Chapitre 4
Les jours suivants ne firent pas disparaître l'ouverture.
M l'avait envisagé. Une partie de lui s'attendait encore à se réveiller un matin devant un mur parfaitement ordinaire, avec quelques vidéos inexplicables sur son téléphone et beaucoup de questions auxquelles il ne trouverait jamais de réponse. Au lieu de cela, la chambre était toujours là lorsqu'il se levait, toujours en juillet 1935, avec sa fenêtre, son mobilier poussiéreux et la rue qui continuait de vivre de l'autre côté.
Le temps s'écoulait également là-bas. Le soir tombait, la nuit passait, puis la lumière revenait avec le matin. M observa plusieurs journées avant d'accepter que ce qu'il voyait ne se répétait pas en boucle. Les passants changeaient, les véhicules aussi et le journal finit par être remplacé. À mesure que les dates avançaient, son hypothèse la plus invraisemblable devenait aussi celle qui correspondait le mieux aux faits : les deux côtés de l'ouverture semblaient avancer au même rythme, séparés par quatre-vingt-onze ans.
Il continua quelque temps à tester ses limites, avec davantage de prudence que d'enthousiasme. Les résultats confirmèrent progressivement ce qu'il avait découvert le premier jour. Les objets inertes disparaissaient au passage de la surface, alors que la matière vivante la traversait sans dommage apparent. M ne parvint pas à déterminer comment le phénomène établissait cette distinction et renonça assez vite à chercher une explication physique qu'il n'avait ni les connaissances ni les moyens d'établir.
La conséquence pratique, elle, était beaucoup plus facile à comprendre.
S'il passait, il passerait seul et nu.
Cette conclusion lui arracha nettement moins d'enthousiasme que la découverte initiale. Elle rendait surtout impossible la solution la plus évidente : préparer soigneusement ce dont il aurait besoin et l'emporter avec lui. Aucun téléphone rempli de documents, aucun livre, aucune carte, pas même quelques billets ou des vêtements adaptés à l'époque. Tout ce qui pouvait l'aider devrait être trouvé ou fabriqué de l'autre côté.
M ne décida pas immédiatement de partir. En revanche, il commença à travailler comme s'il pouvait un jour le faire.
La nuance lui convenait.
Il consacra d'abord son temps à des problèmes beaucoup plus immédiats que le cours de l'Histoire. Arriver nu dans une chambre abandonnée de 1935 ne constituait pas exactement le meilleur moyen de passer inaperçu. Il lui faudrait se vêtir rapidement, disposer d'un minimum d'argent et surtout exister administrativement dans une société où personne ne l'attendait. Un homme sans domicile connu, sans acte de naissance exploitable, sans papiers et sans personne capable de confirmer son identité risquait d'attirer l'attention bien avant d'avoir accompli quoi que ce soit d'utile.
M étudia donc le quotidien de l'époque avec un intérêt nouveau. Les vêtements, les prix, les usages, les documents d'identité et les démarches administratives cessèrent d'être des détails de décor. Il chercha à comprendre ce qu'un homme devait pouvoir présenter, ce qui pouvait être vérifié et avec quelle facilité. La question des faux papiers occupa une partie de ses recherches, moins parce qu'il savait déjà comment s'en procurer que parce qu'il comprit rapidement qu'il ne pourrait pas rester longtemps sans identité crédible.
Il lui fallait également savoir où il arriverait exactement.
Les photographies prises depuis la chambre lui fournirent assez d'indices pour poursuivre ses recherches. Il compara les façades, les rues et les bâtiments visibles, consulta d'anciennes cartes et finit par réduire suffisamment les possibilités pour préparer ses premiers déplacements. Cette fois encore, il ne cherchait pas à connaître chaque rue par cœur, seulement à éviter qu'un homme prétendant appartenir à cette époque se comporte dès sa première heure comme s'il venait de tomber d'une autre planète.
Pendant ce temps, la question qui avait terminé son premier après-midi devant l'ouverture ne cessait pas de revenir.
Pourquoi 1935 ?
M connaissait déjà la réponse historique à ce que cette année représentait. Il lui restait à déterminer ce qu'elle pouvait représenter pour lui.
Ses recherches changèrent progressivement de nature. Il reprit des ouvrages qu'il avait lus plusieurs années auparavant, vérifia des souvenirs dont il s'était cru certain et découvrit à plusieurs reprises qu'il avait mélangé deux dates ou attribué un événement à la mauvaise période. Certaines connaissances revenaient immédiatement ; d'autres exigeaient plusieurs heures de recherches pour retrouver un détail qu'il n'avait jamais eu de raison de mémoriser.
Cette expérience eut au moins le mérite de lui rappeler une évidence : aimer l'Histoire et connaître son déroulement général ne signifiait pas disposer d'une encyclopédie dans la tête.
