible pour circuler sans attirer immédiatement l'attention. Ses papiers pouvaient tromper un regard ordinaire, mais M ne se faisait aucune illusion sur leur solidité.
Il n’avait aucun passé qui puisse réellement résister à une enquête approfondie. Pas d’acte de naissance vérifiable, pas de dossier militaire, pas de compte bancaire ancien, pas de parents, pas d’ancien professeur à convoquer, pas de photographie d’enfance. Sa biographie était volontairement vague et son origine déclarée expliquait tant bien que mal certaines particularités de langage.
Cela lui achetait des jours, peut-être des semaines. Pas davantage.
Il ne pouvait pas passer cinq ans à bâtir une carrière académique, publier des articles, fréquenter des salons et gagner peu à peu la confiance d’un ministre. Le calendrier ne lui en laissait pas le temps.
L’Allemagne avait promulgué les lois de Nuremberg. Le réarmement n’était plus clandestin. La Luftwaffe existait ouvertement et le service militaire obligatoire avait été réintroduit. L’Italie de Mussolini avait envahi l’Éthiopie, tandis que la Société des Nations révélait chaque semaine à quel point une institution internationale pouvait être solennelle et impuissante à la fois.
Et dans quelques mois viendrait la Rhénanie.
Puis l’Espagne.
Le reste suivrait si rien ne changeait.
M connaissait les grandes étapes, mais quatre mois de préparation lui avaient rappelé les limites de cette connaissance. Les dates n’étaient d'ailleurs pas son véritable avantage. Une chronologie, seule, ne suffisait pas à changer l’histoire. Il connaissait aussi les raisonnements, les hésitations, certaines réunions où un gouvernement avait encore plusieurs choix avant de conclure qu’un seul était raisonnable. Il connaissait des doctrines que des hommes compétents défendraient parce qu’elles avaient fonctionné dans la guerre précédente et des inventions qui végéteraient pendant des années faute d’un budget ou d’un interlocuteur convaincu de leur importance.
L’histoire n’était jamais aussi inévitable qu’elle le paraissait après coup.
Elle était faite de portes que personne n’avait ouvertes parce qu’on ignorait ce qu’il y avait derrière.
Lui le savait.
Il devait simplement convaincre quelqu’un de lui donner accès à la poignée.
Son premier contact ne fut ni un ministre ni un général. C’était volontaire. Un ministre recevait des lettres d’illuminés, des prophéties, des plans d’armes absolues et des dénonciations de complots. Un chef militaire voyait défiler des inventeurs persuadés que leur machine allait abolir la guerre. S’adresser directement à eux ne ferait probablement que le classer plus vite dans une catégorie déjà connue.
Il lui fallait une personne placée suffisamment haut pour reconnaître la valeur d’une information, suffisamment bas pour prendre encore le temps de l’examiner, et surtout dotée du caractère nécessaire pour ne pas rejeter une anomalie uniquement parce qu’elle dérangeait.
Maurice Delcourt remplissait ces conditions.
Quarante ans. Polytechnicien. Ancien officier d’artillerie, revenu dans l’administration après la Grande Guerre. Il travaillait à la Présidence du Conseil sur des dossiers où la technique, l’industrie et la défense se croisaient. Il n’était pas célèbre. Dans l’histoire dont venait M, il ne le deviendrait jamais.
Il mourrait en 1943 dans un camp allemand.
M n’avait pas choisi Delcourt à cause de cette mort. Elle ne lui apportait aucun avantage. Mais elle rendait l’homme réel d’une manière inconfortable. Quelques mois plus tôt, Delcourt n’était pour lui qu’un nom découvert au cours de ses recherches préparatoires, une photographie mal reproduite et quelques lignes dans une archive numérisée. À Paris, il respirait encore. Il se plaignait probablement du froid, s’agaçait de ses collègues, pensait à ce qu’il ferait dimanche.
C’était la première fois que M allait rencontrer personnellement quelqu’un dont il connaissait la date de mort.
Ce ne serait pas la dernière.
Il se présenta à son bureau le 4 décembre 1935.
