Chapitre 3
Comprendre les intentions éventuelles de celui qui avait provoqué le phénomène pouvait attendre. M disposait d'une ouverture vers 1935 dans son salon ; avant de chercher pourquoi elle se trouvait là, il devait déterminer ce qu'il pouvait en faire.
Rien que cette pensée lui arracha un rire. Une ouverture vers le passé, dans son salon. Depuis plus d'une heure, il l'étudiait avec suffisamment de sérieux pour avoir presque oublié à quel point la situation était absurde.
Il reprit néanmoins ses observations. La distorsion formait désormais une surface verticale d'un peu plus de deux mètres de haut, suffisamment large pour qu'un homme puisse la franchir sans difficulté. Son contour restait légèrement trouble, mais l'intérieur ne présentait plus aucune altération visible et, lorsqu'il se déplaçait, la perspective de la chambre variait exactement comme elle l'aurait fait à travers une porte.
C'était d'ailleurs le mot qui lui venait spontanément à l'esprit, même s'il lui restait à vérifier qu'elle en possédait la propriété essentielle.
M prit quelques photographies supplémentaires, puis posa son téléphone sur le bureau. Jusqu'ici, il avait soigneusement évité tout contact avec la surface. Cette prudence avait eu du sens tant que le phénomène évoluait ; maintenant qu'il paraissait stable, continuer à l'observer à distance ne lui apprendrait probablement plus grand-chose.
Il devait donc essayer de faire passer quelque chose de l'autre côté, et n'avait aucune intention de commencer avec sa main.
M ouvrit un tiroir et en sortit un vieux stylo publicitaire. Il le tint par une extrémité, approcha lentement l'autre de la surface et poursuivit son geste jusqu'à ce que la pointe franchisse la limite.
Il retira aussitôt le stylo.
Pendant une seconde, son cerveau refusa presque l'évidence : les deux premiers centimètres avaient disparu.
M rapprocha ce qui restait du stylo de ses yeux. Le plastique n'avait ni fondu ni brûlé, et aucune déformation n'indiquait qu'il avait été arraché. Il ne retrouvait pas davantage les irrégularités qu'aurait laissées une cassure ; l'objet s'interrompait simplement à l'endroit exact où il avait traversé la surface.
Il vérifia la chambre. Aucun fragment n'était tombé au sol.
— D'accord...
M posa le stylo sur son bureau et réfléchit quelques secondes. Recommencer avec le même objet ne lui apprendrait rien ; il fallait au moins vérifier si le résultat dépendait du matériau.
Il déchira une bande de papier et la fit avancer suffisamment lentement pour observer ce qui se produisait au contact. Le bord disparut progressivement sans jamais apparaître dans la chambre. Lorsqu'il ramena la bande vers lui, seule la partie restée de son côté était encore là.
Une pièce de monnaie produisit le même résultat.
M contempla les trois objets mutilés sur son bureau. Le mot désintégration lui vint à l'esprit, mais il le trouva aussitôt trop précis pour ce qu'il savait réellement. La matière pouvait être détruite, déplacée ou subir un phénomène dont il ignorait tout ; le seul constat qu'il pouvait défendre était que ce qui franchissait la surface cessait d'être visible des deux côtés.
Cela suffisait largement à rendre l'expérience dangereuse.
Il aurait pu poursuivre avec du verre, du tissu, du bois et une bonne partie du contenu de ses placards, mais accumuler les essais au hasard ne lui apporterait pas grand-chose. La question importante était de savoir si cette ouverture constituait réellement un passage ou si elle détruisait simplement tout ce qui tentait de la franchir.
M regarda sa main, puis l'ouverture.
Tester directement cette hypothèse lui parut manquer légèrement de prudence.
Il chercha donc une autre approche. Quelques gouttes d'eau, déposées au bout d'une cuillère, disparurent en même temps que l'extrémité métallique qui les portait. Cela lui apprenait au moins que l'état liquide ne semblait rien changer, mais il lui manquait encore une catégorie évidente qu'il n'avait pas testée.