Il commença donc à sélectionner.
Les semaines suivantes, son bureau se couvrit de livres, de cartes et de notes. Certaines pages étaient barrées puis recommencées, d'autres réduites à quelques lignes après plusieurs heures de travail. M avait d'abord essayé de conserver trop d'informations avant de comprendre qu'il préparait sa mémoire comme on prépare un bagage dont la capacité est limitée. Tout ne pouvait pas être retenu avec la même précision et, surtout, tout ne méritait pas de l'être.
Il privilégia ce dont il était certain, vérifia le reste et abandonna ce qu'il jugeait trop fragile. À mesure que les semaines passaient, les notes devinrent moins nombreuses alors même que son travail augmentait. Il ne cherchait plus seulement à accumuler des faits, mais à savoir ce qu'il serait encore capable de restituer sans écran, sans livre et sans possibilité de revenir vérifier.
Le portail, lui, poursuivait son chemin à travers 1935.
Août passa, puis septembre. M le regardait parfois plusieurs minutes sans rien faire, simplement pour mesurer l'étrangeté avec laquelle il avait fini par vivre. L'impossible avait acquis une place dans son quotidien. Il pouvait préparer un repas, répondre à un message professionnel ou lancer une machine à laver à quelques mètres d'une ouverture sur le passé, puis s'apercevoir soudain de l'absurdité de la situation et rester à la regarder comme au premier jour.
Sa décision se forma de la même manière, sans instant précis où tout aurait basculé.
Au début, il préparait l'hypothèse d'un départ. Puis il se surprit à organiser ses recherches en fonction du temps qui lui restait. Lorsqu'il s'en rendit compte, il s'arrêta.
Depuis quand avait-il décidé d'y aller ?
M resta devant ses notes, presque déconcerté par la question. Il avait passé des semaines à préparer son arrivée, à vérifier des dates, à résoudre des problèmes qui n'existeraient que s'il traversait, sans jamais se souvenir d'avoir réellement pris cette décision.
Et pour faire quoi, exactement ?
Jusque-là, il s'était prudemment contenté de parler de départ, de passage, de préparation. Les mots avaient l'avantage de rester neutres. Ils évitaient celui qui se cachait derrière tout le reste.
Changer le passé.
M s'adossa à son fauteuil.
L'expression était absurde. Le passé était précisément ce qui avait déjà eu lieu. S'il franchissait cette ouverture et modifiait ne serait-ce qu'un détail de 1935, que deviendrait le monde dont il venait ? Une modification du passé aurait-elle toujours fait partie de sa propre histoire ? Créait-il un paradoxe dès l'instant où il intervenait ? Ou bien le simple fait de traverser produirait-il une autre branche, un univers adjacent dans lequel les événements pourraient évoluer indépendamment de celui qu'il connaissait ?
Il n'en savait rien.
Des décennies de science-fiction lui fournissaient davantage de scénarios que de réponses, et les quelques notions de physique qu'il possédait ne lui donnaient aucune raison sérieuse d'en privilégier un. Il avait devant lui la preuve qu'une chose qu'il aurait jugée impossible quelques mois plus tôt existait réellement ; cela ne lui apprenait absolument rien sur les règles qu'elle suivait.
Une certitude demeurait pourtant : s'il traversait, il modifierait quelque chose, ne serait-ce que par sa présence.
Cette constatation aurait dû rendre sa décision plus difficile. Curieusement, elle la rendit surtout plus claire.
Il ne pouvait pas prévoir ce qu'il provoquerait. Il pouvait seulement choisir entre laisser l'ouverture poursuivre sa route sans lui ou accepter l'inconnu qu'elle représentait.
Lorsqu'il reprit ses recherches, il ne parla plus intérieurement d'une hypothèse.
Il se préparait à partir.
Octobre passa, puis novembre. M cessa progressivement de chercher une explication à l'existence du phénomène. Il n'en trouverait probablement aucune depuis son bureau et cette inconnue ne changeait plus le choix qu'il avait fait. Quelqu'un avait peut-être voulu qu'il traverse. Peut-être attribuait-il encore une intention à quelque chose qui n'en avait aucune. Dans les deux cas, le temps continuait d'avancer de l'autre côté.
Les notes accumulées depuis l'été furent relues, condensées, puis reprises jusqu'à ce qu'il n'ait plus besoin de les consulter pour retrouver l'essentiel. Certaines questions restaient volontairement ouvertes. Il avait préparé ses premières heures autant qu'il le pouvait, étudié les obstacles les plus évidents et vérifié les connaissances auxquelles il accordait le plus d'importance. Pour le reste, il savait qu'aucune préparation ne survivrait intacte au contact de la réalité.
Au début de décembre, il choisit une date.
Les derniers jours furent consacrés à une tâche différente.
M avait accumulé beaucoup trop de traces.