La secrétaire le fit attendre quarante-sept minutes. Il les compta malgré lui. Depuis son arrivée, il comptait tout : les jours, les erreurs, les occasions perdues, comme si le temps pouvait encore être traité comme une réserve finie qu’il lui appartenait d’administrer.
Enfin, elle leva les yeux.
— Que puis-je faire pour vous ?
— Parler à monsieur Delcourt.
— À quel sujet ?
— La sécurité nationale.
Son expression changea à peine. Elle devait entendre cette formule régulièrement.
— Naturellement.
Il reconnut l’ironie polie. Il avait préparé plusieurs manières d'obtenir l'attention de Delcourt, mais aucune formulation parfaite n'existait pour convaincre une secrétaire de laisser entrer un inconnu venu annoncer l'avenir.
Il choisit la plus directe.
— Dites-lui que l’Allemagne remilitarisera la Rhénanie avant la fin du mois de mars.
Le crayon de la secrétaire s’arrêta.
— Monsieur…
— Dites-lui également que le gouvernement italien rencontrera de sérieuses difficultés diplomatiques liées à l’Éthiopie au cours des prochaines semaines, mais que les sanctions internationales ne suffiront pas à faire reculer Mussolini.
Elle se redressa.
— Monsieur, je vais devoir vous demander de…
— Et dites-lui qu’avant la fin de l’année prochaine, l’Espagne sera en guerre civile.
Le silence dura une seconde de trop.
Il vit l’instant où il cessa d’être seulement un importun et devint un problème administratif.
— Votre nom ?
Il donna celui de ses faux papiers.
La secrétaire disparut.
Vingt minutes plus tard, deux policiers arrivèrent.
M les regarda entrer et retint un soupir. Il avait envisagé plusieurs réactions à son approche ; celle-ci en faisait partie. La savoir possible ne la rendait pas plus pratique.
Ce n’était pas exactement le résultat qu’il espérait.
Mais c’était un résultat.
L’interrogatoire dura quatre heures. Au début, il fut presque routinier. On vérifia ses papiers, puis l’homme chargé de les examiner revint avec une raideur différente dans les épaules. Les documents étaient suffisamment bons pour tromper un regard pressé, pas suffisamment pour résister à une comparaison méthodique. Les questions devinrent plus précises.
Où avait-il étudié ?
Qui pouvait confirmer ?
Pourquoi son accent ne correspondait-il pas exactement à l’origine déclarée ?
Avait-il travaillé en Allemagne ?
Pour les Britanniques ?
Pour les Italiens ?
Pour l’Union soviétique ?
À chaque nouvelle hypothèse, il percevait ce que les policiers essayaient de reconstruire. C’était presque fascinant. Ils disposaient d’un homme sans passé, de papiers faux et d’informations qui semblaient plausibles. Leur monde mental leur proposait l’espionnage, la fraude, la folie ou la provocation politique.
Le voyage dans le temps ne figurait pas dans la liste.
Il répondit toujours de la même manière.
— Non.
À minuit passé, la porte s’ouvrit. Delcourt entra avec un dossier sous le bras.
Il était plus petit que M ne l’avait imaginé à partir de la photographie d’archive. Il portait des lunettes rondes, une moustache étroite et un costume sombre qui semblait avoir absorbé toute la fatigue de la journée.
Il ne s’assit pas immédiatement. Il posa le dossier sur la table et regarda l’inconnu avec un mélange d’irritation et de curiosité prudente.
— Vous êtes un homme intéressant.
— Je préférerais être utile.
La réponse fit légèrement bouger le coin de sa bouche, sans aller jusqu’au sourire.
— Vos papiers sont faux.
— Oui.
Delcourt s’assit enfin.
— Vous l’admettez facilement.
— Vous l’avez déjà compris.
— Votre accent ne correspond pas à l’endroit où vous prétendez être né.
— Je sais.
— Vous connaissez manifestement très bien la France.
— Oui.
— Vous avez cité plusieurs informations diplomatiques que vous ne devriez pas posséder.