Son regard s'arrêta sur une plante près de la fenêtre.
M hésita, puis rapprocha le pot.
— Désolé.
Il choisit une tige suffisamment longue pour pouvoir présenter une feuille sans risquer d'approcher ses doigts. Cette fois, il lança l'enregistrement sur son téléphone avant de guider lentement la plante vers la surface.
Le bord de la feuille traversa.
M immobilisa aussitôt le pot.
Quelques millimètres de vert étaient visibles dans la chambre.
Il recula la plante et examina la feuille. Elle était intacte. Après une courte hésitation, il recommença en allant un peu plus loin ; presque la moitié passa cette fois de l'autre côté avant de revenir sans la moindre trace.
M observa la plante, puis les restes du stylo et du papier.
La différence était suffisamment nette pour mériter d'être vérifiée, mais une feuille verte se distinguait des objets précédents par bien trop de caractéristiques pour qu'il puisse déjà en tirer une règle. Il lui fallait quelque chose d'aussi proche que possible.
Une feuille sèche reposait au pied de la plante.
Il la ramassa et la présenta à l'ouverture. Son extrémité disparut immédiatement.
M fronça les sourcils et recommença avec une feuille verte qu'il détacha de la plante. Contrairement à ce qu'il attendait, celle-ci traversa encore sans dommage.
Il resta un instant perplexe avant de comprendre que le résultat n'avait, au fond, rien d'incohérent. Une feuille fraîchement coupée ne mourait pas au moment précis où on la détachait ; son activité biologique se poursuivait pendant un certain temps. La distinction semblait donc moins grossière qu'une simple séparation entre ce qui était attaché à un organisme et ce qui ne l'était pas.
M n'avait pas les moyens d'établir exactement ce que le phénomène reconnaissait, mais les résultats dessinaient une tendance suffisamment claire pour changer la nature du problème : la matière biologiquement vivante traversait, tandis que la matière inerte disparaissait.
Il reposa la feuille et regarda de nouveau l'ouverture.
Jusque-là, il avait encore pu la considérer comme une sorte de fenêtre impossible sur le passé. Cette découverte rendait l'idée beaucoup plus difficile à tenir. Une fenêtre n'avait aucune raison de distinguer une feuille vivante d'un morceau de papier ou d'une pièce de monnaie.
Un passage, en revanche, pouvait avoir été conçu avec une règle.
M se méfia immédiatement de la direction prise par son raisonnement. Une propriété étrange ne suffisait pas à démontrer une intention, et il avait déjà passé une bonne partie de l'après-midi à constater que ses intuitions allaient beaucoup plus vite que les faits.
Seulement, ce n'était plus la première coïncidence.
La chambre était vide. La rue lui avait permis d'identifier l'époque et le journal de la dater. Le phénomène était apparu assez lentement pour qu'il puisse s'y habituer, et il découvrait maintenant qu'il ne traitait pas toute matière de la même manière.
M retourna s'asseoir sans poursuivre ses expériences.
Son regard resta pourtant fixé sur la chambre de juillet 1935.
Cette date le troublait depuis qu'il l'avait découverte. Il avait toujours aimé l'Histoire et connaissait particulièrement bien cette période, mais ce détail pouvait encore n'avoir aucune importance. Il s'était appliqué jusque-là à ne pas confondre ce qui l'intéressait personnellement avec ce que les faits permettaient réellement de conclure.
À mesure que les coïncidences s'accumulaient, l'exercice devenait plus difficile.
Parmi toutes les époques auxquelles cette ouverture aurait pu donner accès, elle débouchait sur une période qu'il connaissait particulièrement bien, une période où quelques décisions différentes, prises au bon moment, auraient pu changer beaucoup de choses.
M resta longtemps devant cette pensée sans chercher à lui donner davantage de sens. Pour l'instant, il n'avait qu'une question.
Pourquoi 1935 ?