Pendant quatre mois, il avait rempli des feuilles de dates, de noms et de remarques, téléchargé des documents, photographié l'ouverture sous tous les angles et conservé une quantité considérable d'informations sur son ordinateur et son téléphone. Certaines photographies avaient été automatiquement synchronisées sur le cloud avant même qu'il pense à désactiver cette fonction.
Il ne voulait rien laisser derrière lui.
M commença par les données en ligne. Il supprima les photographies, les documents synchronisés et les sauvegardes qu'il pouvait retrouver, vérifia les corbeilles et les espaces de stockage associés à ses comptes, puis passa aux appareils eux-mêmes. Son téléphone et son ordinateur portable contenaient trop d'éléments pour qu'un simple effacement lui paraisse suffisant.
Il les détruisit dans le portail.
Le geste lui fit une impression étrange. Quelques mois auparavant, briser volontairement son téléphone et rendre son ordinateur inutilisable lui aurait semblé parfaitement idiot. Ce soir-là, les voir réduits à des objets dont personne ne pourrait facilement tirer quoi que ce soit lui procura surtout le sentiment de fermer une porte derrière lui.
Restait le papier.
M reprit les feuilles une dernière fois avant de les détruire à leur tour. Quatre mois de travail disparurent progressivement, sans qu'il cherche à sauver une seule note. Tout ce qui comptait devait désormais être là où le portail ne pouvait pas l'effacer.
Dans sa mémoire.
Lorsque ce fut terminé, l'appartement lui parut inhabituellement vide.
Il n'avait personne à prévenir et aucune explication à laisser qui puisse rendre son choix compréhensible. Écrire une lettre destinée à être découverte après sa disparition lui avait traversé l'esprit, mais il y avait renoncé. Expliquer qu'il était parti vivre en 1935 à travers une ouverture apparue dans son salon ne rendrait service à personne, et laisser davantage de questions derrière lui était précisément ce qu'il venait de passer plusieurs jours à éviter.
Le moment venu, M resta un instant debout au milieu de la pièce.
Pendant quatre mois, le passage avait été une possibilité qu'il pouvait observer depuis son salon, étudier, mesurer et remettre au lendemain. Il suffisait encore de ne pas avancer pour que sa vie reste du bon côté.
Il se déshabilla.
La situation aurait pu lui sembler ridicule si la conséquence n'avait pas été aussi définitive. Il posa ses vêtements sur le fauteuil, retira sa montre après avoir failli l'oublier, puis vérifia une dernière fois qu'il ne portait plus rien.
La chambre de décembre 1935 l'attendait de l'autre côté.
M s'approcha jusqu'à n'avoir plus qu'un pas à faire. Il sentit son cœur accélérer et resta quelques secondes devant la surface, incapable cette fois de transformer ce qu'il ressentait en problème à résoudre.
Il avait peur.
Pas suffisamment pour reculer.
Quatre mois plus tôt, il s'était demandé pourquoi 1935. Il n'avait toujours pas la réponse et n'avait désormais plus aucune raison d'espérer la trouver depuis son salon.
M franchit l'ouverture.
Son premier réflexe fut de retenir sa respiration.
Le plancher était froid sous ses pieds.
Puis les sensations arrivèrent presque toutes ensemble. L'air de la chambre était plus frais que celui de son appartement et portait une odeur de poussière, de vieux bois et de tissu enfermé depuis trop longtemps. Un bruit de moteur monta de la rue, différent de ceux auxquels son oreille était habituée, bientôt couvert par des voix qu'il ne distinguait pas. Quelque part plus loin, un avertisseur retentit.
M inspira.
L'odeur ne disparut pas.
Il posa une main contre le mur. Le papier peint rêche accrocha ses doigts.
Ce n'était pas une image.
Il était vraiment là.
M se retourna.
L'ouverture occupait toujours une partie de la chambre et, derrière elle, son appartement de 2026 lui apparut avec une netteté presque irréelle. Pendant quelques secondes, il contempla le fauteuil sur lequel reposaient ses vêtements, le bureau, les murs familiers et tout ce qui appartenait encore à la vie qu'il venait de quitter.
Le contour du passage trembla.
M se figea.
La surface se contracta lentement, comme si ses bords se repliaient vers son centre. Son appartement se déforma avec elle, rétrécissant à mesure que l'ouverture perdait de sa largeur. En quelques secondes, il n'en resta plus qu'une bande verticale, puis une ligne lumineuse trop fine pour distinguer quoi que ce soit.
Elle disparut à son tour.
À sa place, M ne vit plus que le mur défraîchi de la chambre.
Il resta immobile, la main encore posée contre le papier peint, tandis que les bruits de la rue continuaient derrière lui.
Pour la première fois depuis juillet, il n'y avait plus de portail.
Et plus de chemin pour rentrer.