M secoua la tête.
— Pas des informations.
— Alors quoi ?
C’était le moment qu’il avait répété mentalement des dizaines de fois. Dans toutes les versions préparées, il trouvait une formule plus habile. Maintenant qu’un homme réel le regardait, toutes ces formules lui semblèrent enfantines.
Il aurait pu inventer un réseau d’espionnage. Se faire passer pour un Allemand dissident, un agent britannique, un transfuge d’un service soviétique. Tout cela aurait été plus crédible que la vérité.
Mais chaque mensonge créerait un cadre dans lequel ses interlocuteurs interpréteraient ensuite tout ce qu’il disait. S’ils le croyaient agent britannique, chaque conseil deviendrait une manœuvre britannique. S’ils le croyaient Allemand, chaque silence deviendrait suspect.
Il inspira.
— Des souvenirs.
Delcourt resta immobile.
— Des souvenirs de quoi ?
M regarda la lampe posée entre eux.
— De ce qui va arriver.
Delcourt le fixa plusieurs secondes. Puis il se leva, et ce mouvement ne traduisait pas tant de la colère qu’une brusque déception. Pendant quelques minutes, l’énigme avait été intéressante. Elle venait apparemment de redevenir banale : un homme cultivé, intelligent, délirant.
— J’avais espéré quelque chose de plus original.
M ne chercha pas à le retenir. Il n’avait qu’une chance : une précision assez concrète pour faire hésiter.
— Le 7 mars 1936, Hitler fera entrer ses troupes en Rhénanie.
Delcourt s’arrêta.
— Nous avons déjà évoqué cela.
— Les forces engagées seront faibles. Elles auront l’ordre de se retirer si la France intervient sérieusement.
L’administrateur se retourna. Il ne croyait toujours pas. Mais la formulation avait changé le problème. Une prophétie vague pouvait être une intuition. Une précision sur les ordres opérationnels allemands relevait soit du renseignement, soit de quelque chose qu’il fallait comprendre.
— Continuez.
— La France n’interviendra pas.
— Pourquoi ?
M répondit sans plaisir. Il ne récitait pas une page d’histoire. Il décrivait une mécanique institutionnelle que Delcourt connaissait de l’intérieur.
— Parce que le gouvernement craindra d’agir sans les Britanniques. Parce que l’état-major présentera l’opération comme nécessitant une mobilisation importante. Parce que personne ne voudra risquer une guerre pour ce qui sera présenté comme l’Allemagne entrant dans son propre jardin.
Delcourt ne dit rien. L’étranger venait de toucher quelque chose de sensible : non pas le résultat, mais la façon dont des hommes raisonnables pouvaient arriver à ce résultat.
— Hitler comprendra alors que les démocraties n’ont pas seulement peur de la guerre. Elles ont peur du risque de guerre. Ce n’est pas la même chose.
— Et après ?
— Il absorbera l’Autriche en 1938. Puis il prendra les Sudètes avec votre consentement et celui des Britanniques.
Le visage de Delcourt se ferma.
— Notre consentement ?
— À Munich.
— Je ne connais aucun projet de conférence à Munich.
— Elle n’existe pas encore.
Cette fois, Delcourt se rassit. Non parce qu’il croyait M, mais parce que partir aurait désormais été intellectuellement paresseux.
— Supposons que je vous écoute. La suite ?
La gorge de M se serra. Il avait appris à prononcer ces événements comme des données. Face à Delcourt, ils retrouvaient leur poids.
— En septembre 1939, l’Allemagne envahira la Pologne. La France et le Royaume-Uni déclareront la guerre.
— Et nous gagnons ?
— Non.
Le mot resta entre eux.
Delcourt avait été officier. Il avait vu ce qu’une guerre faisait aux corps et aux administrations. Il n’avait pas la naïveté d’imaginer une victoire facile. Mais la possibilité d’une défaite française restait pour lui une hypothèse abstraite, presque contraire à la masse même du pays : armée, empire, industrie, alliés, fortifications.
— En mai 1940, l’offensive allemande passera par les Ardennes. Le dispositif allié avancera en Belgique. Les unités blindées allemandes perceront à Sedan et atteindront la Manche. La France demandera un armistice en juin.
Delcourt blanchit légèrement.
— Vous affirmez que l’armée française sera battue en un mois ?
— En six semaines.
— C’est absurde.
— Oui.
— Nous avons une des plus grandes armées du monde.
— Oui.
— Davantage de chars que les Allemands.
— À peu près.
— Des fortifications.
— Oui.
Delcourt se pencha, presque irrité par les réponses laconiques.
— Alors comment ?
Enfin.
La question importante.
M se pencha à son tour.
— Parce que vous comparez des inventaires. Eux construiront un système.
Delcourt fronça les sourcils.
— Expliquez.
— Ils concentreront les blindés. Ils utiliseront la radio à grande échelle. Ils combineront aviation, reconnaissance et forces mobiles. Leurs commandants auront davantage de liberté locale. Ils prendront des décisions plus vite que vous.
— Vous prétendez que tout cela suffira à battre la France ?
— Je prétends qu’un ordre parfait arrivé six heures trop tard vaut moins qu’un ordre acceptable arrivé maintenant.
Cette fois, Delcourt ne répondit pas immédiatement.
Quelque chose avait changé. M le vit. Delcourt ne croyait toujours pas à l’histoire du futur, mais il venait d’entendre une analyse qu’il pouvait tester avec ses propres outils intellectuels. C’était exactement ce qu’il fallait.
— Et après la France ?
M aurait voulu s’arrêter. Mais s’il laissait Delcourt croire qu’il s’agissait seulement d’un problème de doctrine militaire, il réduirait tout ce qui allait suivre à une réforme de l’armée.
— Des dizaines de millions de morts.
— Combien ?
— Plus de cinquante millions. Probablement davantage selon ce que l’on compte.
Delcourt inspira lentement.
— Et vous savez cela parce que vous venez du futur.
— Oui.
— De quelle année ?
M regarda la fenêtre noire. La question était légitime, mais elle touchait à une décision prise avant son arrivée. Il ne voulait pas que sa date d’origine devienne une obsession. Elle attirerait immédiatement des questions sur des guerres, des présidents, des inventions, des fortunes à faire, des marchés à anticiper. En quelques jours, le projet pourrait devenir une foire aux prophéties.
— Je ne vous le dirai pas.
— Pourquoi ?
— Parce que ce n’est pas nécessaire.
Delcourt se raidit.
— Tout ceci est nécessaire.
— Non. Ce qui est nécessaire, c’est de vérifier que je dis vrai.
L’administrateur eut un sourire sans humour.
— Comment ?
— Je vais vous donner plusieurs événements dont certains ne sont pas encore publics. Des décisions étrangères, des nominations, des mouvements politiques. Pas suffisamment pour compromettre des opérations françaises. Juste suffisamment pour établir un fait.
— Lequel ?
— Que je sais.
Le dossier fut ouvert cette nuit-là.
Il ne porta pas son véritable nom. Personne ne le connaissait.
Au fil des années, on lui en donnerait d’autres. Pour certains, il resterait simplement M. D’autres parleraient du Maître d’œuvre. Bien plus tard viendrait un dernier nom, assez vaste pour finir par effacer presque tous les précédents : l’Architecte.
Mais cette nuit-là, l’administration française n’avait encore devant elle qu’un homme sans passé.
La première couverture indiquait simplement :
SUJET M — ORIGINE INDÉTERMINÉE
Pendant les semaines suivantes, Delcourt transmit certaines prédictions à trois personnes seulement. Il choisit les destinataires avec la prudence d’un homme qui savait que le ridicule pouvait tuer une carrière aussi sûrement qu’un scandale. Deux prédictions se réalisèrent exactement. Une troisième avec deux jours d’écart. La quatrième concernait une décision étrangère suffisamment précise pour provoquer une réunion à Matignon.
À chaque confirmation, Delcourt se sentait moins rassuré.
Au départ, il avait cherché à démontrer que l’inconnu mentait. Ensuite, il avait cherché le réseau d’information qui pouvait expliquer ses connaissances. Puis il avait commencé, malgré lui, à tester l’hypothèse absurde : et si cet homme disait la vérité ?
Cette hypothèse ne le fascinait pas.
Elle l’effrayait.
Si le Sujet M était un imposteur, il existait des procédures. S’il était un espion, il existait des services. S’il était fou, il existait des médecins.
S’il venait réellement d’un futur où la France s’effondrait et où cinquante millions d’êtres humains mouraient, aucun règlement administratif ne disait quoi faire.
Le 3 janvier 1936, l’homme sans passé entra pour la première fois dans une salle où se trouvaient des personnes capables de modifier réellement la politique française.
Il avait gagné l’accès.
Pas la confiance.
Une dizaine d’hommes entouraient la table : militaires, administrateurs, un représentant des Affaires étrangères, un industriel. Certains avaient été mis au courant de l’origine revendiquée du Sujet M ; d’autres savaient seulement qu’il s’agissait d’une source exceptionnellement bien informée.
Delcourt était assis à sa droite.
Personne ne souriait.
Un général ouvrit le dossier.
— On me dit que vous affirmez connaître l’avenir.
— Je connais un avenir.
Le général releva les yeux.
— Une nuance ?
— Essentielle.
— Expliquez.
— À partir du moment où vous m’écoutez, les événements commencent à changer. Chaque modification rend mes souvenirs moins fiables.
Cette phrase eut un effet que M avait anticipé. Un imposteur aurait prétendu tout savoir. Lui annonçait la diminution programmée de sa propre valeur.
Un autre homme demanda :
— Alors votre utilité diminue à mesure que nous vous croyons ?
— Exactement.
Quelques regards furent échangés. Le raisonnement avait quelque chose de paradoxalement rassurant. Il mettait une limite à l’impossible.
— Combien de temps estimez-vous pouvoir être utile ?
— Pour la politique précise ? Quelques années. Pour les grandes tendances technologiques et stratégiques ? Plusieurs décennies.
— Vous connaissez les inventions futures ?
— Certaines.
— Pouvez-vous les construire ?
— Non.
La déception fut visible, presque comique. Plusieurs hommes s’étaient sans doute imaginé qu’un voyageur temporel arrivait nécessairement avec des armes miracles dans la tête.
M poursuivit avant qu’ils ne réduisent son utilité à cette absence.
— Mais je peux vous dire lesquelles méritent vingt ans de recherche et lesquelles seront abandonnées. Je peux vous dire quels scientifiques seront essentiels avant qu’ils deviennent célèbres. Je peux vous dire quelles ressources deviendront stratégiques. Je peux vous dire quelles doctrines militaires échoueront.
Le général croisa les bras.
— Et vous pensez que cela suffit à changer le monde ?
M regarda chacun des visages autour de la table.
— Oui.
— Pourquoi ?
Il répondit sans hésiter.
— Parce que votre plus grand problème n’est pas que vous manquez d’intelligence. C’est que vous ne savez pas où la concentrer.
Il sortit une feuille de sa poche et la posa au centre de la table.
Cinq mots y étaient écrits :
RADIO
RADAR
RUHR
SCIENCE
CITOYENNETÉ
Un des hommes fronça les sourcils.
— C’est tout ?
— C’est le début.
— Dans quel ordre ?
M contempla la feuille. Il avait choisi ces mots parce qu’aucun, seul, ne suffisait. La France pouvait moderniser ses chars et perdre quand même. Elle pouvait accueillir des scientifiques et rester politiquement incapable d’exploiter leurs découvertes. Elle pouvait gagner une guerre en Europe puis perdre son empire dans une génération de conflits. Le futur qu’il voulait éviter n’était pas une catastrophe unique. C’était un système de causes qui se renforçaient entre elles.
Il pensa à la France qui n’existait pas encore, à l’Europe intacte qu’il n’avait jamais connue, aux visages de ceux qui mourraient si le Comité avançait trop lentement.
— En même temps.